À la "Casa solidaria", les travailleuses domestiques mexicaines brisent leur isolement et s’entraident

À la "Casa solidaria", les travailleuses domestiques mexicaines brisent leur isolement et s'entraident
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En 2013, une étude de l’Organisation internationale du travail (OIT) a révélé qu’au moins 52 millions de personnes dans le monde, - en majorité des femmes -, travaillaient comme domestiques. Selon l’étude, cette profession représentait 7,5 % de l’emploi salarié des femmes dans le monde (ce pourcentage étant beaucoup plus élevé dans les régions Asie-Pacifique et Amérique latine – Caraïbes).

« On attend souvent des travailleurs domestiques qu’ils travaillent davantage d’heures que les autres travailleurs et dans de nombreux pays ils ne jouissent pas des mêmes droits au repos hebdomadaire que les autres travailleurs. Outre ce déficit en matière de droits, l’extrême dépendance vis-à-vis d’un employeur et la nature isolée et dépourvue de protection du travail domestique peuvent les rendre plus vulnérables à l’exploitation et aux abus », indiquait l’OIT.

Au Mexique (pays comptant 4,2 millions de pauvres, soit 3,3 % de la population), la réalité des travailleuses domestiques ne s’éloigne pas de ce que l’organisation internationale souligne. L’Institut national de statistique et de géographie (INEGI) du Mexique estime à 2,3 millions le nombre de personnes se consacrant au travail domestique et neuf sur dix de ces personnes sont des femmes. Le pays n’a pas encore ratifié la Convention 189 de l’OIT sur les travailleurs domestiques.

Le Projet des droits économiques, sociaux et culturels (ProDESC, une organisation de défense des droits humains) du Mexique est l’un des principaux promoteurs de réseaux et d’organisations de travailleuses domestiques du pays, en particulier en matière d’accompagnement, de formation et de séminaires. Depuis 2016, le premier syndicat des travailleurs domestiques (SINACTRAHO) a officiellement été créé dans ce secteur.

La coordinatrice de procédures organisationnelles du ProDESC, Norma Cacho, souligne que les travailleuses, indépendamment de l’État mexicain où elles se trouvent, partagent des généralités, même si les salaires varient considérablement. Ainsi, dans les États pauvres comme le Chiapas ou le Guerrero (où l’inégalité du travail, les mauvais traitements et les longues journées de travail sont plus visibles), les salaires journaliers ne dépassent pas 100 pesos (4,5 euros ou 5 dollars US) alors que dans la capitale, ceux-ci peuvent atteindre 300 à 400 pesos, généralement pour des journées de travail de huit heures.

 

À la sous-estimation (sociale) de leur travail, il convient d’ajouter la « très grande méconnaissance de leurs droits [en tant que travailleuses] ». C’est donc pour cette raison qu’elles ne les exigent pas, ajoute Norma qui assure que dans les États les plus précaires, « il y aura toujours des femmes disposées à faire la queue pour travailler dans une maison ». Cela représente un énorme défi lorsqu’il s’agit de réclamer une amélioration des conditions.

Photo: Consuelo Pagaza

« La plupart des travailleuses sont des migrantes [internes], qui viennent de milieux ruraux ou sont des autochtones, [ce qui explique] toute une série de stéréotypes racistes et patriarcaux », déclare Norma. Par ailleurs, « les travailleuses domestiques n’ont pas de contrat écrit [et] en l’absence de contrat, elles sont souvent licenciées sans aucune compensation [du fait] qu’on ne leur reconnaît pas une relation professionnelle existante », déclare-t-elle.

Au Mexique, les horaires de travail des travailleuses domestiques sont différents selon qu’elles vivent chez leur employeur ou non. Dans le premier cas, la journée de travail ne s’achève pas (parce qu’elles sont à la disposition de l’employeur) et dans le second cas, elle dépasse souvent les huit heures prescrites par la loi.

Dans l’État du Guerrero, afin de faire face à cette réalité et de se donner les moyens de défendre leurs droits du travail (en partant de la question : avons-nous des droits en tant que travailleuses domestiques ?), un groupe de femmes a décidé de s’organiser et a fondé en 2001 le Réseau des travailleuses domestiques de l’État du Guerrero (légalement reconnu depuis 2006).

 

Petra Hermillo Martínez, fondatrice du Réseau des travailleuses domestiques de l’État du Guerrero, est employée de maison depuis l’âge de neuf ans. Elle a maintenant 60 ans.

Photo: Consuelo Pagaza

En 2005, elles ont soumis une proposition au Congrès local pour que soit mis en œuvre comme politique publique un programme appelé « Attention portée aux travailleuses domestiques », compilé par elles-mêmes. Parmi les objectifs : pouvoir se former sur ses droits, acquérir une estime de soi, avoir le droit à des crèches pour les enfants, faire en sorte que leurs enfants bénéficient de bourses et qu’un fonds économique soit créé pour les collègues qui sont licenciées et ne bénéficient d’aucune prestation légale. Le programme a été approuvé. Le problème est qu’aucun budget n’a été dégagé et il n’a donc pu être exécuté que partiellement.

