Cambodge : lorsque le sauvetage des forêts est une question de vie ou de mort

Cambodge : lorsque le sauvetage des forêts est une question de vie ou de mort

A commemoration takes place on the second anniversary of the death of the slain Cambodian environmental activist Chut Wutty at the site of his murder in Koh Kong province, on 26 April 2014.

(Scott Howes)

« Après les assassinats, peu de gens ont osé pénétrer dans la jungle, » déclare Ouch Leng dans un courriel.

En 2016, Leng a reçu le prestigieux prix Goldman pour l’environnement en reconnaissance de ses efforts courageux pour mettre en lumière la défoliation et la déforestation de son pays natal, le Cambodge, qui a perdu plus de 75 % de sa couverture forestière au cours des trois dernières décennies en raison de la coupe des arbres. Le commerce du bois cambodgien a généré de très nombreux milliards de dollars, mais trop souvent, cet argent aboutit dans les poches de magnats « cléptocrates », de généraux de l’armée corrompus et de criminels. Au Cambodge, ce sont les habitants des forêts et les activistes écologistes qui en paient le prix au bout du compte : ils sont dépossédés, privés de leurs moyens de subsistance et parfois même assassinés.

Leng est conscient du danger auquel il s’expose chaque jour, mais il déclare qu’il continuera à mettre sa vie en jeu pour « lutter au mieux contre l’exploitation forestière illégale et le commerce du bois ».

Les dernières victimes de la déforestation au Cambodge sont Thul Khna, un activiste écologiste de la Wildlife Conservation Society (WCS), Teurn Soknai, garde forestier du ministère de l’Environnement, et Sek Wathana, de la police militaire qui les escortait.

Alors que le soleil se couchait sur la réserve naturelle de Keo Seima le 30 janvier, des tirs ont déchiré le crépuscule pendant que les trois hommes patrouillaient dans les forêts toujours plus clairsemées de la province de Mondulkiri, dans l’est du Cambodge.

Selon une déclaration publiée trois jours plus tard par la WCS, les hommes ont été tués alors qu’ils « revenaient de la zone frontalière d’O’huoc après avoir localisé un camp de bûcherons illégaux et confisqué les tronçonneuses et les motos utilisées pour le transport du bois ».

Le gouverneur de la région, Svay Sam Eng, a déclaré au Phnom Penh Post qu’ils sont morts à la suite d’une fusillade avec la police locale des frontières. Le porte-parole du ministère cambodgien de l’Environnement, Eang Sophalleth, n’a pas répondu à une demande de commentaires pour cet article.

Un regard depuis la ligne de front

Pour Marcus Hardtke, un écologiste allemand qui étudie et surveille l’exploitation forestière illégale au Cambodge depuis plus de 20 ans, ces morts ne sont guère surprenantes.

« D’habitude, ce sont les “uniformes”. Ce ne sont pas les bûcherons locaux qui recourent à la violence, » déclare-t-il. « D’après notre expérience, en général, ce sont des histoires d’argent ou de dettes qui tournent mal. Certaines personnes qui exploitent le bois versent de l’argent à des hommes en uniforme, puis d’autres personnes en uniforme arrivent et repartent avec le bois. Les bûcherons disent : “Hé, on a déjà payé !” Et c’est comme ça que cela dégénère. »

Hardtke, qui a été expulsé du Cambodge plus d’une fois à cause de son travail, déclare que les assassinats du mois de janvier ne l’arrêteront pas. « En fait, on a déjà connu d’autres assassinats auparavant. Il n’y a pas si longtemps, [dans la province de] Preah Vihear, deux gars ont été tués en patrouille alors qu’ils dormaient dans la forêt, » déclare-t-il.

« Cela dépend de la situation. Vous ne pouvez pas être trop sûr s’il y a certains idiots avec des armes à feu qui se baladent et qui ont un lien avec l’armée. Dans ce sens, c’est assez dangereux. »

Au début des années 2000, Hardtke a passé cinq ans à surveiller les crimes liés aux forêts pour Global Witness, une ONG de recherche qui documente la corruption dans l’industrie des ressources naturelles, avant d’être expulsé du pays par le gouvernement en 2005. Leur crime ? Avoir produit un rapport approfondi intitulé Taking a Cut - Institutionalised Corruption and Illegal Logging in Cambodia’s Aural Wildlife Sanctuary qui identifiait des liens clairs entre l’exploitation forestière illégale et les élites économiques et politiques du pays.

Lorsqu’il travaillait avec Global Witness, Hardtke a souvent collaboré avec l’ancien officier de police militaire cambodgien Chut Wutty. Deux ans seulement après l’expulsion de l’ONG par le gouvernement, Hardtke et Wutty ont créé leur propre structure afin de faire ce qu’ils font le mieux : recueillir des preuves directes sur les criminels qui dépouillent les forêts autrefois luxuriantes du Cambodge.

