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Indonésie : La lutte pour le salaire minimum devrait s’intensifier

by Patrick Tibke

Le conflit social sur le salaire minimum qui bat son plein depuis plus d’un mois et la hausse des prix des carburants poussent le baromètre au rouge en Indonésie, où un mouvement syndical de plus en plus affirmatif se prépare à lancer, fin novembre, sa troisième grève générale depuis 2012.

<p>Workers in Jakarta march in protest against the 10 per cent raise of the minimum wage on November.</p>

Workers in Jakarta march in protest against the 10 per cent raise of the minimum wage on November.

(Patrick Tibke)

La semaine passée, le nouveau gouverneur de Jakarta, Basuki ’Ahok’ Tjahaja Purnama – ancien magnat du quartz connu pour son caractère irascible – a finalement paraphé une nouvelle augmentation du salaire minimum qui concerne approximativement deux millions de salariés dans la capitale indonésienne.

S’en tenant obstinément à la même offre avec laquelle il s’était présenté à la table des négociations, Ahok a fini par autoriser une augmentation du salaire minimum de 10% pour les travailleurs de Jakarta, ce qui porte le salaire minimum officiel de la circonscription pour 2015 à seulement 2,7 millions de rupiahs (222 USD) par mois.

La décision a été immédiatement et unanimement condamnée par les dirigeants du mouvement syndical indonésien qui avaient, pas plus tard que le mois dernier, présenté un plaidoyer irréfutable en faveur d’une augmentation de 22,9 à 30% lors de pourparlers officiels avec le gouverneur à l’hôtel de ville de Jakarta.

Jeudi dernier, des travailleurs indignés se sont joints aux rassemblements syndicaux mobilisés à Jakarta et à travers toute l’Indonésie.

Les travailleurs ont exprimé leur rejet d’une augmentation similairement décevante du salaire minimum dans la ville de Bandung, Java occidental, tandis qu’à Java oriental, ils ont manifesté leur mécontentement contre les longs retards liés à la décision sur les salaires minimums au niveau de leur province.

Les dirigeants syndicaux ont aussi appelé Ahok à réexaminer la validité du rapport officiel du gouvernement sur le coût de la vie intitulé Decent Living Index ou Indice de vie décente, dont les conclusions cruellement inexactes ont subséquemment (improprement) servi de base aux négociations salariales de cette année.

« L’Indice de vie décente pour Jakarta était extrêmement faible [cette année], tout comme il l’était en 2013 », a indiqué Eduard Marpaung, président adjoint de la Confederation of Indonesian Prosperity Trade Unions (KSBSI).

« [Notre demande] portant sur l’inclusion de 24 rubriques supplémentaires à l’Indice de vie décente est toujours en cours de négociation au ministère de la Main-d’œuvre et de la Transmigration. [Nous] devons continuer à nous battre pour une augmentation salariale qui suffise au moins à couvrir le coût des besoins essentiels. »

La semaine dernière, c’est un double revers qu’ont essuyé les travailleurs quand le gouvernement a décidé d’augmenter de plus de 30% les prix des combustibles subventionnés, tailladant par-là même de plus belle dans le pouvoir d’achat des revenus les plus modestes.

Les syndicats indonésiens exhortent à présent Ahok à revenir à la table des négociations et à revoir le salaire minimum de Jakarta à pas moins de trois millions de rupiahs (240 USD) par mois.

Un refus de sa part entrainerait une action collective à grande échelle, ont averti les syndicats.

« Nous sommes prêts à unir nos forces avec d’autres confédérations ouvrières pour mobiliser une grève nationale à la fin du mois de novembre », a déclaré à Equal Times Prihanani Boenandi, vice-président de la Federation of Indonesian Metal Workers Union (FSMPI).

« [Nous prévoyons] une mobilisation de quelque deux millions de travailleurs à travers près de 150 villes, comme lors de la première et de la seconde grève nationale [en 2012 et 2013 respectivement]. »

Ahok se montre, toutefois, intraitable et s’acharne à accuser les travailleurs de Jakarta de présenter des demandes « égoïstes » en réclamant des concessions salariales qui sont, selon lui, susceptibles de « ruiner » leurs employeurs.