 

En 1988, Petra a découvert l’organisation « Femmes du Guerrero pour la démocratie » alors qu’elle faisait partie du « Comité de défense populaire ». C’était la première fois qu’elle entendait parler des droits des femmes et, ce jour-là, elle voyait pour la première fois une affiche sur les droits du travail domestique.

Photo: Consuelo Pagaza

Le Réseau compte aujourd’hui quelque 247 consœurs dans la capitale et 667 à travers l’État du Guerrero (sur les 67.000 femmes employées dans des foyers privés dans cet État, selon l’Institut national de statistique et de géographie).

En matière de salaire, Petra regrette que certaines de ses collègues, parce qu’elles sont dans le besoin ou parce qu’elles sont mineures, acceptent jusqu’à la moitié du salaire minimum pour une journée de travail (qui dépasse parfois les 8 heures prévues par la loi), soit environ 50 pesos mexicains (environ 2,25 euros ou 2,50 dollars US). Un salaire journalier qui suffit à peine pour acheter un kilo de haricots et un kilo de tortillas.

 

Pour survivre, Yazmín Morales Santiago a commencé à travailler à l’âge de 15 ans dans des maisons de sa ville natale de Chilpancingo, capitale de l’État du Guerrero. Dès ce moment, elle a découvert ce qu’étaient la discrimination et le harcèlement ainsi que le fait de devoir travailler plus de huit heures pour un salaire de misère.

Photo: Consuelo Pagaza

Aujourd’hui, Yazmín a 32 ans et est mère de deux filles dont elle s’occupe seule. Sa vie n’a pas été facile : elle a dû combiner le fait d’être femme, mère et travailleuse domestique. Dans la première maison où elle a travaillé, elle ne recevait que son salaire — sans les avantages légaux tels que la prime ou les bénéfices ou encore les jours fériés —, mais elle considérait que son employeuse était gentille, car elle lui permettait notamment que ses deux filles restent avec elle pendant le travail (lorsqu’elles sortaient de l’école ou qu’elles n’avaient pas cours).

 

Les problèmes ont commencé lorsque cette employeuse a changé de ville. Yazmín et ses filles ne l’ont pas suivie.

Photo: Consuelo Pagaza

À partir de ce moment-là, son parcours en tant que travailleuse domestique n’a pas été facile. Dans ses nouveaux emplois, au-delà du fait qu’on ne lui permettait pas de prendre ses filles avec elle, elle a été victime de harcèlement et de maltraitance verbale. De plus, on l’enfermait (soi-disant pour des raisons de sécurité, c’est-à-dire au cas où elle volerait quelque chose et qu’elle se sauverait) : « Le monsieur avait déjà l’impression que j’étais sa propriété », se souvient cette femme au corps mince, aux cheveux longs et au teint foncé.

 

À la « Casa solidaria », nom donné au point de rencontre du Réseau des femmes, Yazmín est chargée de fournir une assistance psychologique aux camarades dont les droits du travail ont été bafoués.

Photo: Consuelo Pagaza

Il y a à peine deux ans, lorsqu’elle est venue se réfugier à la « Casa solidaria », elle a appris qu’elle n’était pas la seule à subir toutes ces violations de ses droits en tant que travailleuse. Elle entendait l’écho de ses expériences dans les témoignages de ses compagnes et c’est pour cette raison qu’elle a décidé de devenir activiste, de se former et de fonder la section ludico-psychologique de la Casa, afin d’aider ses consœurs à affronter leurs peurs et leurs problèmes quotidiens, tant au travail qu’en dehors.

 

Grâce à l’organisation, Yazmín a surmonté ses craintes et a appris ses droits, ce qui lui a permis de participer à une campagne de sensibilisation visant tant les employeurs que les collègues à propos des questions affectant sa profession.

Photo: Consuelo Pagaza

Afin de pouvoir combiner travail, activisme et vie de famille, Yazmín doit organiser son temps sur une journée intense qui débute à 7 heures du matin. Quand elle va chercher ses filles à l’école, elle les emmène au travail avec elle. Après sa journée de travail et après être rentrée chez elle, elle s’occupe ses filles jusqu’au moment où elles vont se coucher. Elle prend alors le temps de s’occuper d’elle, elle soigne ses cheveux et ses ongles et termine les tâches ménagères de la maison. À minuit, Yazmín a enfin le droit d’aller dormir. Elle réserve les dimanches pour elle et ses filles, mais le travail n’est jamais loin de ses pensées.

Cet article a été traduit de l'espagnol.