« Je travaillais avec lui, je trouvais des fonds avec lui et je lui apportais un soutien, » se souvient-il. « Jusqu’à son assassinat en 2012. »

Wutty escortait deux journalistes du journal Cambodia Daily, aujourd’hui disparu, à travers les forêts de la province de Koh Kong en avril de cette année-là, lorsqu’il a été abattu par la police militaire. Le procès a été classé sans suite moins de six mois plus tard et ses assassins n’ont jamais été traduits en justice.

Beaucoup d’argent, beaucoup de risques

Au Cambodge, tout le monde n’est pas aussi cavalier que Hardtke au sujet des risques liés à la tentative d’endiguer la vague de déforestation. Un ancien cadre supérieur d’une organisation internationale traitant de questions liées à la conservation, et qui a demandé à rester anonyme, a déclaré à Equal Times : « Lorsqu’il y a autant d’argent, cela vaut la peine de tuer, et c’est exactement ce qui se passe. Et si vous utilisez mon nom dans l’article, quelqu’un aura une raison de me tuer aussi. Alors s’il vous plaît, soyez prudent. »

Après quatre années (« les années de travail les plus dures de ma vie ») passées à tenter de préserver les forêts du Cambodge, cette personne estime désormais que cette entreprise est futile.

« Étant donné le niveau de cupidité en cause, ce n’est qu’une question de temps avant que tout disparaisse. Aucun garde forestier sensé ne se mettra en danger pour un salaire de 200 dollars US par mois. […] Il n’y a pas de gloire à vouloir sauver la forêt. »

Le problème de la destruction des forêts tropicales et l’assassinat de ceux qui cherchent à l’empêcher ne concernent pas que le Cambodge. En février, Global Witness rapportait que 197 activistes écologistes et défenseurs des terres ont été assassinés rien qu’au cours de l’année dernière.

Et d’une certaine façon, le Cambodge a eu de la chance. L’isolement économique auto-imposé des Khmers rouges, suivi du refus de la communauté internationale de coopérer avec le gouvernement d’occupation vietnamien qui lui a succédé dans les années 1980, a permis de garder les stocks de bois du pays relativement à l’abri des griffes du capital mondial. Mais dès le moment où ces obstacles se sont effondrés, les acteurs nationaux et étrangers n’ont pas tardé à saisir l’occasion.

Dans les preuves soumises à la Chambre des communes du Royaume-Uni, Global Witness a noté qu’après les premières élections qui ont suivi la guerre, les sociétés forestières thaïlandaises ont mis à profit leurs contacts avec les Khmers rouges (dont les derniers résistants menaient alors une campagne de guérilla dans les forêts du Cambodge) afin de mettre la main sur 10 à 20 millions de dollars US de bois chaque mois.

« Ce commerce s’est poursuivi au su de l’ONU pendant leur période administrative au Cambodge et a également fait l’objet de résolutions des Nations unies réclamant la fin de ce commerce, » a ajouté Global Witness. « Malgré tout cela, la communauté internationale n’a rien fait pour aborder la question avec les Thaïlandais. »

Le gouvernement cambodgien n’a pas tardé à s’y mettre aussi. Cela a commencé par l’octroi de massives concessions foncières économiques (CFE), qui à la fin 2013 couvraient 14 % de la superficie du Cambodge, à ses alliés commerciaux nationaux et internationaux.

En théorie, les CFE étaient une initiative destinée à injecter des capitaux étrangers dans une économie qui souffrait d’une grave stagnation depuis des décennies. Dans les années 90, de vastes étendues de terres furent accordées aux entreprises pour des loyers modiques en échange de la promesse de développer les terres pour une agriculture industrielle. Il était acquis que pour rendre les terres arables dans un Cambodge fortement boisé, il serait nécessaire d’abattre quelques arbres. Dans les faits cependant, de nombreuses concessions se sont révélées n’être rien de plus que des mécanismes de blanchiment illégal du bois abattu. Une étude réalisée en 2014 par l’ONG Nature, Economy and People Connected a conclu que 90 % des produits dérivés du bois du pays étaient le résultat de tels programmes.

Prochaines élections et au-delà

Bien que la destruction de la couverture forestière du Cambodge constitue un problème sensible et émotionnel aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, il est peu probable que ce sujet affecte les prochaines élections générales qui se tiendront cette année. Dans le monde, le Premier ministre Hun Sen figure parmi les dirigeants au pouvoir depuis le plus longtemps étant donné qu’il gouverne le Cambodge d’une façon ou d’une autre depuis 1985. Sa mainmise sur le pouvoir s’appuie en grande partie sur le partage des ressources naturelles et économiques du pays parmi ses alliés politiques.

Un effort significatif pour mettre fin à la déforestation reviendrait à détruire l’un des piliers de son pouvoir. Par ailleurs, la probabilité qu’il soit écarté du pouvoir aux urnes est pratiquement nulle au vu du fait qu’il a dissous le seul parti d’opposition important du Cambodge l’année dernière.

Pendant que la mafia de l’exploitation forestière et ses protecteurs politiques détruisent les forêts et tentent d’éliminer tous ceux qui se dressent sur leur chemin, d’aucuns pensent que les donateurs internationaux et les organisations de protection de la nature font partie, d’une certaine manière, du problème.

