Comment éviter un apartheid technologique ?

Comment éviter un apartheid technologique ?

The ASIT provides families like that of Julio Zamora with computers and help to develop their digital literacy skills.

(Roberto Martín)

S’il est difficile de prédire combien de personnes liront ce reportage, nous pouvons néanmoins affirmer avec certitude qu’environ quatre milliards de personnes ne le feront pas.

Tout comme elles n’effectueront pas leur prochain virement bancaire via leur téléphone portable, ne décrocheront pas la super offre de voyage en ligne de dernière minute, ni ne pourront postuler aux milliers d’offres d’emploi publiées en ligne aujourd’hui.

Elles vivent déconnectées, aux antipodes des comptes Amazon Prime et autres, exclues de la conversation globale, par manque d’accès aux nouvelles technologies, à l’argent et à l’éducation. Le numérique est désormais la brèche béante qui divise le monde entre une moitié qui passe plus de temps « en ligne » qu’à dormir et une autre pour qui le « nuage » (cloud) n’est rien de plus que de l’eau évaporée.

La brèche affecte surtout les pays en développement (60 % des personnes déconnectées vivent en Asie et 18 % en Afrique), mais partage aussi en deux, ceux qui affichent le plus haut revenu par habitant. À l’heure qu’il est, 15 % des Européens n’ont pas accès à Internet. Des personnes comme Julio Zamora.

« Avant, pour prendre rendez-vous chez le médecin, je devais faire la file durant des heures pour accéder à l’ordinateur de la bibliothèque où alors me rendre au parking du centre commercial pour me connecter au wifi ». Julio vit avec ses trois fils et sa femme à Palmilla – un des quartiers les plus défavorisés de Malaga. Jusqu’il y a peu, le seul équipement technologique dont il disposait pour toute la famille était un téléphone portable, sans transmission de données.

Se trouver du mauvais côté de la brèche signifie précisément cela : Ratisser les cafétérias et les centres commerciaux en quête de réseaux publics, devoir supporter de longues files d’attente pour résoudre une simple formalité administrative, aller d’entreprise en entreprise, curriculums vitae à la main, pour se faire rejeter ensuite pour ne pas avoir pris contact par e-mail.

« L’Internet est né pour améliorer notre qualité de vie, or plus on avance, plus il y a de services numérisés et plus nous laissons une quantité phénoménale de personnes sur le carreau », confie Tomas Perez, de l’Asociación al Servicio de la Investigación y la Tecnología (association au service de la recherche et de la technologie, ASIT). Ce collectif est arrivé à La Palmilla il y a 20 ans. À l’époque, un quart de la population de cette localité vivait en-dessous du seuil de la pauvreté, sept habitants sur dix étaient sans emploi et environ 8 % ne savaient même pas lire et écrire. « Lorsque nous avons proposé de nous attaquer à la brèche numérique, tout le monde nous regardait comme si nous venions d’une autre planète. Pour eux, l’Internet était synonyme de luxe. »

Ils ont commencé par se rendre dans diverses entreprises et à récupérer de vieux ordinateurs sur le point d’être jetés à la poubelle. Ils les recyclaient, les réparaient et les mettaient au service des familles. Depuis, ils ont fourni des équipements à près d’une centaine de ménages (dont celui de Julio). « Cependant, en se contentant de distribuer des ordinateurs, on ne règle rien », précise Tomas Perez, « nous devons leur fournir une formation pour qu’ils puissent en tirer le meilleur parti ».

Les chercheurs comme le sociologue Stefano de Marco font une distinction entre brèche numérique et inégalité numérique. La brèche marque la différence entre ceux qui ont accès à Internet et les autres, alors que l’inégalité est liée à l’utilisation.

« La tendance en Occident est que la brèche disparaisse progressivement. En Espagne, par exemple, 84,6 % de la population a déjà accès à Internet par rapport à seulement 65 % il y a cinq ans », explique De Marco, avant d’ajouter : « Le problème c’est l’usage auquel il est destiné ».

D’après une enquête réalisée par Orange en 2014, seulement 46 % des familles à faible revenu se servent d’Internet pour effectuer des démarches administratives et à peine 23 % s’en servent pour faire des achats ou réaliser des opérations bancaires. Le recours à ces services est près de trois fois plus élevé chez les ménages à hauts revenus.

« Les personnes moins aisées ont tendance à être moins connectées et, de surcroît, l’usage qu’elles en font tend à se limiter au divertissement », insiste le sociologue. L’inégalité numérique c’est cela : une partie seulement de la population est à même de tirer parti des avantages du web (accéder au savoir, bénéficier d’une meilleure attention, gagner du temps, acheter à meilleur marché). C’est ce groupe qui est d’emblée plus privilégiée.

