Au Cambodge, la route vers une industrie sucrière plus propre reste jonchée d’obstacles

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Depuis plus de 30 ans, Chhim Phay, mère de neuf enfants, et sa famille cultivaient une modeste parcelle de huit hectares dans la province de Kompong Speu, au Cambodge.

Au début de 2011, cependant, leur tranquillité allait être ébranlée lorsque cinq de ces hectares furent accaparés par le puissant sénateur Ly Yong Phat, propriétaire de la Phnom Penh Sugar Company – filiale en propriété exclusive de la société LYP Group – qui procédait à l’éviction forcée de paysans de leurs terres, parfois avec recours à la violence.

Si la crise du « sucre du sang », comme elle fut surnommée, est arrivée à son terme, la famille de Phay est désormais une parmi des milliers à travailler pour des plantations qui ont accaparé des terres qui, jusqu’il y a peu, leur appartenaient. C’est devenu leur unique source de revenu. Leurs demandes d’une indemnisation suffisante continuent d’être ignorées.

Selon les représentants de la campagne « Clean Sugar », qui lutte pour les droits des personnes expropriées de leurs terres par les concessionnaires, loin de s’améliorer, depuis le début de la crise la situation désespérée qu’ils vivent parait sans issue.

« La plupart des familles affectées demeurent dans la même situation économique désespérée où elles se trouvaient depuis des années », selon David Pred, directeur exécutif d’Inclusive Development International (IDI), une des ONG qui mènent cette campagne.

« Il reste toujours aux entreprises sucrières qui les ont spoliées de leurs terres et détruit leurs moyens d’existence à prendre les dispositions qui s’imposent pour les indemniser adéquatement pour les pertes qu’elles ont subies », a-t-il indiqué.

Soumises aux pressions des ONG, certaines entreprises consommatrices de sucre cambodgien, comme les géants des boissons sucrées Coca-Cola et Pepsi, ont exprimé leur préoccupation.

Il n’est pas difficile de voir comment et pourquoi les entreprises sucrières ont tiré profit de la situation aux dépens d’autrui : Phay et quatre de ses enfants âgés entre 16 et 22 ans travaillent 10 heures par jour dans la plantation pour un maigre revenu journalier de 13.000 riels (3,20 USD) chacun.

« Ma famille n’est pas la seule à emmener de jeunes enfants travailler dans la plantation », dit Phay. « La plupart des autres personnes qui y travaillent font de même parce que nous sommes pauvres et obligés de gagner notre vie, nos terres de culture ayant été perdues à l’entreprise. »

Dans la province voisine de Koh Kong, Chea Sok, 37 ans, et ses fils de 13 et 17 ans, travaillent dans une autre plantation appartenant au même sénateur influent.

« Beaucoup de jeunes enfants travaillent à la plantation de canne à sucre car ces enfants – y compris les miens – accompagnent leurs parents au travail en échange d’une petite rétribution pour soutenir la famille », confie-t-elle à Equal Times.

En bref, la vie continue d’être une lutte incessante pour des milliers de paysans aux quatre coins du pays qui ont vu leurs terres de culture décimées et leurs foyers rasés au bulldozer, sans jamais obtenir d’indemnisation.

 
Les gros joueurs

À l’envers du décor, les plus grandes sociétés et banques du monde ont joué un rôle central. Pas plus tard que l’année dernière, on apprenait que l’ANZ Royal Bank (joint-venture entre Australian ANZ et la société Cambodian Royal Group Company) avait octroyé des fonds à l’entreprise sucrière de Yong Phat.

Dans un e-mail adressé à Equal Times, Seng Nhak, directeur de l’entreprise Phnom Penh Sugar et gendre de Ly Yong Phat, dément être le propriétaire de plantations sucrières dans la province de Koh Kong.

Il a indiqué, par ailleurs, que « Le groupe LYP observait une politique de tolérance zéro en matière de travail des enfants. L’entreprise n’a jamais toléré et ne tolérera jamais que des employés amènent leurs enfants sur les lieux de travail. La société à pris des dispositions pour empêcher les familles d’amener leurs enfants au travail, y compris en contrôlant les aires de travail, en menant des campagnes de sensibilisation et des réunions annuelles avec les fournisseurs, aux fins de renforcer la politique d’entreprise. »

La société britannique Tate&Lyle est, elle aussi, poursuivie en justice par 200 familles paysannes cambodgiennes qui ont travaillé dans la plantation sucrière KSL, dont les propriétaires sont Thaïlandais et qui fournissait le géant sucrier. Cette plantation était tristement réputée pour ses violations des droits et le recours flagrant au travail des enfants.

Dans le cadre de l’initiative « Tout sauf les armes » de l’UE, la majeure partie du sucre produit au Cambodge est exportée vers l’Union européenne en franchise de droits de douane. Ces dernières années, toutefois, cette même initiative a commencé à s’avérer problématique.