 

Négociations infructueuses

Avec une population de près de 250 millions d’habitants et un PIB de 868 milliards USD, l’Indonésie est la plus grande économie de l’Asie du Sud-est et le seul membre du G20 dans cette région. Le pays recèle des richesses naturelles abondantes mais est en même temps en proie à une inégalité écrasante et croissante.

À l’heure actuelle, les salaires des couches les plus pauvres du salariat formel en Indonésie sont nettement en recul par rapport à ceux des autres économies de la région en plein essor industriel – parfois surnommées les ‘bébés tigres’ asiatiques – à savoir la Thaïlande, la Malaisie et les Philippines.

Il reste néanmoins une voie importante à travers laquelle le mouvement syndical indonésien lutte pour remédier à ces disparités.

Chaque année, à la fin du mois d’octobre, les dirigeants provinciaux et municipaux de toute l’Indonésie sont obligés d’instaurer un nouveau salaire minimum au niveau de leurs circonscriptions.

Ce système en place depuis la promulgation de la Loi sur la main-d’œuvre de 2003 constitue l’un des acquis les plus progressistes de la poussée vers la décentralisation dans laquelle l’Indonésie s’est engagée depuis la chute du président Suharto en 1998, qui marqua la fin de 31 années de dictature.

Toutefois, si l’on s’en remet aux résultats quelque peu incongrus émanant de Jakarta, les bienfaits de la décentralisation varient incommensurablement d’une région à une autre et peuvent assez facilement être infirmés par quelque leader local irascible qui refuserait de remplir le rôle de médiateur impartial entre différents groupes d’intérêts.

Il suffit de jeter un coup d’œil aux salaires minimums révisés de cette année dans d’autres villes indonésiennes où le coût de la vie est inférieur pour se rendre compte à quel point les travailleurs de Jakarta ont été lésés par le gouverneur Ahok.

À Bekasi City, par exemple – fleuron de l’industrie automobile indonésienne – le salaire minimum municipal a été rehaussé au niveau admirable de 2,95 millions de rupiahs (243 USD) par mois – soit près de 21 USD de plus que son équivalent à Jakarta.

En cherchant encore plus loin, dans la minuscule ville côtière de Cilegon, le salaire minimum a été fixé à 2,76 millions de rupiahs (227 USD), soit plus de 5 dollars de plus qu’à Jakarta.

« Il n’y a tout simplement rien de logique à ce que le salaire minimum de Jakarta soit inférieur à celui des régions avoisinantes. Le coût [de la vie] est supérieur à Jakarta », indique Muhamad Rusdi, secrétaire général de la Confédération des syndicats des travailleurs d’Indonésie (KSPI).

 

Politique rétrograde de main-d’œuvre à rabais

Comment donc Ahok a-t-il pu se dévoyer de façon aussi spectaculaire ? L’offre de 2,7 millions de rupiahs résulte-t-elle d’une erreur de calcul commise involontairement? Ou est-elle le fruit d’une tentative délibérée et inique du gouverneur de renouer avec une politique rétrograde de main-d’œuvre à rabais que l’on croyait reléguée à l’ère Suharto ?

Le fait qu’Ahok ait déclaré dans une interview parue récemment dans la presse que les travailleurs de Jakarta qui ne sont pas satisfaits du salaire minimum devaient aller vivre ailleurs nous ferait pencher vers la dernière des deux hypothèses.

Il s’est aussi déclaré inquiet qu’en relevant le salaire minimum, des usines se verraient forcées de fermer car les investisseurs délocaliseraient leur production vers des sites à moindre coût.

« [Les investisseurs qui sont actuellement en Indonésie] menacent de délocaliser vers le Vietnam, le Cambodge ou d’autres pays [plus pauvres] », a affirmé Marpaung lors d’une interview avec Equal Times.

« Ceci a été le cas depuis qu’il y a eu une augmentation notable du salaire minimum en Chine.

