Dans la nuit moscovite, les homosexuels de Russie bravent les interdits et les clichés

Dans la nuit moscovite, les homosexuels de Russie bravent les interdits et les clichés

In this file photo from 1 May 2013, gay rights activists carry rainbow flags as they march during a May Day rally in St. Petersburg, Russia.

(AP/Dmitry Lovetsky)
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« La Russie est réputée comme étant peu hospitalière envers la communauté LGBTI. J’aimerais briser ce stéréotype et faire découvrir à mes invités une facette incroyable de la scène LGBT conviviale de notre ville, avec son glamour, ses drag-shows spectaculaires, ses bars branchés, ses hommes sexy, ses banias russes (hammams) réservés aux gays et bien plus ! »

C’est en ces termes qu’Alex Ankudinov, professeur d’anglais de 32 ans, décrit l’ « expérience immersive » qu’il propose à travers la plateforme Airbnb. « Quand je me rends en Europe, les gens me disent de dire bonjour à Poutine et se demandent comment je suis encore en vie. Ils pensent qu’ici c’est comme l’Arabie saoudite », raconte-il lors d’un entretien avec Equal Times. C’est pour changer ces perceptions qu’Alex s’est proposé de faire découvrir aux visiteurs et aux touristes qui se rendent à Moscou quelques-uns des bars gays parmi les plus populaires de la capitale russe. « Je suis ouvertement gay et personne ne m’a jamais dit quoi que ce soit », affirme-t-il.

Ces stéréotypes ne sortent pourtant pas de nulle part. Bien qu’il soit difficile d’obtenir des données, les activistes russes des droits humains affirment qu’il y a eu une augmentation du nombre de crimes haineux perpétrés contre des homosexuels depuis l’adoption d’une loi en 2013 interdisant la dissémination de « propagande promouvant des relations sexuelles non traditionnelles » auprès des mineurs. Avant cela, en 2012, les tribunaux de Moscou ont interdit toutes les Gay Prides pour 100 ans. L’homosexualité, qui a constitué un délit criminel en Russie jusqu’en 1993, était classée en tant que maladie mentale jusqu’en 1999, tandis que l’influence de l’Église orthodoxe conservatrice – dont le chef aurait comparé les lois sur l’égalité en matière de mariage à celles promulguées dans l’Allemagne nazie – a aussi contribué à fomenter un environnement où les droits des Russes lesbiennes, gays, transgenres et intersexes (LGBTI) sont compromis.

Dans son indice sur l’égalité LGBTI 2017 Rainbow Europe, l’ILGA-Europe a classé la Russie deuxième pire pays d’Europe (après l’Azerbaïdjan) en matière de droits des homosexuels :

« Les personnes LGBTI continuent à faire l’objet d’intolérance au quotidien. Ces atteintes aux droits humains peuvent aller de difficultés à utiliser des cartes d’identité qui diffèrent de votre expression de genre à la discrimination pour postuler à un emploi, en passant par des menaces physiques motivée par les préjugés. »

Mais entre ça et les expériences d’Alex, tant à titre personnel que celles qu’il propose – il y a un monde. Equal Times a demandé à se joindre à sa visite guidée un vendredi soir d’avril. Le rendez-vous fut fixé à 22 heures devant un restaurant fast-food américain à Kitay-Gorod, un haut-lieu culturel de Moscou. À l’heure convenue, un message d’Alex nous avertit qu’il sera un peu en retard : « Salut ! J’arrive dans deux minutes », prévient-il par WhatsApp. Comme signe distinctif, il précise qu’il « porte une chemise rose ».

Il commence habituellement sa visite « Moscou Queer » en compagnie d’un habitant de la ville à quelques centaines de mètres de là, à la Chapelle Plevna. Ce monument aux soldats russes tombés dans la bataille pour le siège de Plevna durant la Guerre russo-turque était connu, dans les années 1990, comme un lieu de rencontre des homosexuels, « quand il n’y avait pas encore d’applis pour ça », explique Alex. Mais on passe sur ces détails. Il est déjà tard et il n’y a personne d’autre d’inscrit pour la visite guidée. « Ça fait deux mois que je n’ai personne », dit-il. Depuis qu’il a commencé les visites en novembre 2017, 12 touristes y ont pris part. Si ça semble bien peu, selon Alex, « c’est parce que Moscou n’est pas très attrayante aux yeux des étrangers. On verra comment les choses évoluent durant la Coupe du monde », dit-il en remontant la rue vers le Mono Bar, une boîte de nuit gay branchée de Moscou.

Rester prudent

Alors que nous marchons en direction du Mono Bar, Alex explique pourquoi sa visite guidée n’a pas été affectée par la loi du gouvernement Poutine interdisant la propagande homosexuelle. « La loi interdit uniquement la « propagande homosexuelle » auprès des mineurs », explique Alex. Cependant, la façon dont la loi est interprétée est une chose et la façon dont elle est appliquée en est une autre. Depuis son adoption sous forme de loi en juin 2013, une série de procès ont été intentés. Le plus récent remonte au mois d’avril 2018, quand le site web consacré à la santé gay Parni Plus (Mecs Plus) fut bloqué au motif qu’il « nuisait aux valeurs familiales ». Le site Gay.ru a connu le même sort en mars.

« Mais ce n’est pas simplement de poursuites judiciaires qu’il s’agit. La loi sur la « propagande homosexuelle » a pour effet de fomenter l’intolérance et de changer la façon dont la société perçoit certains de ses membres les plus vulnérables », selon ce qu’a indiqué l’année dernière le réseau international de lutte contre la censure IFEX.

