Au Sénégal, une démocratie à l’épreuve de la crise, sur fond d’une demande sociale en croissance

Entre 2021 et 2024, le Sénégal était plongé dans des crises persistantes qui ont affecté son système politique, économique et social. Une situation presque inédite dans un pays jadis considéré comme un bastion démocratique, respectueux de l’état de droit et de la bonne gouvernance. Face à ces crises, la société civile, y compris les syndicats, a pleinement joué son rôle. Si, avec le régime sortant elle a mené un combat farouche pour le respect du calendrier républicain, elle attend, du Président élu, des réponses concrètes et urgentes aux demandes sociales.

Une crise politique conjuguée à des revendications sociales fortes

Le 31 mars 2021, Ousmane Sonko, opposant au Président Macky Sall, un des principaux candidats probables pour l’élection présidentielle de 2024, est arrêté, accusé de viol. Les partisans de M. Sonko dénoncent un complot orchestré par le pouvoir. Les manifestations tournent à l’émeute avec des conséquences désastreuses : affrontements avec les forces de l’ordre, pillages, saccages de biens publics et privés, plusieurs morts et de nombreux blessés, etc.

La particularité de ces violences tient à leur ampleur quasi-nationale. Presque toutes les régions du Sénégal ont été le théâtre de manifestations. Elles rappellent, à bien des égards, le contexte de fin de mandat du Président Abdoulaye Wade, en 2011, lorsque la crise socio-économique se conjuguait avec le refus des populations de laisser le pouvoir changer les règles du jeu de la compétition politique. C’est ainsi qu’était né le Mouvement du 23 juin contre la tentative du Président de modifier le mode de scrutin de la présidentielle, et les manifestations de 2012 contre la tentative inconstitutionnelle – mais valider par le Conseil constitutionnel – du Président Wade de briguer un troisième mandat.

Ces événements démontrent que les questions électorales et constitutionnelles mobilisent, et que les manifestations ne peuvent pas être lues uniquement sous le prisme socio-économique.

Certes, le gouvernement avait proposé des mesures économiques et sociales d’urgence, mais il s’était montré bien discret sur les questions institutionnelles et démocratiques. Or, si les doléances socio-économiques sont la toile de fond du mécontentement, celui-ci est attisé par une attente de changements politiques profonds de la part d’une bonne partie de la population. Certes, le facteur conjoncturel indéniable réside bien évidemment dans le contexte de la pandémie de Covid-19, et les mesures prises par le gouvernement du Sénégal pour y faire face ont durement touché des secteurs entiers de l’économie, notamment le secteur informel. Dans ce contexte difficile, il n’est pas étonnant que des manifestations d’abord politiques se soient étendues à d’autres griefs et aient été accompagnées de pillages.

Le déclenchement d’une procédure judiciaire contre l’opposant Ousmane Sonko a mis le feu aux poudres. Celui-ci est accusé de viols par une employée de salon de massage. Des accusations que le principal opposant nie, criant au complot. L’état de défiance vis-à-vis de la justice et du pouvoir est tel que la dénonciation d’un complot visant à l’éliminer a connu un large écho chez ses partisans.

L’historique de l’élimination politique et judiciaire d’opposants par le Président Macky Sall, qui a lui-même clamé sa volonté de « réduire l’opposition à sa plus simple expression » donnait dès le départ à cette affaire une dimension politique qu’Ousmane Sonko n’a pas eu du mal à amplifier par sa stratégie de défense. Ce dernier refusait de connaître le sort de Karim Wade (emprisonné trois ans, gracié partiellement puis « exilé » au Qatar), puis de Khalifa Sall, l’ancien maire socialiste de Dakar embastillé deux ans et demi (mars 2017-septembre 2019) et ainsi empêché de concourir à la présidentielle de février 2019.

Des pratiques politiques contestées faisaient légion : état de droit malmené, tripatouillage constitutionnel, cooptation ou élimination judiciaire des opposants, train de vie ahurissant de l’entourage présidentiel et des ministres, entretien de clientèles dispendieuses… Cette phase hégémonique s’épuise au cours du deuxième mandat, notamment à la faveur du Covid-19, avec une impopularité grandissante du Président Macky Sall, face à l’usure du pouvoir, d’autant plus que la vigueur démographique du pays renouvelle les générations politiques qui n’ont pas connu le régime précédent. Et cerise sur le gâteau, la question du troisième mandat vient inutilement parasiter un débat politique déjà suffisamment enflammé.

Le report de l’élection présidentielle : une décision de trop qui va mobiliser la société civile

Macky Sall, élu en 2012 et réélu en 2019, a provoqué une levée de boucliers, au-delà de l’opposition, en annonçant le 3 février 2024 le report de l’élection présidentielle, à trois semaines de l’échéance. L’Assemblée nationale a fixé le nouveau rendez-vous électoral au 15 décembre 2024 et prolongé le mandat du président Sall, censé expirer le 2 avril, jusqu’à la prise de fonctions de son successeur.

Ainsi, le Sénégal est entré dans une grave crise politique en raison du report de l’élection présidentielle et de l’invalidation de ce report par la Cour constitutionnelle. Cet événement entraîne des conséquences dans la société sénégalaise et notamment pour certaines entreprises. Les coupures d’Internet et les interdictions de circuler pour les motos compliquent la situation.

