Alors que l’Indonésie s’apprête à aller aux urnes, la répression continue en Papouasie occidentale

Alors que l'Indonésie s'apprête à aller aux urnes, la répression continue en Papouasie occidentale

In this 1 December 2018 photo, Papuans in Surabaya, East Java, Indonesia take part in a rally commemorating the 57th anniversary of West Papua’s declaration of independence in 1961.

(AP/Trisnadi)

Face aux manifestations de plus en plus fréquentes et à la violente répression policière et militaire, la région indonésienne disputée de Papouasie occidentale assiste actuellement à la plus forte agitation qu’elle ait connue depuis des années. Dans le contexte des élections générales qui se dérouleront en avril en Indonésie, les tensions s’accentuent en raison des violations des droits humains commises depuis des années, des perturbations dues au mouvement indépendantiste et du manque de responsabilité vis-à-vis des exactions perpétrées par les forces de sécurité.

« La situation ne s’arrange pas, elle s’aggrave, » déclare Ronny Kareni, militant originaire de Papouasie occidentale et résidant en Australie. « Il existe une divergence entre Jakarta et les habitants locaux, qui est profondément enracinée dans le statut historique de la Papouasie occidentale. »

Le 1er décembre 2018, plus de 500 personnes ont été arrêtées dans des villes indonésiennes alors qu’elles célébraient le 57ème anniversaire de la déclaration d’indépendance des Papous désireux de se libérer du pouvoir colonial néerlandais. Le fait de brandir le drapeau de « l’étoile du matin », symbole de l’indépendance, ou d’exprimer publiquement son soutien pour l’autodétermination de la Papouasie est considéré comme une infraction pénale contre l’État indonésien.

Le lendemain, le 2 décembre, des militants indépendantistes auraient tué jusqu’à 31 travailleurs sur le chantier du projet de construction de l’autoroute Trans Papua dans la région de Nduga, sur les hauts-plateaux de Papouasie. Bien que l’actuel conflit pour l’indépendance ait coûté à vie à près de 500.000 habitants de Papouasie depuis 1969, il s’agissait de l’attaque la plus mortelle de ces dernières années.

Le gouvernement a violemment réagi : d’après les militants, l’action militaire a contraint des milliers de personnes à quitter leur domicile.

Ces informations sont difficiles à vérifier, étant donné que les médias et la société civile ne peuvent pas se rendre dans la région de manière indépendante, mais les organisations internationales de défense des droits humains appellent au calme. « Nous demandons à toutes les parties, l’armée indonésienne, la police et les combattants indépendantistes de ne pas prendre les civils pour cible, » affirme Andreas Harsono, chercheur indonésien pour Human Rights Watch.

La Papouasie occidentale, qui constitue pratiquement la moitié de l’île de Nouvelle-Guinée, ne faisait pas partie de l’Indonésie quand cette dernière a obtenu son indépendance des Pays-Bas en 1949. Elle a été annexée en 1969 lors d’une élection organisée par les militaires, et approuvée par les Nations Unies, qui a obligé un millier de représentants soigneusement sélectionnés à voter pour le rattachement de la Papouasie occidentale à l’Indonésie.

La Papouasie occidentale a ensuite été gouvernée d’une main de fer pendant la période de « l’Ordre nouveau » du général Suharto (1966-1998), avant d’acquérir un statut autonome spécial en 2001, pour apaiser le mouvement indépendantiste. La population de l’île, estimée à environ trois millions d’habitants, est majoritairement mélanésienne, soit de confession chrétienne, soit adepte des religions autochtones, contrairement au reste de l’Indonésie, qui est essentiellement polynésienne et musulmane.

Les ressources naturelles ont joué un rôle important dans l’histoire de la Papouasie. Peu après le simulacre d’élection de 1969, la compagnie minière américaine Freeport McMoRan a commencé à exploiter la région, ce qui a marqué le début d’une longue relation prospère pour l’entreprise et le gouvernement indonésien. Toutefois, une grande partie des recettes fiscales partent dans la zone occidentale de l’Indonésie, qui est beaucoup plus développée ; la Papouasie occidentale, située à l’est du pays, est la région la plus pauvre de l’Indonésie et sa population bénéficie bien peu de l’exploitation de ses ressources.

