Censeurs au Palais, artistes en prisons : la répression mondiale de la liberté artistique

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La résurgence du nationalisme populiste et la montée de la rhétorique violente de l’intolérance font peser une grave menace sur la liberté d’expression artistique. Tant dans les pays du Sud que du Nord et dans les démocraties que dans les dictatures, l’année 2017 a été marquée par une détérioration alarmante des droits et des libertés, selon des recherches récentes de Freemuse, une organisation internationale basée à Copenhague qui surveille et réalise un inventaire des attaques portées à l’expression artistique à travers le monde et qui plaide pour un cadre légal solide fondé sur les droits de l’homme dans le but de protéger la liberté des créateurs. Dans son premier rapport annuel, The State of Artistic Freedom 2018 (L’État de la liberté artistique en 2018), Freemuse met en garde contre la propagation dans le monde d’une culture de l’oppression qui cherche à réduire au silence aussi bien les dissidents que les minorités.

L’organisation a recensé 553 violations de la liberté artistique dans 78 pays, avec des peines combinées de 48 artistes emprisonnés totalisant 188 années d’emprisonnement. L’année dernière, en moyenne une personne a été condamnée chaque semaine pour avoir usé de sa créativité artistique, tandis que des milliers d’œuvres d’art visuel, de musique, de théâtre, de danse et de lettres étaient censurées, vandalisées ou détruites. Pis encore, les centaines de cas analysés ne représentent qu’un infime pourcentage de l’ensemble des violations de l’expression artistique ; la grande majorité d’entre elles n’étant pas attestées.

« Dans ce rapport, nous incluons uniquement ceux que nous pouvons vérifier, mais, dans la pratique, il pourrait y en avoir 2.000, voire plus », déclare Dr Srirak Plipat, directeur général de Freemuse, à Equal Times. Dr Plipat, qui est né en Thaïlande, dispose de personnel dans une trentaine de pays, de la Serbie au Pakistan en passant par le Nigeria. Malgré ces ressources, il reconnaît que le rapport souffre d’une faiblesse majeure : « Il existe une barrière linguistique. Les pays dont nous ne parlons pas la langue risquent d’être sous-représentés. Si vous ne les rapportez pas, ils passent inaperçus et ne sont pas consignés. »

Freemuse s’appuie sur le droit international pour expliquer et défendre sa position en matière de liberté d’expression artistique. Son principal pilier est l’Article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme :

« Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

En outre, la liberté d’expression artistique est également garantie par divers traités internationaux, tels que le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels ainsi que la Convention de 2005 de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Dans la pratique toutefois, ces protections sont rarement respectées. « Contrairement à la Déclaration universelle des droits de l’homme, les deux pactes sont juridiquement contraignants et les États qui les ont ratifiés [plus de 160 pour chacun] ont dû adapter leur législation nationale afin de s’y conformer, » explique Dr Plipat. Toutefois, les États ne sont guère exposés à des critiques en cas de non-respect. « Des experts des Nations unies examinent la situation. Une dénonciation publique a lieu, certaines recommandations sont formulées... C’est comme cela que fonctionne le droit souple. Vous ne poursuivez pas le gouvernement en justice. »

La liste est longue

Le rapport de Freemuse contient plusieurs exemples illustrant les centaines d’atteintes à la liberté artistique qui ont été recensées : des musiciens espagnols condamnés à des peines de prison, des œuvres d’art soumises au droit de veto dans les musées de New York, un index de 225 films interdits en Ouzbékistan, des listes noires de livres en Algérie ; la liste est longue. Afin d’éviter que les chiffres ne diffusent la réalité, l’enquête se penche sur l’analyse qualitative de ces cas : par région géographique, par type de violation et par type de genre artistique réduit au silence. La persécution politique, la censure, les femmes privées de leur droit d’expression, les minorités réduites au silence et les attaques contre la communauté lesbienne, gay, bisexuelle, transgenre et intersexuelle (LGBTI) constituent l’essentiel des violations recensées.

L’un des débats les plus féroces entourant la liberté d’expression artistique de la communauté LGBTI a eu lieu en Afrique du Sud en 2017. Le Comité du cinéma et des publications du pays a décidé de classer InxebaLa blessure »), un film qui traite du tabou de l’homosexualité dans le contexte d’un rituel d’initiation xhosa, comme pornographique après avoir été projeté en salle pendant deux semaines avec une interdiction pour les enfants de moins de 16 ans. Ce remaniement — une forme de censure déguisée — a empêché les salles de cinéma commerciales de projeter le film et aurait presque pu le condamner à l’oubli… jusqu’à sa consécration internationale.