Le politologue australien Andrew Cock a passé plusieurs années comme conseiller en politique forestière au Forum des ONG au Cambodge et son livre « Governing Cambodia’s Forests », publié en 2016, est peut-être le meilleur sur le sujet.

À la question de savoir si les donateurs internationaux et les organisations de protection de la nature ont « aidé ou entravé » les tentatives locales de mettre fin à la déforestation, « cela dépend de la manière dont vous définissez l’objectif, » déclare-t-il à Equal Times. « [Ces organisations] semblent s’intéresser principalement aux espèces les plus médiatisées et sont moins préoccupées par l’exploitation forestière. »

Cock explique que les donateurs internationaux et la Banque mondiale font preuve de prudence pour ne pas aliéner le gouvernement en ce qui concerne la réforme forestière, de peur que le gouvernement cesse de travailler avec eux. En conséquence, l’arrêt total de la destruction des forêts cambodgiennes n’a jamais été abordé.

« Voilà le vaste débat au sujet de l’exploitation forestière : vous devez donner au gouvernement la valeur économique de la forêt, » explique-t-il. « On nous a toujours dit que le gouvernement était pauvre et que les gens étaient pauvres et que le gouvernement devait obtenir de l’argent de quelque part. C’était à ce niveau-là que les bailleurs de fonds avaient un certain avantage parce que le gouvernement n’avait pas accès à des devises fortes. »

Comme l’écrit Cock dans son livre, la solution des bailleurs de fonds se résumait de manière plus précise dans une politique de la Banque mondiale connue sous le nom de gestion durable des forêts (GDF). Avant que la GDF ne soit à la mode au début des années 1990, la Banque mondiale avait activement cherché des projets qui permettraient d’améliorer l’efficacité des entreprises de production forestière. Puis, à mesure que l’opinion publique se mit à pencher en faveur de l’environnement, il fallut lui donner une nouvelle image de marque : d’où la naissance de la GDF.

« Leur plus grand accomplissement fut de penser que si vous abattez un arbre, vous plantez un arbre, ce qui fonctionne dans une plantation, mais pas dans une forêt, » déclare Hardtke.

« Ils sont aussi trop proches du gouvernement. Ils ne disposent pas de leurs propres yeux et de leurs propres oreilles sur le terrain. Ils ne comptent que sur les gardes forestiers, mais les gardes forestiers travaillent pour l’autre côté [le gouvernement], » ajoute-t-il. « Personne ne leur reproche de ne pas réussir, mais au moins nous voulons les voir essayer ; ne pas se dégonfler dès qu’un voyou de haut rang de la mafia de Phnom Penh s’énerve. »

Ouch Leng, l’activiste lauréat du prix Goldman, faisait preuve d’autant de franc-parler dans ses remarques envoyées par courriel : « Ce dont j’ai besoin, c’est davantage de soutien de la part des bailleurs de fonds pour la protection des forêts, plutôt que d’utiliser mes informations sans me donner d’aide. »

Si la situation semble désespérée, c’est peut-être parce qu’elle l’est. Près de trois décennies se sont écoulées depuis l’ouverture du Cambodge et de ses forêts au commerce international. Au début des années 1990, des consultants blancs de la Banque mondiale et des Nations unies, paradés en Range Rover, débarquèrent en masse dans le pays pour répandre la bonne parole de ce meilleur des mondes de l’après-guerre froide où le commerce se ferait sans entraves et où « un homme est égal à une voix ».

Trois décennies plus tard, le résultat a été un système de gouvernance décrit l’année dernière comme une « Chute libre vers la dictature », une économie qui (en dépit des très nombreux avertissements) concentre la richesse de la nation entre les mains d’un petit nombre de privilégiés et le pillage pur et simple de sa plus grande ressource naturelle, ses forêts.

Ceux qui osent contester ces changements sismiques sont le plus souvent récompensés par de la prison, voire une balle. Pendant ce temps, la communauté internationale (qui rêvait il y a quelques années à peine de faire du Cambodge le symbole de sa nouvelle façon de faire des affaires) prive les plus braves d’entre eux, Ouch Leng par exemple, des moyens financiers nécessaires pour endiguer le cours de l’histoire.

Il convient de reconnaître que la communauté internationale a tenté de faire amende honorable au fil des années avec des centaines d’initiatives, mais elles ont cependant pour la plupart été composées elles aussi par des consultants étrangers. Bien que certaines d’entre elles aient atteint les objectifs qu’elles s’étaient fixés, rien n’a permis de protéger les forêts cambodgiennes. Au début de cette année, la compagnie aérienne Virgin Atlantic s’est retirée d’un système de crédits carbone lorsqu’il est apparu qu’« une déforestation importante s’est produite dans la forêt que le projet était censé protéger ». Comme l’écrivait l’un de ces consultants étrangers : « Ce n’est qu’une question de temps avant que tout disparaisse. »