Au cours de cette période, des rapports ont commencé à émerger concernant le recours au travail des enfants – un fléau qui reste à l’ordre du jour si l’on en croit les témoignages de Phay et Sok – et les évictions forcées de personnes qui occupaient des terres attribuées par zonage aux plantations.

En janvier, deux conseillers ont été chargés par l’UE de procéder à une enquête sur l’éviction forcée de personnes par les exploitations sucrières, aux fins d’assurer que les victimes d’expropriations soient adéquatement indemnisées.

Selon Eang Vuthy, directeur exécutif d’Equitable Cambodia, une ONG qui participe aux côtés de l’IDI à la campagne Clean Sugar, le projet final de ces évaluations initiales doit encore être publié mais les « progrès ont été d’une lenteur extrême ».

« Entamé au début de cette année, il aurait déjà dû être publié mais il semblerait, d’après ce qui nous a été donné à entendre, que les progrès ont été extrêmement lents pour ce qui est des discussions entre l’UE, les conseillers et le gouvernement, et nous attendons de voir ce qui en adviendra », indique-t-il.

D’après Pred, il reste toujours à Tate&Lyle et l’ANZ Royal Bank à « prendre leurs responsabilités » pour leur rôle dans ces « atteintes flagrantes aux droits humains ».

Le directeur de l’IDI craint, pour sa part, que le processus de plainte UE-Cambodge « ne soit pas juste du point de vue procédurier et ne garantisse pas une réparation significative aux milliers de familles qui ont vu leurs vies ruinées par cette industrie ».

Entre temps, l’appel à commentaire que nous avons adressé à l’ambassade de l’UE à Phnom Penh est resté sans réponse.

 
Pression et action

À certains égards, le vent semble avoir tourné : Au début de cette année, Mitr Phol Group, le plus grand producteur de sucre d’Asie, a annoncé son retrait de la province d’Oddar Meanchey, dans le nord du Cambodge, où elle exploitait trois concessions sucrières occupant une superficie totale de 20.000 hectares.

À l’issue d’un audit réalisé auprès de ses fournisseurs de sucre en 2014, Coca-Cola a décidé de résilier tous ses contrats avec des filiales impliquées dans des expropriations forcées.

Selon Pred, l’action contre Tate&Lyle a de fortes chances de se poursuivre cette année, à moins qu’il n’y ait du progrès dans l’obtention de réparations adéquates et « nous devons nous attendre à voir les communautés déplacées intenter des poursuites contre d’autres gros joueurs du secteur ».

An Haya, qui représente environ 200 familles dans la province de Koh Kong qui ont intenté l’action en justice contre Tate&Lyle tente actuellement d’atteindre un règlement à l’amiable.

« Ils nous ont proposé de l’argent si nous retirions la plainte et nous sommes en train d’envisager la possibilité d’un règlement à l’amiable – si tant est que l’entreprise accepte de verser des indemnités suffisantes aux personnes dont les terres ont été spoliées par l’entreprise sucrière à Koh Kong », dit-il.

Pred a indiqué que la campagne Clean Sugar prévoit aussi d’intensifier ses pressions en vue de la suspension de l’initiative « Tout sauf les armes » et d’organiser un boycott des grandes enseignes qui ont entretenu des liens commerciaux avec les entreprises mises en cause dans les cas d’expropriations forcées.

Lors d’un entretien avec Equal Times, Thun Sarath, porte-parole du ministère de l’Agriculture, a indiqué que les agriculteurs qui s’estiment lésés par les concessions foncières peuvent déposer une plainte formelle à tel effet.

« Les gens peuvent le signaler aux autorités locales afin qu’elles délimitent et mesurent les superficies concernées et évaluent l’impact sur les exploitations agricoles. Les indemnités dépendront de l’impact subi par les personnes. Cela dépend de qui en fera rapport aux autorités, en présence de témoins, et les entreprises indemniseront automatiquement les personnes concernées », a-t-il dit.

Pour Phay et Sok, toutefois, le travail piètrement rémunéré – et l’attente – paraissent sans fin.

Le mari de Phay, Chheng Sopheap, 50 ans, a fait plusieurs fois le voyage jusqu’à Phnom Penh pour aller protester devant l’ANZ Royal Bank, mais cela n’a visiblement pas produit les résultats espérés.

Il est tout à fait conscient de l’ironie de la situation que vivent lui et 500 autres familles dans sa province, et ça fait mal. Et l’ironie que, 40 ans après la prise de pouvoir brutale par Pol Pot et les Khmers Rouges, les injustices continuent par un gouvernement qui l’a remplacé.

« Nous avons dépendu de la culture du riz pour soutenir nos familles », dit-il. « Si nous ne travaillons pas pour l’entreprise qui a accaparé nos terres, nous n’aurons pas de quoi subvenir aux besoins de nos enfants. »

Cet article a été traduit de l’anglais.