Dans l’antichambre d’une guerre commerciale

Dans l'antichambre d'une guerre commerciale

Les importations d’acier et d’aluminium ne représentent que 2 % de toutes les importations des États-Unis. Photographie de 2017 d’un centre de production d’acier d’ArcelorMittal situé à Dąbrowa Górnicza (Pologne) qui fournit les industries de l’automobile et de l’électroménager de ce pays notamment.

(Bartosz Siedlik/EC-Audiovisual Service)

Le président américain Donald J. Trump a accordé un mois supplémentaire à l’Union européenne (UE), jusqu’au début du mois de juin, pour imposer les droits de douane qu’il avait annoncé sur les importations européennes d’acier et d’aluminium au motif qu’elles représentent une menace pour sa sécurité nationale. Ce faisant, il permet la poursuite des négociations intenses de ces dernières semaines, au cours desquelles l’UE a cherché à obtenir une dérogation permanente à ces droits de douane, alors que les États-Unis veulent que leur menace protectionniste leur permette d’obtenir des concessions commerciales dans d’autres domaines.

En fait, les deux géants commerciaux se livrent à ce qu’on appelle le « jeu de la poule mouillée  », où deux joueurs foncent la tête la première dans une collision frontale, en espérant que l’autre s’écarte en premier. Pour le moment en tout cas, ni l’un ni l’autre ne semble changer le cap, car le rapport de forces est très comparable, ce qui n’était pas le cas entre les États-Unis et la Corée du Sud (où la stratégie de menace américaine a fonctionné), ni entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, où l’administration Trump finira certainement par renégocier l’ALENA, à condition qu’elle ne demande pas l’impossible.

L’UE n’apprécie pas du tout les tactiques de caïd de cours de récréation de Trump, mais pourrait être disposée à discuter du sujet qui préoccupe le plus les États-Unis dans le domaine du commerce : son déficit commercial bilatéral, qui est causé, en grande partie, par les exportations de voitures allemandes haut-de -gamme, qui accèdent au marché américain avec des droits de douane inférieurs à ceux imposés aux voitures américaines vendues dans l’UE.

Toutefois, l’Union européenne a clairement indiqué qu’elle ne négociera pas sous la menace.

Elle considère qu’il est ridicule d’affirmer que les importations européennes d’acier et d’aluminium européens constituent un risque pour la sécurité nationale des États-Unis, alors que les pays de l’UE ont toujours été des alliés militaires et des partenaires géostratégiques des États-Unis, et elle est prête à contre-attaquer commercialement si les États-Unis ne changent pas d’attitude.

Pour leur part, les États-Unis, qui sont obsédés par la réduction du déficit commercial bilatéral avec tous leurs principaux partenaires économiques (Allemagne, Chine, Mexique, Japon ou Corée du Sud, entre autres), craignent que l’UE ne veuille pas s’asseoir à la table des négociations sans la pression des menaces. Leur objectif est d’exploiter les contradictions internes de l’UE, car l’Allemagne serait plus disposée à céder compte tenu de son profil exportateur, alors que la France, qui a moins à perdre, ne l’est pas du tout.

L’avenir de l’OMC et les relations commerciales avec la Chine

Dans le contexte de ce litige commercial qui, au bout du compte, ne représente pas des quantités très importantes (les importations d’acier et d’aluminium ne représentent que 2 % de toutes les importations américaines), deux éléments bien plus importants sont en jeu : la viabilité de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et la façon de faire des affaires avec la Chine.

En ce qui concerne le premier sujet, l’UE et les États-Unis ont des positions diamétralement opposées. Cela fait maintenant un an que les Américains boycottent l’institution en bloquant la nomination des juges pour son mécanisme de règlement des différends, en refusant d’accepter tout progrès dans les négociations multilatérales qui ont eu lieu lors du sommet de Buenos Aires en décembre dernier et, enfin, en tentant de forcer l’institution à se prononcer sur la justification du protectionnisme pour des raisons douteuses de sécurité nationale.

De son côté, l’UE, qui est sans doute la partie ayant le plus intérêt à maintenir le système commercial multilatéral fondé sur des règles, tente de trouver des appuis pour défendre l’institution en articulant de nouvelles coalitions de pays souhaitant garder leurs marchés ouverts (elle a récemment achevé la mise à jour de son accord de libre-échange avec le Mexique, qui s’ajoute à ceux conclus avec le Japon et le Canada, et à celui qu’il espère obtenir avec le Mercosur dans les mois à venir) et concevoir une stratégie de représailles contre les États-Unis qui, si elle devait être appliquée, resterait dans les limites des règles de l’OMC et ne l’affaiblirait et ne la délégitimerait pas non plus.

Pour ce qui est de la Chine, la situation est plus compliquée. Les États-Unis ont annoncé des droits de douane unilatéraux d’une valeur de 50 milliards de dollars US sur des produits chinois. Les États-Unis justifient ces droits en affirmant que les entreprises chinoises volent la propriété intellectuelle des innovations américaines.

Ce nouveau chapitre de la guerre commerciale place l’UE dans une position gênante. En effet, la Chine a répondu par une potentielle imposition de droits de douane équivalents qui, s’ils devaient se concrétiser, aurait un impact économique mondial beaucoup plus dévastateur que les droits de douane sur l’aluminium et l’acier.

D’une part, l’UE accepte de faire pression sur la Chine pour qu’elle modifie sa politique, mais, d’autre part, elle conteste la tactique des États-Unis consistant à agir en dehors du cadre de l’OMC. Cela signifie que le tandem transatlantique, qui pourrait avoir une influence beaucoup plus grande sur la Chine, est affaibli par la stratégie unilatérale agressive des États-Unis.

Il est encore trop tôt pour savoir de quelle façon cette situation se résoudra. Il est possible que ce conflit commercial finisse par s’estomper, mais celui-ci présente tant de prolongements que, à ce jour, ce scénario est fort peu probable. Toutefois, ce qui semble évident est que la confiance entre les États-Unis et l’UE a été sérieusement endommagée par la stratégie commerciale de Trump et qu’il sera difficile de la rebâtir.