« Il y a cinq ans, ils auraient menacé de délocaliser en Chine. À cela est venu s’ajouter l’Accord de libre-échange de l’ASEAN [Association des nations d’Asie du Sud-est] de 2015 qui est une forte incitation à la relocalisation pour les entreprises. Nous avons donc plus que jamais besoin d’un mouvement unique et unifié pour la solidarité entre les nations de l’ASEAN. »

Le mois dernier, Said Iqbal, président de la KSPI, a laissé entendre qu’il soupçonnait Ahok d’avoir reçu un « ordre » en sous-main des puissantes associations patronales de Jakarta, qui aurait permis à ces dernières de plafonner l’augmentation du salaire minimum de cette année avant même l’ouverture des négociations à l’Hôtel de Ville.

Des soupçons qui paraissent raisonnables au vu de la réticence inébranlable d’Ahok tout au long des négociations. Cette thèse a été reprise par le vice-président de la FSPMI lors de son entretien avec Equal Times :

« [Notre] suspicion concernant un possible « ordre » émanant des [associations des] employeurs a été éveillée par la manière dont Ahok a systématiquement insisté sur le fait que toute augmentation du salaire minimum de Jakarta ne pourrait en aucun cas dépasser 10% et ce alors que les négociations étaient toujours en cours.

« En réalité c’est bien Ahok qui fait preuve d’arrogance et d’« égoïsme ». Ce n’est tout simplement pas éthique d’annoncer une décision sur le salaire minimum alors que les négociations sont toujours en cours. »

Marpaung semble, lui aussi, convaincu de la partialité d’Ahok tout au long des négociations salariales de cette année.

« Si vous voulez mon avis », a-t-il déclaré à Equal Times, « Ahok a clairement pris parti [pour les employeurs de Jakarta]. Il est très différent de [ l’ancien gouverneur devenu président] Joko Widodo, qui avait tendance à faire montre de prudence dans son rôle de médiateur.

« Ahok n’a absolument aucune empathie pour le sort des travailleurs de Jakarta ; [certains d’entre eux] sont contraints de faire des heures supplémentaires ou de cumuler les emplois seulement pour couvrir leurs besoins de base. »

 

Tomates pourries

À la manifestation de Jakarta ce jeudi, à laquelle ont assisté près de 500 dirigeants de la KSPI, de la FSPMI et de l’Association des syndicats d’Indonésie (ASPEK), des tomates pourries ont été lancées en direction du bureau du gouverneur en protestation contre la piteuse augmentation de 10% accordée par Ahok.

Lors d’un entretien subséquent avec Equal Times, Safriadi, 28 ans, membre de la KSPI, a partagé ses impressions sur le conflit salarial jusqu’à présent.

« La semaine passée, le maire de Bekasi a fixé le salaire minimum dans sa ville à 2,95 millions de rupiahs, puis cette semaine, Ahok a établi le salaire minimum à Jakarta à 2,7 millions. C’est du jamais vu dans l’histoire de mon pays ! Comment est-il possible que les salaires à Jakarta soient inférieurs à ceux des zones alentours ? Le coût de la vie [à Jakarta] est plus élevé que partout ailleurs en Indonésie.

« Tout ce que nous demandons c’est un salaire réaliste et il faut qu’il soit plus élevé que celui de Bekasi. Nous ne nous contenterons de rien de moins que trois millions de rupiahs (247 USD) au plus strict minimum. »

Après le déjeuner, Safriadi et les autres manifestants ont poursuivi leur marche en direction du Palais de la nation où ils ont appelé le président Joko Widodo à intercéder personnellement dans le conflit salarial – ce qui constituerait une première.

Mais les travailleurs devront assurément offrir quelque chose d’extraordinaire s’ils espèrent faire fléchir la volonté de fer du gouverneur Ahok.

À moins qu’une volée de tomates pourries ne fasse mouche ou que le président n’intervienne en personne, chose peu probable, une grève nationale bien suivie pourrait finir de ramener Ahok à la raison…

 

Cet article a été traduit de l’anglais.

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