De la lutte contre le racisme ordinaire en Belgique

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Le 25 mars, à environ 40 km de la capitale européenne Bruxelles, 210 personnes qui manifestaient pacifiquement ont été arrêtées pour tentative d’obstruction de la voie publique devant la mairie d’Anvers, en Belgique.

Les manifestants protestaient contre les propos, qu’ils jugeaient inacceptables et racistes, tenus par le maire de la ville, Bart De Wever, au sujet de l’intégration, de la radicalisation et du racisme.

De Wever faisait référence à la communauté marocaine de Belgique, en particulier aux Berbères et, en dehors du fait qu’il relativisait le racisme, il a notamment déclaré que les Marocains étaient victimes des préjugés et de la discrimination qu’ils avaient créés de leurs propres mains.

Les citoyens d’origine marocaine représentent le quatrième plus grand groupe d’immigrants de Belgique (derrière les habitants d’origine italienne, française et néerlandaise) mais ce sont les plus touchés par le chômage ; ils occupent une place disproportionnée dans la criminalité ; ils ont le niveau d’éducation le plus faible et sont surreprésentés dans les diverses formes d’exclusion sociale.

Ce phénomène, d’après la logique de De Wever, est dû à leur « incapacité » à s’intégrer. En fait, c’est la migration « ouverte », puis l’absence d’une solide politique d’intégration, qui ont rendu cette « incapacité » possible.

« Le racisme, ou le rejet, vient bien de quelque part », a-t-il affirmé lundi dans l’émission d’actualité populaire TerzakeDroit au but »), sur une chaîne flamande.

En réponse à une question sur le lien entre le racisme et la radicalisation (la Belgique est le pays européen qui compte le plus grand nombre de combattants en Syrie par habitant), De Wever a précisé les propos qu’il avait déjà tenus sur le rapport entre le racisme et la radicalisation des jeunes Belges musulmans.

« [Le racisme] en soi n’a rien à voir avec le radicalisme. Mais il est utilisé par les plus radicaux, ceux qui sont véritablement convaincus qu’ils recruteront plus de gens en jouant sur le sentiment de rejet ».

Les manifestants et, à leur tête, Dyab Abou Jahjah, auteur et militant belgo-libanais de l’association de défense des minorités « Movement X », ont appelé De Wever à présenter ses excuses ou à démissionner.

Au lieu de cela, ils ont été encerclés par des policiers armés, poussés dans des fourgons de police puis condamnés à 250 EUR d’amende pour rassemblement illégal.

 

Des commentaires dangereux

En tant que dirigeant de la Nouvelle alliance flamande (N-VA), De Wever est l’homme politique le plus populaire de Belgique, bien que seuls les habitants de Flandre puissent voter pour lui.

Mais lorsqu’il s’exprime, des millions de Belges néerlandophones l’écoutent – et c’est pour cette raison que ses commentaires sont si dangereux.

De Wever rejette les critiques le qualifiant de raciste, parce qu’il assure qu’il ne croit pas à l’infériorité biologique des Marocains. Pour lui, le problème est culturel et comportemental.

Apparemment, De Wever et ses partisans pensent qu’on peut résoudre le problème du racisme en changeant le comportement perçu comme délinquant et antisocial de cette communauté, en forçant les Marocains à apprendre le néerlandais, en « libérant » leurs femmes du voile, c’est-à-dire en parvenant à une totale assimilation.

Or, des centaines de milliers de Belges de la première, deuxième, troisième et même quatrième génération vous diront le contraire.

Vous pouvez parler français et néerlandais autant que vous voulez, vous subirez tout de même la discrimination à cause de votre couleur de peau ou de la consonance de votre nom de famille.

Lors de la Journée internationale contre le racisme, samedi dernier, Bleri Lleshi, militant et philosophe politique établi à Bruxelles, a appelé les citoyens à faire part de leurs expériences personnelles sur #DailyRacism via Twitter et Facebook.

Les réponses ont été très surprenantes, tant au niveau du contenu que de la quantité.

Des milliers de personnes ont apporté des témoignages, comme cet étudiant auquel le professeur a demandé d’écrire une lettre d’excuse au lendemain du 11 septembre.

Ou cette personne à qui un enseignant a dit pendant un cours sur les bonnes manières à table, alors qu’elle avait une dizaine d’années : « Cela ne te concerne pas. Tu n’iras jamais au restaurant ».

Moi qui suis née en Belgique, où j’ai grandi, et qui vis et travaille désormais au Royaume-Uni, j’ai souvent du mal à expliquer, en tant qu’universitaire, ce type de racisme très particulier et virulent qui sévit en Belgique, surtout en Flandre.

Il s’agit de petites choses humiliantes et ridicules que les gens refusent trop souvent d’assimiler à du racisme : la tradition annuelle de Zwarte Piet (un « Père Fouettard » noir) ; un des principaux journaux « progressistes » du pays qui publie un montage photo présentant Barack et Michelle Obama avec une tête de singe ; le ministre belge des Affaires étrangères, Didier Reynders, qui fait les gros titres de la presse internationale pour avoir défilé déguisé en africain

Mais le plus grave, c’est que le racisme se manifeste également dans l’effroyable pauvreté « racialisée », dans les chiffres du chômage, ou encore dans les statistiques de l’éducation et du logement, qui sont les plus mauvaises d’Europe.

Enfin, à la fois cause et conséquence de sa perpétuation, le racisme est perceptible dans les sphères du pouvoir, résolument monochromes et monoculturelles.

Des politiques aux médias en passant par le secteur privé, les Belges non blancs sont pratiquement absents du pouvoir.

Pendant trop longtemps, il n’y a pour ainsi dire pas eu de réflexion sur cette absence.

Aujourd’hui, la discussion sur les quotas et l’action positive a commencé, mais le débat continue d’être difficile et douloureux.

Je ne sais pas combien de temps le racisme va rester à la une des journaux en Belgique, et un hashtag ne suffira sans doute pas pour résoudre un problème qui se niche au cœur même du tissu social de ce pays.

Mais au moins il est devenu plus difficile de nier son existence.

Nous devons les débats actuels aux efforts infatigables de ceux qui, depuis des décennies, livrent une lutte acharnée contre le racisme.

Avec les médias sociaux qui amplifient le message, et un nombre croissant de minorités qui dénoncent le racisme de manière plus confiante et plus revendicative, j’espère simplement qu’il sera impossible, à long terme, d’ignorer la nécessité absolue de s’attaquer à la discrimination raciale.

 

Une version plus longue de cet article a été initialement publiée sur le blog d’Olivia Rutazibwa.

Cet article a été mis à jour, adapté et traduit de l’anglais par Equal Times avec l’autorisation de l’auteur.