Démanteler le processus de paix en Irlande pour le Brexit ne devrait pas être le « prix à payer »

Démanteler le processus de paix en Irlande pour le Brexit ne devrait pas être le « prix à payer »

A man walks past Republican posters referring to Brexit in West Belfast, Northern Ireland, on 28 February 2017.

(AP/Peter Morrison)

[Note : Cet article a été écrit avant l’annonce, il y a quelques heures, d’un premier plan d’accord entre le Royaume-Uni et les négociateurs de l’UE sur la sortie du pays de l’Union. A l’heure où nous publions, le texte d’accord n’a pas été rendu public et nous n’en connaissons pas tous les détails, notamment sur l’Irlande du Nord. Le Cabinet de Theresa May doit encore signer le document, mais plusieurs membres du Parti conservateur, ainsi qu’Arlene Foster du Parti unioniste d’Irlande du Nord ont déjà annocé qu’ils ne soutiendraient pas celui-ci.]

J’ai grandi dans le sud du comté d’Armagh, en Irlande du Nord, pendant la période des Troubles. L’un de mes premiers souvenirs est celui d’avoir vu un voisin se faire tirer dessus. Un autre est d’avoir évité de justesse une bombe placée par l’IRA (Armée républicaine irlandaise) pour attaquer l’armée britannique.

Le frère d’un camarade de classe d’une école primaire a été assassiné par le SAS (l’unité de forces spéciales de l’armée britannique). Il y a dix ans, j’ai découvert qu’un groupe de paramilitaires loyalistes (partisans de l’union entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord) avait planifié, en représailles d’un attentat perpétrée par l’IRA, d’attaquer mon ancienne école primaire pour y tuer tous les enfants et tous leurs enseignants. Le projet avait finalement fait l’objet d’un veto : certaines choses constituaient un crime de guerre trop grave pour les criminels de guerre d’Irlande du Nord.

Maintenant que les Troubles sont relégués à la mémoire historique, il est très facile d’oublier à quel point ils ont été effroyables. Mais ces souvenirs restent vivaces dans mon esprit et je repense à tout cela ces derniers temps, surtout au vu du fait que le Royaume-Uni, tel un ivrogne raciste titubant vers la porte d’un pub, cherche à quitter l’Europe sans autre plan, semble-t-il, que d’empêcher les « étrangers » de rentrer dans le pays.

Sur un point concret, les Troubles ont été marqués par des divisions profondes au sein de la communauté nationaliste (qui appelle à l’unification de l’Irlande) dans le Nord. Certains ont adhéré à une approche non violente inspirée par celle de Martin Luther King et se sont ralliés au Parti social-démocrate et travailliste (SDLP), le parti frère des partis travaillistes britannique et irlandais tandis que d’autres ont considéré la violence comme une réponse justifiable à la partition de l’Irlande et ont donc soutenu l’IRA.

Un facteur qui unissait ces deux courants politiques cependant, et en particulier dans les zones frontalières telles que le sud du comté d’Armagh, était la haine de la partition elle-même, qui avait divisé les communautés, entraîné une occupation et un conflit militaires. Par conséquent, après deux années de négociations entachées d’incompétence de la part du Royaume-Uni et quelques mois à peine avant que le Royaume-Uni ne quitte l’UE, le Brexit agite toujours la menace d’une réinstauration d’une frontière dure en Irlande et donc une menace fondamentale pour la paix de l’Irlande.

L’Europe et l’Accord du Vendredi saint

Les historiens de demain débattront du rôle que la campagne fratricide de l’IRA, ou les priorités économiques et géopolitiques changeantes de la Grande-Bretagne, ont joué pour asseoir toutes les parties à la table des négociations. Mais le fait qu’il y ait eu une table de négociation à laquelle il était possible de s’asseoir est le résultat d’une action politique solitaire et patiente dans une situation des plus horribles menée par le SDLP et des efforts diplomatiques soutenus des gouvernements irlandais successifs.

Ce qui est particulièrement flagrant dans les discours et les écrits du dirigeant du SDLP de l’époque, John Hume, c’est que les fondements de ces efforts diplomatiques et politiques étaient européens.

C’était l’appartenance commune à l’Union européenne qui avait fourni un nouveau cadre entre le Royaume-Uni et l’Irlande qui permettait l’adoption de nouvelles perspectives cruciales sur les relations entre les îles britanniques et irlandaises et les communautés qui les composent. Et ce sont ces nouvelles perspectives qui ont finalement débouché sur le processus articulé autour de « trois axes » qui a abouti sur l’accord du Vendredi saint.

La paix instaurée par l’accord du Vendredi saint n’était pas une évidence. Elle était le résultat de choix difficiles et de compromis douloureux visant à établir un cadre constitutionnel qui permettait de régler les différends par la discussion et la négociation plutôt que par la violence. La plupart des habitants de ces îles sont reconnaissants que cette paix ait mis fin au bain de sang.

