Des champs de San Quintin aux supermarchés américains : l’appel à la solidarité des travailleurs agricoles mexicains

Des champs de San Quintin aux supermarchés américains : l'appel à la solidarité des travailleurs agricoles mexicains

The coalition of farmworkers created in Florida, in Immokalee, to create an equitable supply chain with US supermarkets, is now inspiring Mexican workers on the other side of the border. Photo taken in Immokalee in 2006

(AP/Luis M. Alvarez)

Ils produisent près de la moitié des fruits et légumes consommés chaque année aux Etats-Unis, selon le ministère de l’Agriculture américain. Petites mains invisibles de la chaîne agroalimentaire, les ouvriers agricoles mexicains travaillent pour beaucoup dans des conditions extrêmement précaires : très souvent dépourvus de représentation syndicale et de conventions collectives, leurs salaires dépassent rarement les 13 dollars US par jour, pour plus d’une douzaine d’heures passées, le dos courbé, dans des champs de fraises, de concombres ou de tomates.

Depuis trois ans, Lorenzo Rodriguez se bat pour changer la donne. Originaire de l’Etat de Oaxaca, dans le sud du Mexique, cet ouvrier agricole indigène est venu travailler dès l’âge de 15 ans au nord du pays, dans les méga-fermes de la vallée de San Quintin qui approvisionnent les grands supermarchés américains. Au printemps 2015, sa vie a été profondément bouleversée lorsqu’il a décidé de rejoindre un mouvement de grève ouvrier inédit qui a secoué pendant deux semaines la Basse-Californie.

« Après d’âpres négociations avec les employeurs, nous sommes parvenus à faire passer le salaire moyen d’environ 120 pesos (6 USD), à 150 pesos (7.50 USD), voire même dans certains cas 180 pesos (8.9 USD), en fonction de la taille de l’entreprise » explique le jeune homme, en marge d’une conférence internationale sur la justice alimentaire organisée mi-octobre par le Labor Center de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA). « Au-delà de la question des salaires, l’avancée la plus importante pour nous a été la création de notre propre syndicat indépendant, le Sindicato Independiente Nacional Democrático de Jornaleros Agrícolas (SINDJA, le syndicat indépendant national et démocratique des travailleurs agricoles), qui est véritablement né de ce mouvement de grève », explique Lorenzo Rodriguez, aujourd’hui secrétaire général de l’organisation.

Syndicats fantômes

Avant la naissance de SINDJA et sa reconnaissance officielle par le gouvernement mexicain en mai 2015, il aurait été quasiment-impossible pour les milliers de travailleurs journaliers de Basse-Californie en grève de parvenir à faire entendre leur voix à la table des négociations. La faute en grande partie à l’existence de syndicats dits « fantômes » qui travaillent main dans la main avec les employeurs des grandes firmes agricoles afin de tuer dans l’œuf tout mouvement de contestation sociale.

«Au début de la grève, alors que nous tentions de négocier avec nos patrons, ces faux-syndicats corrompus ont surgi pour reprendre la main sur les discussions. Je suis convaincu qu’ils ont été envoyés par nos employeurs dans le but de briser notre mouvement. Ils ont d’ailleurs immédiatement accepté une offre d’augmentation des salaires de 15 % alors que nous voulions aller beaucoup plus loin » explique Lorenzo Rodriguez.

« C’est à ce moment-là que nous avons compris qu’il était absolument nécessaire que nous formions notre propre syndicat indépendant, légalement reconnu par l’Etat pour pouvoir reprendre le contrôle.»

Depuis sa création en Basse-Californie en 2015, SINDJA a gagné du terrain. Il est désormais actif dans plusieurs autres Etats mexicains comme le Sonora et le Silanoa (nord). Mais dans un pays comme le Mexique qui déploie peu d’efforts pour faire appliquer le droit du travail, le jeune syndicat indépendant se sent parfois démuni. « Depuis la création de SINDJA, notre principal travail a surtout consisté à mobiliser les ouvriers pour leur faire prendre conscience qu’ils ont des droits. Mais nous avons encore beaucoup de mal à forcer certaines entreprises à signer des conventions collectives capables de garantir la sécurité des travailleurs et des salaires équitables », explique Abelina Ramirez, secrétaire en charge de l’égalité des sexes au sein de SINDJA, qui accompagne Lorenzo Rodriguez à Los Angeles.

