À Chypre, un nouveau type de journalisme peut-il « encourager le dialogue au lieu de promouvoir la violence » ?

À Chypre, un nouveau type de journalisme peut-il « encourager le dialogue au lieu de promouvoir la violence » ?

Picture caption: Elderly men sit at a traditional coffee shop, reading newspapers in Nicosia, Cyprus, on 30 October 2017.

(AP/Petros Karadjias)
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« Une bonne part du discours s’est mise en place automatiquement et est née d’une culture de la concurrence. Ce discours reflète l’idée qui veut que lorsque je fais un reportage sur l’autre camp, ils ont tort, et ce quoiqu’il arrive, et que notre camp a toujours raison, » déclare le journaliste chypriote grec Yiorgos Kakouris.

En sa qualité de journaliste politique couvrant en première ligne les développements de Chypre, une île divisée de longue date, Kakouris n’ignore pas l’impact que ce type de discours peut avoir sur une société, surtout en situation de conflit.

Au sein de Politis, deuxième journal de langue grecque le plus important de l’île, son travail consiste non seulement à couvrir les négociations diplomatiques entre les politiciens chypriotes grecs et leurs homologues chypriotes turcs, mais aussi à informer sur la communauté chypriote turque depuis sa base dans le Sud.

« Dans nos médias, il existe une terminologie qui n’essaie pas de rendre compte des faits, mais qui cherche plutôt à perpétuer l’image que nous voulons nous faire de la situation, » déclare-t-il.

Dans le cadre d’une initiative visant à « débloquer l’impasse de l’information », ce journaliste de 35 ans fait partie d’un groupe de jeunes reporters qui se lancent dans une série d’échanges professionnels entre les médias dirigés vers la communauté chypriote grecque du sud de l’île méditerranéenne et la population chypriote turque du Nord.

Gözde Öz, une journaliste âgée de 25 ans travaillant pour le quotidien chypriote turc Kibris, figure parmi ceux et celles qui se rendront dans le Sud et qui espèrent que l’échange « aidera les journalistes à encourager le dialogue au lieu de promouvoir la violence ».

L’initiative « Dialogue chypriote » réunit des journalistes, leurs syndicats et des conseils de presse des deux côtés de l’île sous les auspices de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) dans le but de renforcer le journalisme de qualité et promouvoir « une meilleure compréhension de la vie de leurs voisins dans les deux communautés », a déclaré le représentant de l’OSCE pour la liberté des médias, Harlem Désir.

Le projet prévoit également la production d’un glossaire commun de « mots indélicats et de propos potentiellement incendiaires » dans le but de contrer les stéréotypes véhiculés par les médias.

« En fournissant des informations sur la communauté voisine à leur public cible, les journalistes participeront aux efforts visant à améliorer la compréhension mutuelle, ce qui constitue l’une des premières étapes de toute initiative de résolution de conflit, » ajoute Désir.

Tous les participants espèrent que le projet pourra, à terme, exercer une certaine influence sur le processus de réunification de Chypre, dont la partie diplomatique est au point mort depuis juillet, lorsque les derniers pourparlers se sont clôturés sans accord de paix.

Toutefois, le « Dialogue chypriote » s’inscrit également dans le cadre de la lutte mondiale pour la protection et l’amélioration des normes et de l’éthique du journalisme, qui sont menacées par de multiples facteurs, notamment une recrudescence des discours d’incitation à la haine, de la propagande et des informations mensongères, aussi appelées « fake news ». L’effondrement du modèle commercial des médias traditionnels a entraîné la fermeture de milliers de médias et la perte de centaines de milliers d’emplois, alors même que la polarisation politique et les changements technologiques permettent souvent à la désinformation de combler ce vide.

La précarité accrue des conditions de travail a également eu un « impact négatif sur la manière dont les journalistes font leur travail et, par conséquent, sur la qualité de l’information, » déclare Ricardo Gutiérrez, secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes, qui représente 320.000 journalistes dans 71 syndicats et associations et qui dirige la campagne européenne contre les discours incitant à la haine, Media Against Hate.

« Améliorer les conditions de travail des journalistes contribue certainement à la solution, car jouer le rôle de gardien de la démocratie exige beaucoup de ressources et de temps, » ajoute-t-il.

Faites attention à ce que vous dites

C’est précisément dans les moments de discorde qu’il est de la plus haute importance de prendre son temps et d’être attentif à ses propos. L’île de Chypre est divisée depuis le conflit de 1974 et une zone tampon des Nations Unies sépare actuellement les deux communautés. Hormis la Turquie, la République turque autoproclamée de Chypre du Nord n’est reconnue ni par le Sud ni par la communauté internationale.

Les syndicats de journalistes et les conseils des médias ont récemment lancé les travaux de rédaction du glossaire qui sera publié en anglais, en grec et en turc, puis édité par Aidan White du Réseau du journalisme éthique (Ethical Journalism Network – EJN). L’EJN a collaboré à la rédaction de plusieurs guides sur le thème du discours incitant à la haine à l’intention des journalistes dans diverses régions, ainsi qu’à un « test » général en cinq points permettant de détecter et combattre ce type de propos.

« À Chypre, le Nord est très sensible à la représentation qui est faite de tout ce qui touche à la Turquie, par exemple. Et le Sud est particulièrement attentif à tout ce qui pourrait donner l’impression d’accepter le statu quo, » déclare White.