Néanmoins, Alex affirme qu’il y a un côté positif à tout ça : c’est que la législation de 2013 a braqué l’attention sur les droits des LGBTI en Russie, où chaque nouveau cas offre une opportunité d’améliorer les conditions en Russie.

En entrant dans le Mono Bar, il est clair qu’Alex s’y sent comme chez lui. Il salue les portiers, les barmen, quelques clients et souhaite bon anniversaire au gérant qui, pour le remercier, lui offre un verre de vin. Dès que nous nous attablons, Alex s’ouvre sur son histoire personnelle. Ayant grandi dans une petite ville de la région de Kaluga, au sud-ouest de Moscou, Alex n’a pas tardé à réaliser qu’il était « différent ». « Plus je murissais, plus je prenais conscience de mon homosexualité », se souvient-il. « À l’époque, il n’y avait pas d’information à ce sujet, et c’était donc plus difficile que maintenant. »

À 17 ans, il a déménagé à Moscou pour étudier le journalisme. « J’ai rencontré des amis homosexuels, ils m’ont emmené dans des endroits gays. Je n’étais plus tout seul », dit-il. Il a ensuite passé quelques mois aux États-Unis, ce qui a été pour lui une précieuse opportunité de vivre dans un endroit où la sexualité n’est pas un problème. À son retour en Russie, Alex est tombé amoureux et a eu sa première relation de longue durée. C’est à ce moment qu’il a décidé de révéler son homosexualité à sa mère, un coming-out qu’il décrit comme une épreuve difficile. Bien qu’elle ait fini par s’en faire une raison, sous le choc initial de son aveu, elle l’a emmené voir un psychologue.

Ce qui est réellement choquant, toutefois, ce sont les allégations de détentions brutales, de voies de fait et de torture contre des hommes perçus comme homosexuels ou bisexuels dans la république de Tchétchénie, dans le sud de la Russie, lesquelles ont été détaillées dans une série de rapports parus en 2017 dans le journal russe Novaya Gazeta. La question qui se pose est comment les mauvais traitements à l’encontre d’homosexuels en Russie peuvent-ils considérés comme un stéréotype dès lors qu’ils surviennent dans les faits? Désarmé, Alex admet avec une pointe de regret : « C’est vrai, il peut arriver qu’ils soient passés à tabac là-bas. J’ai beaucoup de peine pour eux. » Et qu’en est-il de Moscou ? Aussi libérale qu’elle puisse paraître, est-elle vraiment sûre pour les membres de la communauté LGBTI ? Oui et non, répond-il. Comme dans tant d’autres endroits du monde, « il y a lieu d’être prudent devant certaines personnes. Les hooligans, par exemple.»

Rassembler la communauté

Ceci dit, Moscow possède aussi de nombreux endroits où les hommes gays peuvent se rencontrer en toute liberté. Des grandes boîtes de nuit comme le Central Station ou le Boyz Club aux établissements plus intimes comme le Nice Bar ou le Nashe Café. Pour les lesbiennes, toutefois, les options sont nettement plus restreintes. Un article académique rédigé par Katja Sarajeva, à l’issue d’une enquête sur les espaces lesbiens de la ville, a relevé que : « Les boîtes homosexuelles sont côtoyées par des hommes gays et, dans une certaine mesure aussi, par leurs amies hétérosexuelles, ce qui tend à rendre les lesbiennes invisibles même dans les espaces homosexuels. »

Contactée par Equal Times, Katja Sarajeva fait remarquer qu’au manque de revenus dont disposent les femmes en Russie pour les sorties et la vie sociale s’ajoute le fait que leurs besoins ne sont pas satisfaits. « Si les hommes d’affaires partent du principe que ce qui intéresse les hommes gays c’est [faire] la fête, l’alcool et le sexe, ils peuvent aisément traduire cela en une entreprise relativement lucrative. » Toujours d’après la chercheuse, il est supposé que les centres d’intérêt des femmes, et en particulier des femmes gays, gravitent autour de « la poésie, boire du thé et les chats ». Il en résulte que les patrons d’établissements se préoccupent peu d’attirer une clientèle féminine, dès lors que celle-ci est considérée moins lucrative. « Mais il s’agit en réalité d’une manifestation flagrante de patriarcat. »

Pour débattre de ce genre de questions, la communauté LGBTI en Russie gagnerait à être mieux coordonnée, indique Alex, avant d’ajouter que l’augmentation alarmante du taux de séropositivité en Russie figure parmi les problèmes les plus urgents.

En janvier 2017, il était estimé que la Russie comptait pour près de deux tiers de tous les nouveaux cas de VIH en Europe et affichait le plus grand nombre de citoyens infectés au VIH en Europe. Par conséquent, en plus des visites guidées, Alex organise aussi des animations autour du thème des rapports sexuels protégés.

« J’ai commencé à organiser des soirées quiz ici au Mono Bar. Je tenais à me rendre socialement utile. J’explique que les rapports sexuels peuvent être différents mais doivent être protégés. » Il invite des bénévoles du groupe de santé communautaire LGBTI LaSky Project pour parler du VIH et des maladies sexuellement transmissibles. Quand il dispose de suffisamment de temps, Alex emmène aussi des touristes visiter leurs bureaux, où ils peuvent, s’ils le souhaitent, se soumettre à un test de dépistage.

Mais plus que ça, Alex veut voir se développer une nouvelle sorte d’ancrage communautaire, plus structuré et professionnel. « Nous avons une vie gay mais elle n’est pas unie. Nous n’avons pas de rencontres industrielles ou caritatives », affirme-t-il. « J’aimerais que ce soit le cas mais il nous faut du temps. Ça finira bien par arriver et un jour nous aurons même une Gay Pride. »