Ali Zeddini : « Nous sommes dans une période de restrictions des libertés »

Q&A

Ali Zeddini, vice-président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, organisation partie au Quartet du dialogue national de Tunisie, lauréat du prix Nobel de la paix 2015, confie dans la société civile en tant qu’« élément essentiel de toute démocratie moderne (dès lors qu’elle se maintient éloignée de l’instrumentalisation politique), conscience du peuple et garante du processus de transformation ».

Dans une interview accordée à Equal Times, Zeddini se joint à la liste des voix qui fustigent la gestion de la crise des réfugiés par l’UE. Il alerte, par ailleurs, sur les dérives autoritaires du président turc Recep Tayyip Erdogan ou la catastrophe que supposerait une nouvelle intervention internationale en Libye et, au passage, évoque aussi la fragilité du processus de transition de son pays. Un processus qui s’affronte à des écueils aussi énormes que le chômage, le terrorisme ou l’instabilité de la Libye.

 
La Tunisie, une des nations qui a vécu en terre propre le printemps arabe de 2011, est le seul pays arabe où le processus de transition suit son cours. Selon vous, où en est ce processus à l’heure actuelle ?

On a fait un grand pas, c’est la transition politique. On a quand même eu des élections et on a maintenant des institutions durables comme le parlement, comme la présidence de la république, comme certaines instances constitutionnelles, mais le grand problème en Tunisie aujourd’hui, c’est le problème économique et social. Le deuxième problème, c’est le terrorisme.

Les gens sont descendus dans la rue avec des slogans réclamant des droits économiques et sociaux ; nous avons 800.000 jeunes chômeurs, dont 300.000 diplômés du supérieur pour une population de 11 millions d’habitants. Le taux de chômage dépasse 15 % et est beaucoup plus élevé dans certaines régions (à l’intérieur, d’où est partie la révolution).

Donc, sans lutte contre l’exclusion, contre la marginalité, et sans vrais programmes pour le développement dans les régions profondes de la Tunisie, tout reste encore fragile.

 
Vous mentionniez comme autre problème qu’affronte la Tunisie, en plus de la question économique et sociale, celui du terrorisme. La Tunisie serait, d’après diverses études, le principal exportateur de combattants djihadistes au monde, en l’occurrence vers la Syrie et l’Iraq. Quelle est votre lecture de la situation ?

Après la révolution, plusieurs événements notables se sont produits : d’abord, les salafistes (les religieux qui étaient dans les prisons), ont été libérés.

Deuxièmement, et c’est le plus important, il y a eu une grande affluence en Tunisie de combattants (pas seulement tunisiens) qui se trouvaient en Afghanistan et dans les Balkans. Pourquoi ? Parce qu’ils ont profité de la faiblesse de l’État (résultant) lorsque Ben Ali s’est enfui.

Il y a aussi eu le retour des islamistes, qui étaient soi-disant « modérés », et qui ont été encouragés, surtout par les États-Unis.

Après les premières élections, ce sont les islamistes qui ont accédé au pouvoir, soi-disant l’aile modérée des islamistes, qui ont laissé agir l’aile extrémiste. Et cette aile extrémiste, c’est elle qui recrutait et encourageait les jeunes à aller en Syrie surtout et à aller faire le djihad. Sans oublier qu’il y a eu une grande influence financière de la part des pays du Golfe, soi-disant pour combattre le régime syrien.

 
Comment abordez-vous le problème, surtout dans le sud du pays ou les zones frontalières ?

Des extrémistes, il en existe partout en Tunisie mais c’est vrai que dans certaines régions comme Sidi Bouzid ou autre, il y a eu beaucoup de leaders.

Effectivement, cette question fait l’objet de débats en Tunisie entre la société civile, le gouvernement et les différents acteurs.

On voudrait bien qu’il ait un plan multidimensionnel pour lutter contre le terrorisme, c’est-à-dire en commençant par la lutte contre l’exclusion, par l’intégration et le développement des régions les plus défavorisées, par la réforme de l’enseignement, par le développement de la culture et des arts et aussi par l’aspect sécuritaire. Mais l’aspect sécuritaire n’est qu’une dimension (pas la seule ni la principale), et il faut qu’il passe aussi dans les médias, et avec le respect absolu et strict des droits humains.

Il faut faire la part des choses entre deux catégories : ceux dont les mains sont salies de sang, qui sont dans les prisons en Syrie. Le gouvernement veut qu’ils soient livrés par les Syriens aux Tunisiens et qu’ils soient traduits devant la justice tunisienne.

Les autres ? C’est un problème très difficile, parce qu’on essaie de les suivre. Ceux-ci sont moins dangereux et peut-être récupérables. C’est sûr, il faut toujours les répertorier. Mais il faut d’abord les réintégrer.

Le grand problème, c’est aussi qu’il y a dans cette population des cellules dormantes (sans contrôle et qui ont bénéficié de financements sous le gouvernement islamiste modéré).

 
Au chapitre des réfugiés, en 2011, la Tunisie a reçu près d’un million de réfugiés de Libye (suite à l’intervention d’une coalition internationale qui a renversé Mouammar Kadhafi). Quelle serait votre position si une nouvelle intervention militaire devait provoquer l’arrivée dans votre pays d’un autre flux de réfugiés du pays voisin ?

Permettez-moi de rectifier ; nous en avons accueilli plus de deux millons.
D’abord, il y a une position tunisienne, aussi bien au niveau de l’État, qu’au niveau populaire qu’au niveau de la société civile qui est contre l’intervention militaire en Libye. Ça, on est tous d’accord : gouvernement, société civile et population. Il ne faut pas intervenir militairement en Libye. Pas d’ingérence militaire, et respect de la souveraineté des peuples, c’est une question de principe.