Les promesses de réforme de Jokowi

En 2014, le gouverneur de Jakarta, Joko Widodo, surnommé « Jokowi » (aujourd’hui président de l’Indonésie), s’est présenté comme candidat indépendant aux élections présidentielles, sans lien avec l’élite indonésienne ni les militaires, et il a fait plusieurs promesses de campagne en faveur des droits humains en Papouasie. Il voulait notamment revenir sur la capacité des militaires à être jugés au sein de leur propre système interne au lieu de comparaître dans des tribunaux civils, ouvrir la région aux médias étrangers et libérer les prisonniers politiques. Joko Widodo a apporté de l’espoir aux citoyens de Papouasie, et il a remporté les élections dans les deux provinces (Papouasie et Papouasie occidentale, qui formaient la Papouasie jusqu’en 2003) appartenant à la Papouasie occidentale avec plus de 30 points de pourcentage dans chacune. Au plan national, Joko Widodo a gagné les élections de 6,3 % seulement ; c’est en Papouasie occidentale qu’il a obtenu les meilleurs résultats.

Plusieurs mois après son investiture, le président Widodo a renouvelé ses promesses en s’adressant directement aux Papous suite à une fusillade de la police sur le territoire de Paniai, qui a fait cinq morts.

« Jokowi a fait de belles promesses aux Papous qui participaient aux célébrations de Noël, affirmant qu’il enquêterait, qu’il résoudrait l’affaire et apporterait la paix en Papouasie, » précise Papang Hidayat, chercheur pour Amnesty Indonésie.

Au début, Joko Widodo a essayé d’améliorer la situation en Papouasie occidentale en libérant cinq prisonniers politiques en 2015 et en déclarant la région ouverte aux journalistes étrangers, par exemple. Mais son pouvoir a été limité à cause du rôle des forces de sécurité de Papouasie occidentale, notamment les militaires indonésiens restés présents dans la région en dépit de la chute du régime militaire de Suharto, il y a plus d’une vingtaine d’années. En conséquence, la plupart de ses promesses de réforme n’ont pas été tenues.

« Aujourd’hui, de nombreuses personnes pensent que, quoi que Jokowi annonce, ça ne sera pas mis en place, » souligne Ronny Kareni. « Il donne seulement une impression de démocratie, mais en réalité ce n’est pas vraiment lui qui gouverne. »

Andreas Harsono approuve : « La situation sur le terrain, en particulier la résistance de la bureaucratie, pèse bien plus lourd que son autorité présidentielle, je le crains. »

Le développement économique pour faire face aux griefs politiques

Un domaine dans lequel Joko Widodo a réussi à faire progresser les choses est le développement. Le gouvernement investit énormément dans les routes, les aéroports et l’agriculture, comme en témoigne le projet de 1,2 million d’hectares pour les plantations destinées à la production d’huile de palme et de sucre.

Après plusieurs décennies de sous-développement, « le gouvernement éprouve le besoin d’accorder davantage d’attention à la Papouasie, » indique Arie Ruhyanto, conférencier au département de la politique et du gouvernement à l’université Gadjah Mada de Yogyakarta, Indonésie. « Compte tenu de la configuration politique, l’option est limitée aux questions non politiques… ainsi, le problème de la Papouasie est toujours placé dans un contexte de développement, tel que la pauvreté et le sous-développement. »

Au final, cela n’a fait qu’exacerber les tensions, car de nombreux Papous ont l’impression que le développement consiste soit à exploiter les ressources, soit à aider les travailleurs migrants d’autres régions indonésiennes. C’est une des raisons pour lesquelles l’attaque perpétrée en décembre par des séparatistes était dirigée contre la construction de la pièce maîtresse du nouveau projet de développement, l’autoroute Trans-Papouasie de 4.300 kilomètres de long.