L’opposition crie au « coup d’État constitutionnel ». Les forces de sécurité ont réprimé les tentatives de manifestation. Des heurts ont fait trois morts. Il y a plus de 260 interpellations selon l’ONU, Human Rights Watch et l’opposition.

Après une manifestation interdite, des organisations de la société civile ont continué de mettre la pression sur le gouvernement. Un collectif d’organisations de la société civile lance la mobilisation contre le report. « Nous invitons tous les citoyens concernés par la préservation des acquis démocratiques à se mobiliser massivement partout dans le pays et dans la diaspora pour empêcher cette confiscation du pouvoir », peut-on lire dans une déclaration publiée par la nouvelle plateforme dénommée « Aar Sunu Election » (Protégeons notre élection). Le collectif revendique le regroupement en son sein d’une quarantaine de groupes citoyens et religieux et d’organisations professionnelles, dont plusieurs syndicats de l’éducation.

Contactées par les leaders de la Coalition « Aar Sunu Election », les centrales syndicales n’ont pas trouvé pertinente de se faire embarquer dans une plateforme dont les contours restent flous à leur niveau, même si elles trouvent pertinentes les revendications posées. Elles ont décidé de construire leurs propres réponses face aux dérives de la coalition au pouvoir, en évitant tout rapprochement avec des groupes politiques. Au final, la Coalition des centrales syndicales affiliées à la CSI et regroupant la CNTS, l’UNSAS, la CNTS/FC, la CSA et l’UDTS, a publié une déclaration pour dénoncer les violences, les arrestations massives, les saccages et le non-respect du calendrier républicain, avant de réclamer l’organisation de l’élection présidentielle à date échue.

Séparément, la CNTS, l’UNSAS et la CSA vont publier chacune un communiqué, pour dénoncer les mêmes dérives et réclamer le respect du calendrier républicain.

À l’occasion d’une grande manifestation organisée par la nouvelle plateforme de la société civile, les intervenants ont lancé un appel à une grève générale à une date non-précisée, et un débrayage dans le secteur de l’éducation. Dans une déclaration écrite, la plateforme appelle les citoyens à se rendre à la grande prière musulmane du vendredi vêtus de blanc et arborant les couleurs nationales.

Les familles des prisonniers politiques se mobilisent également afin d’exiger leur « libération immédiate ». Ces familles estiment le nombre de prisonniers politiques et d’opinion à 1.500.

Un nouveau Président élu, face à une demande sociale grandissante

La date du 2 juin 2024 proposée pour tenir le premier tour du scrutin a été contestée par le Conseil constitutionnel, tout comme la reprise partielle du processus de sélection des 19 candidats retenus afin de permettre le repêchage de nombreux candidats qui contestent l’invalidation de leur candidature. Le Conseil constitutionnel a par ailleurs imposé l’organisation de l’élection avant l’expiration du mandat du Président Macky Sall, le 2 avril 2024. Le Conseil des ministres va finalement retenir la date du dimanche 24 mars 2024 pour la tenue du premier tour de l’élection.

L’opposant sénégalais Bassirou Diomaye Faye, candidat de substitution d’Ousmane Sonko, a largement emporté, dès le premier tour, l’élection présidentielle, avec 54,28 % des voix, loin devant le candidat du pouvoir Amadou Ba (35,79 %). Le slogan Diomaye égale Sonko, Sonko égale Diomaye a fini de convaincre la grande majorité des électeurs.

Dans le contexte de la nouvelle gouvernance, la préoccupation essentielle des travailleurs sénégalais concerne la hausse des prix et la cherté de la vie. Les syndicats sont unanimes sur ce point et attendent des annonces fortes. Mody Guiro, Secrétaire général de la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal (CNTS), première centrale syndicale représentative au Sénégal a déclaré :

« Les prix prennent l’ascenseur alors que les salaires prennent l’escalier. Nous avons besoin que les gens puissent avoir une baisse des prix des produits de base, parce que l’inflation est là. Les autorités sont très conscientes de ça maintenant. Il est évident qu’elles viennent juste d’arriver, donc nous ne nous attendons pas à ce que toutes les questions soient déjà réglées».

Autre question qui attend une réponse concrète du nouveau pouvoir : la question de l’équité salariale. Les syndicats sont nombreux à dénoncer une trop grande inégalité salariale entre les différents agents de l’État dont le nombre s’élève à environ 175.000 fonctionnaires.

Des inégalités sont parfois constatées au sein de la même profession. C’est le cas chez les enseignants. Pour Amidou Diédhiou, Secrétaire général du Syndicat des enseignants libres du Sénégal (SELS), il y a urgence à résoudre ce problème car « déjà en 2018, les syndicats de l’éducation avaient posé sur la table la question du système de rémunération. Le niveau d’injustice est grand, et c’est pourquoi, à notre sens, les moyens de l’Etat, aussi maigres soient-ils, doivent être équitablement redistribués ».

Les syndicats sont également préoccupés par l’extension de la protection sociale aux travailleurs du secteur informel. En effet, l’économie informelle occupe une frange importante de la population active (environ 70%) au Sénégal. Les syndicats se plaignent de l’inadaptation du droit positif à s’appliquer à cette catégorie de travailleurs qui sont privés de protection sociale et exposés aux risques sociaux de toutes.

L’emploi est aussi une demande sociale dont l’ampleur se mesure aux assauts incessants et macabres des jeunes désespérés sur les océans et dans le désert, empruntant ainsi les voies dangereuses de l’émigration irrégulière.

This article has been translated from French.