Outre le sujet des réfugiés que je traiterai tout à l’heure, nous avons également un problème lié aux armes de la Libye. Vous savez qu’il y en a une quantité inestimable en Libye, et qu’il y a complicité absolue entre les terroristes et les contrebandiers et donc on fait passer des armes à travers la contrebande pour les cacher dans ces régions en Tunisie. Dans une situation de guerre, nous pensons que ce mouvement d’armes va augmenter même si on a construit une grande fosse de 120 km dans le désert du Sahara, entre la Tunisie et la Libye.

Ce qui est plus grave c’est que je ne sais pas si vous le savez, il y a plus d’un mois, Daesh, c’est-à-dire l’EI, a essayé de confisquer une ville limitrophe qui est Ben Gardane (limitrophe avec la Libye). Mais ils ont subi un échec cuisant, parce que les forces de l’ordre, les militaires et aussi la population étaient là.

Pour revenir à votre question sur les réfugiés, nous sommes une population de 11 millions. Nous avons accueilli chez nous plus de deux millions de Libyens et il y a un million qui est resté pratiquement jusqu’à maintenant comme réfugiés et on n’a rien dit. On a partagé avec eux notre pain et le lait de nos enfants et nous n’avons eu aucune aide d’aucune partie. Ni des Nations Unies, ni de l’Europe ni de qui que ce soit, et ça s’est passé comme étant quelque chose de très normal, nous n’avons pas fait un drame international, ni un buzz médiatique. Alors qu’en Europe, qui a connu la guerre mondiale, l’Europe qui a aussi une responsabilité (par exemple, les Français) et a traité le problème des Syriens et des réfugiés d’une façon vraiment honteuse.

 
Croyez-vous qu’une ascension possible des partis d’extrême droite au pouvoir en Europe puisse encore aggraver la situation des réfugiés ?

Et ça peut être encore pire, jugeant ce qu’on voit actuellement. C’est pour cela qu’il faut encourager une solution négociée et de paix durable en Syrie, pour que les gens rentrent chez eux et pour que les gens restent chez eux.

Ce n’est pas facile, parce que le problème syrien n’est plus un problème syro-syrien.

 
Que pensez-vous des politiques d’Erdogan, plus particulièrement en ce qui concerne les droits humains et la liberté d’expression en Turquie ?

La situation en Turquie et ce que fait Erdogan est dangereux. Malheureusement pour tout le monde, c’est un président qui est démocratiquement élu.
Il essaie d’instrumentaliser le problème des Kurdes pour limiter et étouffer les libertés, les acquis et surtout les acquis modernistes de l’État laïc turc.
Lui, il essaie d’utiliser plusieurs cartes qui n’ont rien à voir avec la morale, telle que la carte des réfugiés syriens pour négocier avec les Européens et pour gagner certains points politiques.

 
S’agissant du thème du terrorisme et des législations nationales en réponse à cette problématique, comment envisagez-vous l’avenir proche en ce qui concerne les droits de réunion, de manifestation, etc. à l’échelle mondiale ?

Nous sommes dans une période de restrictions des libertés : un pays comme la France qui est l’héritier de la Révolution française, des principes des libertés absolues, a essayé d’utiliser des calculs de l’extrême droite.

Rappelez-vous que François Hollande a entamé une procédure pour la déchéance de la nationalité et pour restreindre les libertés. Finalement, grâce à la société civile, ou des ministres comme Christiane Taubira, qui a démissionné, il aurait tenu des propos qui tiennent de l’extrême droite.

Permettez-moi une parenthèse pertinente : c’est la question des deux poids, deux mesures. On parle de terrorisme et on ferme les yeux sur le terrorisme d’État qu’exerce l’État d’Israël sur les Palestiniens, et sur les crimes de guerre que fait Benjamin Netanyahu, qui est aussi l’extrême droite israélienne, et son armée.

 
Comment voyez-vous le rôle de la société civile (thème central de la conférence CIVICUS à laquelle vous avez participé) dans l’ensemble des thèmes dont nous avons traité ?

La société civile est la conscience du peuple, le garant des valeurs et des principes. Une société civile indépendante, autonome, loin de toute instrumentalisation est le vrai dépositaire de ses valeurs et de ses principes. C’est cette société civile qui me donne beaucoup d’espoir pour l’avenir.

 
Pour conclure, considérez-vous que le modèle tunisien soit exportable à d’autres pays de la région ?

Non. On peut toujours s’inspirer d’une expérience, mais je dis toujours qu’on ne peut pas exporter, parce que chaque pays a ses réalités et ses spécificités. Il faut toujours être créatif, imaginatif, il ne faut pas avoir de tabous, avoir l’esprit libre, et surtout croire, croire et croire au dialogue. Le dialogue est le seul moyen de dépasser les crises et est un ensemble de concessions mutuelles, sinon, ce serait un dialogue de sourds.

 
Note :

Cette interview a été réalisée grâce à CIVICUS, organisatrice de la Semaine internationale de la société civile 2016. Ce congrès qui avait pour slogan, en espagnol, « Ciudadanía activa, acciones responsables » (Citoyenneté active, actions responsables), s’est déroulé à Bogota (Colombie), à la fin du mois d’avril. Il a inclus plus de 30 événements (centrés sur les thèmes de la paix, l’inclusion, le climat habilitant et la participation) sous les auspices des principales organisations de la société civile.

This article has been translated from Spanish.