Orphelins numériques

Selon le rapport La situation des enfants dans le monde 2017 (UNICEF), 346 millions de ceux que l’on appelle les « natifs du numérique » n’ont, en réalité, pas accès à Internet. C’est la « nouvelle ligne de fracture entre les enfances riches et pauvres ».

Y compris dans des pays comme l’Espagne, où trois enfants sur quatre ont un téléphone portable, le statut socioéconomique fait une fois de plus la différence. Un enfant de famille aisée a davantage recours au web pour rechercher des informations, faire ses devoirs et lire qu’un enfant de famille modeste. Tout simplement parce que cette dernière est dépourvue du savoir, de la compétence et d’un contexte social propice.

« On affirme qu’ils sont des natifs du numérique mais en réalité ce sont des orphelins du numérique. Ils apprennent à se servir de la technologie tout seul, sur Instagram ou Snapchat. Il faut leur apprendre à faire bon usage de la technologie. » analyse Rosa Liarte, professeure dans l’enseignement secondaire.

En classe, elle se sert quotidiennement d’outils pour la création d’eBooks, d’applications pour l’édition de contenus en ligne, de cartes Google Maps. « Nous leur proposons de venir munis de leur propre dispositif portable. L’immense majorité possède un smartphone, une tablette ou un ordinateur. Dans le cas contraire, l’école les leur prête. »

Son expérience n’est, cependant, pas des plus habituelles. Encore à l’heure actuelle, 40 % des professeurs n’intègrent toujours pas les technologies dans le cadre des cours, que ce soit faute de moyens matériels ou de formation.

« Le monde de l’Internet évolue à toute allure et les écoles ne savent pas comment agir. D’importantes différences existent d’une institution à une autre, dans certaines écoles, l’utilisation de tablettes est obligatoire, dans d’autres, parler de technologie relève de la science fiction », affirme la chercheuse Estefanía Jiménez, spécialisée dans l’alphabétisation audiovisuelle et l’utilisation des réseaux sociaux. C’est pourquoi elle insiste sur la nécessité d’investir dans l’éducation. Pas seulement parce que certains élèves sont aujourd’hui désavantagés mais aussi parce que la carence de compétences numériques les expose aussi à plus de risques.

« Il s’agit de les mettre en garde contre les nouveaux dangers comme le harcèlement sexuel ou les discours haineux sur la toile. »

Internet, miroir de l’inégalité

Plus de 90 % des emplois créés à l’heure actuelle dans l’Union européenne exigent des compétences technologiques. L’Internet n’est pas un luxe, il marque la différence entre avoir un emploi ou terminer marginalisé au milieu d’un monde plein d’écrans, entre hériter de la pauvreté ou accéder à une vie meilleure que celle de vos parents.

Pour cette raison, le chercheur du CSIC, José Manuel Robles, propose de définir cette technologie comme un « bien public non optionnel ». Il préconise que la formation à l’Internet soit universelle et obligatoire, au même titre que l’enseignement fondamental. « La brèche et l’inégalité numériques devraient être traités comme un problème social », soutient Robles, dès lors qu’elles contribuent à exacerber les autres inégalités.

Le sociologue Stefano de Marco, lui, compare Internet à un miroir. « L’Internet reflète l’inégalité qui existe déjà dans la réalité. Bien qu’il agisse souvent aussi comme une cale. Il contribue à ce que les différences s’exacerbent encore davantage. » Pour mieux comprendre, il suffit d’en revenir au début de ce reportage :

Si les personnes qui disposent déjà de moyens apprennent à mieux exploiter Internet, cela les aidera à engranger encore plus de moyens et l’écart avec celles qui en ont moins ne fera que se creuser. Écart qui, le temps faisant, deviendra pratiquement irrattrapable. Une sorte d’apartheid technologique.

Selon De Marco, il n’y a qu’une seule façon de l’éviter. « Que pour les générations à venir, une politique agressive d’égalité dans l’usage, l’accès et les compétences soit menée dès le plus jeune âge. C’est le seul espoir. »

Chez Julio Zamora, les premiers signes de changements sont d’ores et déjà perceptibles. Depuis qu’ils ont installé leur premier ordinateur, les notes des enfants se sont améliorées. « Surtout dans les langues et les mathématiques », indique Julio. « Moi, ce que je veux, c’est qu’ils apprennent, qu’ils étudient, que demain ils puissent rivaliser avec n’importe qui sur le marché du travail. »

This article has been translated from Spanish.