Toutefois, un nombre croissant de partisans du Brexit semblent avoir décidé que la fin de la paix en Irlande est le prix à payer pour leurs fantasmes d’une nouvelle gloire impériale de l’Angleterre. Ils ont établi comme « lignes rouges » que le Brexit doit inclure la sortie du Royaume-Uni du marché unique et de l’union douanière, les mécanismes qui ont permis de créer une frontière invisible en Irlande. Ils ont en outre déclaré qu’il était inconcevable que des contrôles douaniers soient effectués en mer d’Irlande, ce qui éviterait également une frontière en Irlande, car la Première ministre Theresa May est sous l’emprise des votes du parti d’extrême droite, le parti unioniste démocrate (DUP), qui a qualifié cette idée d’inacceptable. Par conséquent, le gouvernement britannique semble désespérément vouloir revenir sur les engagements écrits qu’il a déjà pris envers l’UE afin d’éviter une frontière dure en Irlande.

Ainsi, le Brexit place désormais les fondements de l’accord de paix irlandais dans la balance avec le risque très réel qu’il puisse entraîner une nouvelle partition de l’Irlande avec une frontière dure, imposée par le Brexit pour satisfaire ces « lignes rouges » que le gouvernement britannique a décidé de demander sans vraiment se soucier de leur impact éventuel.

L’Irlande du Nord ? « Pas notre problème. »

Certains partisans du Brexit, comme le dédaigneux Michael Gove, actuellement ministre britannique, ont longtemps méprisé l’accord de paix irlandais. D’autres, notamment les simples députés incohérents, mais dont on satisfait les caprices, Boris Johnson, David Davis et Jacob Rees-Mogg, ont cherché à minimiser l’importance de la question du fait qu’elle menace de torpiller leurs fantasmes néocoloniaux. Ils ne sont pas seuls dans cette situation. L’étude Future of England, publiée le 2 octobre 2018, révèle que 83 % des personnes ayant voté en faveur d’une sortie de l’Union européenne et 73 % des électeurs conservateurs se sont déclarés d’accord avec l’idée que « le démantèlement du processus de paix en Irlande du Nord » est le « prix à payer » pour le Brexit. Comme l’a souligné l’écrivain irlandais Fintan O’Toole, ceci « exprime une profonde conviction que l’Irlande du Nord n’est pas » la responsabilité des Anglais.

Ces attitudes expliquent en grande partie pourquoi, mis à part un rapport admirable de la Chambre des Lords britannique sur les implications irlandaises du Brexit, les politiciens et les médias britanniques ont fait preuve d’une telle désinvolture face aux risques que le Brexit fait peser sur la société irlandaise.

Le parti travailliste britannique n’est pas à l’abri de cette attitude et semble en proie à un fantasme farfelu, celui d’un « Brexit du peuple » qui concrétisera le rêve du « socialisme dans un seul pays ». Leur vision, qui minimise délibérément les conséquences économiques du Brexit, est tout aussi ridicule que celle des « Tories ».

Et malgré les soi-disant convictions pro-irlandaises des dirigeants travaillistes Jeremy Corbyn et John McDonnell, leurs déclarations publiques ne rassurent guère quant à l’idée que les fondements de la paix irlandaise pourraient figurer de quelque manière que ce soit parmi leurs principales priorités.

À l’heure actuelle, ni les dirigeants travaillistes ni les dirigeants conservateurs ne semblent être ancrés dans la réalité géopolitique ou économique. Les deux offrent la perspective ultime d’une petite Angleterre politiquement et économiquement séparée de nos concitoyens européens, assurée d’être la partie la plus modeste dans tout accord commercial que le Royaume-Uni parviendrait enfin à négocier sauf, peut-être, avec la Nouvelle-Zélande.

Dans son poème Pâques 1916, le poète irlandais William Butler Yeats se demandait, à propos du bien-être futur de l’Irlande, si « L’Angleterre, en effet, pourrait tenir parole/Malgré tout ce qui a été dit et fait. ».

Les manigances du gouvernement britannique dans ses négociations sur le Brexit avec l’UE suggèrent désormais une réponse plutôt catégorique à la question posée par Yeats. De son propre chef, l’Angleterre ne gardera jamais foi en l’Irlande. Les intérêts et la paix de l’Irlande seront toujours subordonnés aux préjugés et à la xénophobie des Anglais. La paix et la prospérité futures de l’Irlande dépendent donc de la solidarité des Vingt-sept en refusant d’accepter encore une fois les inepties néo-coloniales de l’Angleterre.

Cet article est une version mise à jour d’un article publié pour la première fois dans Left Foot Forward.