Par exemple, l’utilisation du mot « invasion » pour décrire l’action militaire de la Turquie dans le Nord (en réponse à une tentative de coup d’État soutenue par Athènes en 1974) est considérée comme « inacceptable » au Nord, déclare White, raison pour laquelle il figurera dans le glossaire.

« C’est l’exemple classique d’un cas où il faut expliquer pourquoi un mot peut parfois offenser et être un obstacle au dialogue. »

Toutefois, il ne s’agit pas seulement d’interdire des mots, déclare White, mais aussi d’examiner les expressions qui déchaînent la colère des gens et de tenir compte de ces mots. Il affirme avoir décelé chez des journalistes issus des deux communautés une « réelle volonté » de comprendre que « si l’autre camp croit fermement que quelque chose constitue un terme offensant, ils ont le droit d’avoir cette opinion. » Il qualifie cela de « progrès extrêmement important ». C’est la tolérance envers les autres opinions, en particulier celles concernant les questions historiques, politiques et culturelles, qui ont été autant de sources de conflits.

White ajoute que si les pourparlers de paix sont actuellement au point mort, le projet médiatique est une « mesure visant à renforcer la confiance et faisant participer la société civile ».

Il poursuit : « Elle peut apporter un bénéfice immédiat en termes de qualité du journalisme réalisé des deux côtés. Et si elle peut aider à faire tomber la température de certaines discussions, cela pourrait également s’avérer utile. »

Comment lutter contre la désinformation et les préjugés

C’est un effort que certains journalistes consentent déjà volontairement, déclare Kakouris.

Au cours d’une conversation téléphonique depuis Chypre, il prend pour exemple sa façon d’utiliser certains termes : « Dans les médias ici, certaines approches utilisées pour décrire la légitimité de l’autre côté deviennent offensantes pour eux, même s’il y a une justification derrière tout cela. Vous avez peut-être remarqué que j’ai parlé du “prétendu parlement” ; c’est quelque chose d’automatique. [Lorsqu’ils font des reportages sur le Nord], les journalistes du Sud écrivent souvent “prétendu parlement” et “prétendu dirigeant” ou placent les mots parlement et dirigeant entre guillemets. »

« Personnellement, j’ai essayé d’arrêter de le faire autant que possible et de trouver d’autres façons de décrire les choses ; de trouver des moyens qui n’évoquent pas ce sentiment “d’emprisonnement des mots” dès lors qu’ils décrivent quelque chose que nous n’approuvons pas. »

Kakouris affirme que le sens sous-jacent de cette pratique est l’idée que « “les Chypriotes turcs n’ont aucune volonté politique et que c’est la Turquie qui leur dicte ce qu’ils doivent faire”. Mais si nous comprenons que nous sommes aussi des acteurs politiques, il est alors plus facile d’envisager la coopération qui devra avoir lieu si nous voulons vivre dans un pays fédéral. »

Il poursuit : « Nous pouvons avoir un débat et ne pas être d’accord d’un point de vue politique en tant que peuple sans toutefois les juger en termes nationalistes et tribaux. En tant que journaliste, je pense que c’est exactement cela que nous pouvons faire sur le long terme. »

Son homologue chypriote turque, Gözde Öz, convient qu’il y a un problème de « partialité, de langage incendiaire et de désinformation » de part et d’autre.

« Malgré les bonnes intentions des journalistes, nous avons peut-être des préjugés parce que nous travaillons dans des zones de conflit. Les termes utilisés par les journalistes affectent directement le lecteur, de manière positive ou négative, » déclare-t-elle.

Dans les cas les plus extrêmes, les médias peuvent activement inciter à la violence et au meurtre, comme ce fut le cas dans le cadre du génocide rwandais.

Mais ils peuvent tout aussi « facilement aggraver une situation déjà précaire » ; une notion qui a servi de point de départ d’un guide sur le langage « lourdement partial » dans le conflit israélo-palestinien, publié sous l’égide de l’Institut international de la presse et intitulé Use With Care.

Le « discours alarmiste », tel que celui utilisé dans beaucoup de reportages sur la crise des migrants, est également extrêmement préjudiciable et a fait l’objet de nombreuses études et guides pour aider les journalistes à produire des reportages plus équilibrés. Une étude de l’EJN de 2015, Moving Stories, a révélé que le journalisme, sous la pression des partis pris politiques, du manque de ressources et de l’opportunisme, était incriminé dans les discours incitant à la haine, les stéréotypes et l’exclusion sociale des réfugiés et des migrants. Elle a néanmoins également trouvé des exemples « encourageants » de « journalisme prudent, sensible et éthique ».

Des guides similaires ont également été rédigés dans le but d’aborder la terminologie et les reportages sur les questions liées à l’origine ethnique, la pauvreté et les personnes LGBTI, et les membres de grands syndicats tels que le syndicat britannique National Union of Journalists prennent souvent la tête du mouvement visant à défendre un journalisme de qualité.

« Nous sommes à un moment où nous devrions faire valoir que le journalisme est un élément absolument vital dans toute réponse à la crise actuelle de l’information, » déclare White.

« Dans des pays comme Chypre, ou encore la Russie et l’Ukraine (où la propagande et toutes ces fausses informations abondent), nous avons vraiment besoin du journalisme et des journalistes pour montrer la voie à suivre vers une meilleure façon de communiquer. Au lieu de rejeter la faute sur les journalistes, servez-vous du journalisme pour y arriver. Cela n’a jamais été aussi important. »