Inxeba a conquis les festivals internationaux : il a fait sensation à Sundance et à la Berlinale, a remporté le prix du meilleur film au Festival de Taipei et a failli obtenir une nomination aux Oscars pour le prix du meilleur film de langue étrangère. Même si une partie des réactions hostiles au film était liée à des questions relatives à une représentation ethnique erronée et à l’appropriation culturelle, la majorité des attaques affichaient une dimension homophobe. « Ce fut stressant et difficile de contrôler la situation », déclare John Trengove, le réalisateur d’Inxeba, à Equal Times. « Lorsque le film est sorti, tout le monde avait été placé dans un endroit sûr. Nous ne voulions pas que les gens sachent où nous étions. »

À la fin, le droit d’Inxeba à être projeté dans les salles de cinéma commerciales avec la classification 16 a été rétabli. Ce fut un triomphe pour l’équipe, mais pour Trengove ce n’était ni la seule ni la plus importante des victoires : « Le film est transgressif, subversif et interpellant. Dans la foulée, il a déclenché de nombreuses conversations. Il est allé loin et a fait ce qu’il était censé faire, tant en qualité d’objet culturel que d’œuvre d’art. »

Les caricaturistes politiques se trouvent également à cette intersection controversée entre la subversion et l’art. Ceux qui travaillent pour le magazine satirique arabe Al-Hudood sont confrontés à ces tensions en première ligne. Les controverses sont si fréquentes et les menaces de répression tellement omniprésentes que les collaborateurs du magazine gardent généralement l’anonymat. La grande majorité des caricatures, des articles, des vidéos et des mèmes d’Al-Hudood sont publiés sans signature afin de protéger leurs artistes, disséminés à travers 44 pays. Le seul visage apparent est celui d’Isam Uraiqat, rédacteur en chef d’Al-Hudood et l’un de ses cofondateurs.

M. Uraiqat est un Jordanien de 33 ans, fils de réfugiés palestiniens, et fervent partisan de l’humour comme outil d’expression artistique. Même s’il a créé Al-Hudood en 2013 avec un groupe de rédacteurs et de caricaturistes, M. Uraiqat est resté relativement discret jusqu’à il y a un an et demi. « Nous ne voulions pas avoir l’air suspects, comme si nous cachions quelque chose et nous avons donc décidé de montrer un peu notre visage afin de pouvoir discuter de ce que nous faisons, » déclare-t-il. L’été dernier, M. Uraiqat s’est rendu à Londres pour recevoir le prix spécial du jury de l’édition 2018 des One World Media Awards. Cette occasion lui a permis d’expliquer l’esprit d’Al-Hudood ainsi que les obstacles auxquels l’équipe qui soutient la publication fait face.

Dans le but de se soustraire à la censure et aux lois restrictives qui sévissent dans la majeure partie du monde arabe, Al-Hudood s’est tourné vers les médias sociaux. Cependant, le rôle de Facebook en tant que substitut de la sphère publique s’est avéré être une arme à double tranchant. Des activistes conservateurs et des extrémistes religieux se sont souvent organisés en ligne dans le but de bloquer le contenu d’Al-Hudood. « Nous rencontrons un énorme problème de censure sur les médias sociaux », déclare M. Uraiqat. « Soudain, 10.000 personnes se synchronisent pour signaler notre contenu sur Facebook et nous perdons l’accès à notre page. Nous contactons Facebook pour expliquer ce qui est en train de se passer, et ils nous le répondent : “Si la communauté pense que ce n’est pas acceptable, alors c’est que ce n’est pas acceptable” », déclare le rédacteur en chef. « Ils devraient comprendre que c’est de la satire, que c’est ce sur quoi nous travaillons, mais il n’y a pas de communication. Chaque fois que nous prenons contact avec [Facebook], ils nous disent : “C’est les règles, vous devez faire avec”. »