Par ailleurs, la réaction à cette attaque met en évidence un problème majeur : de nombreuses personnes du système de sécurité indonésien ne font pas la distinction entre les manifestations pacifiques traduisant les aspirations d’une grande majorité des Papous, et les actions d’une petite minorité de militants. En réponse au massacre de Nduga, la police a arrêté des membres du Komite Nasional Papua Barat (Comité national de Papouasie occidentale – KNPB), une organisation d’étudiants qui coordonne des manifestations pacifiques, et a fermé ses bureaux avec brutalité.

Avec les forces de sécurité bien établies d’un côté et le pouvoir limité de Joko Widodo de l’autre, de nombreux observateurs craignent que le clivage entre les deux camps ne s’aggrave. Les Papous savent qu’il est fort peu probable que les élections d’avril changent quoi que ce soit.

Le vent en poupe

Cependant, au lieu d’attendre et d’espérer que l’action vienne de Jakarta, les Papous de la province occidentale sont de plus en plus nombreux à bouger, aux niveaux local, national et mondial. En 2014, plusieurs organisations indépendantistes de Papouasie occidentale se sont unies sous la bannière de l’United Liberation Movement for West Papua (Mouvement uni pour la libération de la Papouasie occidentale – ULMWP), présidé par le célèbre militant papou Benny Wenda. Cette organisation est active au sein du Forum des îles du Pacifique, fondé en 1971, qui compte 18 nations membres. Elle fait aussi partie du Groupe mélanésien Fer de lance (GMFL), qui rassemble quatre nations mélanésiennes : les îles Fidji, la Papouasie Nouvelle-Guinée, les îles Salomon et le Vanuatu.

« En 2015, l’ULMWP a soumis sa candidature pour devenir membre observateur, » explique Ronny Kareni. La demande a abouti. « Pour nous, les Papous, c’était une reconnaissance de la cause que nous défendons. Le mouvement a pris de l’ampleur, surtout dans le Pacifique. »

En 2017, les organisateurs de Papouasie occidentale ont mené une action spectaculaire en faisant circuler secrètement une pétition à travers l’île. Ils ont réussi à recueillir la signature de 1,8 million de résidents – soit 70 % de la population – en faveur d’un référendum pour l’indépendance, comme promis dans les années 1960. La pétition a été remise au Comité spécial de la décolonisation des Nations Unies. L’Indonésie a riposté en arrêtant Yanto Awerkion, militant du KNPB à l’initiative de la pétition, qu’elle a condamné à dix mois d’emprisonnement.

Une petite chance d’attirer l’attention sur les violations des droits humains commises en Papouasie occidentale est apparue lorsque le groupe des Nations Unies sur les droits humains a publié une déclaration condamnant le racisme et les violences policières dans la région, ce qui a donné lieu à de rares excuses de la part de la police indonésienne, pour un incident en particulier.

Le ministère indonésien des Affaires étrangères a également suscité de l’espoir en annonçant qu’il allait autoriser la visite du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme en Papouasie occidentale. Toutefois, la société civile doute que la visite des Nations Unies, si elle a lieu, apporte des changements concrets.

« Ce n’est pas nouveau, » ajoute Andreas Harsono, faisant allusion aux précédentes invitations qui n’ont pas été suivies d’effet ni de demandes de visa. « Je n’y croirai pas tant que je ne verrai pas les membres du Haut-Commissariat à Jayapura, tant que je ne les verrai pas en Papouasie. »

Pour le moment, la campagne électorale s’intensifie, l’attaque de Nduga étant devenue un véritable enjeu de la campagne, ce qui attise le sentiment nationaliste dirigé contre les citoyens de Papouasie occidentale. Malheureusement, Joko Widodo, tout comme son opposant Prabowo Subianto – ancien général militaire aux états de service discutables suite à son implication au Timor oriental – risque d’avoir beaucoup de mal à améliorer la situation difficile de la Papouasie.

« Quel que soit le vainqueur, le président sera en position difficile étant donné que toutes les forces politiques indonésiennes, qu’il s’agisse des nationalistes, des militaires ou des groupes islamiques, semblent peu disposées à régler la question des droits humains, » conclut Arie Ruhyanto. « C’est une question qui demeure marginale et qui ne concerne qu’une poignée de militants et d’universitaires. »