L’« Erdoganisation » de l’Espagne

Dans d’autres cas cependant, les plateformes de médias sociaux servent de rempart permettant de dénoncer ces atteintes à la liberté artistique. En Espagne — qui détient le titre insoupçonné de pays où le plus grand nombre de musiciens a été condamné à une peine de prison en 2017 — plusieurs rappeurs ont décidé de défier le gouvernement et de publier Los Borbones son unos ladrones (Les Bourbons sont des voleurs), une chanson pour dénoncer les peines de prison qui ont été prononcées contre 14 de leurs collègues. Le titre de la chanson fait référence à la récente condamnation d’Iñaki Urdangarín — le beau-frère du roi d’Espagne — pour fraude et évasion fiscale. Il a été condamné à cinq ans et dix mois de prison pour avoir détourné environ 6 millions d’euros tout en profitant de sa position dans la famille royale pour obtenir des marchés publics. Par ailleurs, son épouse, Cristina de Borbón (sœur du roi Felipe d’Espagne), a été condamnée à une amende de 136.950 € pour avoir tiré profit des crimes commis par son mari. Avec cette chanson, qui contient des vers signés Pablo Hasél, Valtònyc et le collectif La Insurgencia (qui ont tous été condamnés à des peines de prison par les tribunaux espagnols), de nouveaux rappeurs s’incriminent eux-mêmes afin de tirer la sonnette d’alarme quant au recours et à l’abus des lois antiterrorisme pour envoyer des artistes en prison.

« Le clip vidéo constitue un défi parce qu’une partie des paroles que nous utilisons ont été jugées comme criminelles par le Tribunal constitutionnel, la plus haute cour du pays », explique César Strawberry, chanteur du groupe de rap rock Def Con Dos et qui a participé à cette vidéo. En 2017, M. Strawberry a lui aussi été condamné à un an de prison en plus d’une interdiction d’exercer une fonction publique d’une durée de six ans et six mois pour « glorification du terrorisme » et « humiliation [de ses] victimes ». Dans son cas, cependant, ce ne sont pas ses chansons que le tribunal a considérées comme un crime, mais bien ses commentaires sur Twitter.

En Espagne, un pays qui, selon M. Strawberry, est « faible sur le plan des droits et des libertés », la situation est paradoxale : depuis que l’ETA a annoncé une « cessation définitive de son activité armée » en 2011, les condamnations pour glorification du terrorisme ont quadruplé, surtout depuis que le gouvernement conservateur du Parti populaire Mariano Rajoy s’est assuré une majorité parlementaire en 2015.

« Cela engendre une vague de peur qui entraîne l’autocensure. De ce fait, les gens ont peur de s’exprimer », déclare le musicien. « Nous n’attendons plus qu’un policier nous fasse taire – nous le faisons [nous-mêmes] par mesure de prévention, car nous craignons pour notre propre sécurité... Il s’agit là d’une “Erdoganization” de l’Espagne. »

Le 1er juin 2018, un vote de défiance a entraîné la chute du gouvernement de Rajoy. Trois mois plus tard, le tribunal pénal et administratif national (de l’Audience nationale) a réduit les peines de Pablo Hasél et des 12 membres condamnés de La Insurgencia à des peines non privatives de liberté. En Belgique, où le rappeur Valtònyc s’est réfugié après avoir été condamné à la prison, un tribunal de la ville flamande de Gand a décidé que le rappeur ne devait pas être extradé vers l’Espagne.

Certes, le rapport de Freemuse est déprimant à lire, mais les artistes interviewés dans le cadre de cet article restent cependant optimistes en ce qui concerne l’avenir. M. Strawberry soutient que la jurisprudence qui est en train de s’imposer en Espagne n’a pas sa place dans le cadre de l’Union européenne et que toutes les condamnations seront annulées dès que la Cour européenne des droits de l’homme en sera saisie. « Les gens ont du mal à comprendre que la liberté d’expression est un droit pour tous ; nous devons être capables d’accepter ce qui ne nous plaît pas. »

Pour M. Uraiqat, le rédacteur en chef d’Al-Hudood, « les choses s’améliorent et empirent en même temps dans les pays arabes : les femmes conduisent en Arabie saoudite, mais la guerre au Yémen n’a jamais été aussi féroce. Mais les choses évoluent et c’est probablement une bonne chose. Les gens ont l’impression qu’[ils peuvent] faire quelque chose. Ils ont un peu plus d’espoir. »

Malgré la censure et les menaces, le réalisateur John Trengove entrevoit également des raisons d’être optimiste : l’année passée, Inxeba n’était pas le seul film africain à se pencher sur la communauté LGBTI en Afrique. Rafiki, un film kenyan salué par la critique qui explore l’histoire d’amour interdite entre deux jeunes femmes à Nairobi (et qui a également connu une vague de censure et de réactions négatives), est passé du Kenya à Cannes. « Malgré les difficultés rencontrées, un dialogue est en train de s’engager. Et les gens commencent à y participer », déclare-t-il.