Former des alliances de part et d’autres de la frontière

La Californie est la première étape d’un voyage sur la côte ouest américaine entamé par les deux secrétaires mexicains à l’automne, avec le soutien du Solidarity Center. Leur objectif : rencontrer un maximum de responsables syndicaux sur place pour tenter de s’inspirer de leurs réussites en matière de stratégies d’organisation et de négociations collectives. « Si nous avons pu étendre notre influence au Mexique » en dehors de la Basse-Californie, « c’est grâce aux alliances que nous avons nouées à travers le pays avec d’autres collectifs. Maintenant que nous sommes ici aux Etats-Unis, nous avons l’intention de faire de même avec des organisations américaines du secteur agricole » souligne aussi Lorenzo Rodriguez.

« Nous constatons aujourd’hui que si nous voulons nous attaquer efficacement au problème des chaînes d’approvisionnement globalisées qui imposent de très bas salaires aux ouvriers des exploitations agricoles, il est plus que jamais nécessaire que nous nous organisions au-delà des frontières de nos pays » renchérit Art Pulaski, secrétaire général de la California Labor Federation, un groupe de syndicats californiens.

Au Mexique, les ramasseurs de fraises de Basse-Californie travaillent très souvent pour les mêmes entreprises transnationales que les ouvriers hispaniques de la côte ouest américaine : comme le géant Driscoll’s qui produit, de part et d’autres de la frontière mexicano-américaine, un tiers des fruits rouges consommés aux Etats-Unis. En formant des alliances et en se mettant en grève, les travailleurs californiens et mexicains ont donc techniquement la possibilité de paralyser tout un pan de la côte pacifique agricole.

Après Los Angeles, SINDJA a justement fait escale à Burlington, dans l’Etat de Washington (nord de la côte ouest) pour s’entretenir et échanger des bonnes pratiques avec les responsables de l’organisation Familias Unidas por la Justicia. Ce syndicat a vu le jour en 2013, après que des ramasseurs de myrtilles ont décidé de cesser le travail pour protester contre le licenciement d’un de leurs collègues qui avait réclamé une augmentation de salaire. Après près de quatre ans d’appels au boycott et de grèves, les ouvriers ont obtenu une victoire majeure : un contrat leur garantissant un salaire de 15 dollars de l’heure.

Mobiliser le consommateur américain

Néanmoins, certains moyens de pressions qui se sont révélés efficaces sur le marché américain ne sont pas toujours une garantie de réussite lorsqu’ils sont utilisés au Mexique. Co-fondateur de la Coalition of Immokalee Workers (CIW), en Floride, une organisation de défense des droits de l’homme, Greg Asbed est reconnu aux Etats-Unis pour son action pionnière dans la lutte contre l’exploitation des travailleurs agricoles. Avec le CIW, ce lauréat du prestigieux prix MacArthur, a aidé à porter de nombreux cas d’esclavagisme devant les tribunaux américains et à faire condamner les firmes coupables.

De tels résultats seraient toutefois difficiles à obtenir au Mexique, « où la société civile est en crise et gangrenée par la corruption et la violence » note Greg Asbed. « Il y règne un tel sentiment d’impunité que les responsables de ces violences ne se sentent nullement obligés de rendre des comptes en cas de violations des droits de l’homme. »

En revanche, le co-fondateur de la CIW est convaincu que la solution peut venir du consommateur. « Chaque fois qu’un Américain mange un fruit ou un légume importé du Mexique, il y a une chance pour que celui-ci ait été ramassé par un enfant » rappelle-t-il.

« Les grands supermarchés américains sont les plus importants clients de l’industrie agricole mexicaine. Le consommateur a la possibilité de faire pression sur la grande distribution, en la menaçant de boycott si celle-ci n’exige pas, de la part de ses producteurs, des salaires équitables et des conditions de travail décentes pour tous les ouvriers ».

Cette stratégie est exactement au coeur du Fair Food Programme (FFP) lancé par Greg Asbed et sa Coalition des Travailleurs d’Immokalee en Floride, en 2011. Loué par l’ONU comme un modèle extrêmement prometteur, le FFP vise à établir des partenariats avec des géants de la grande distribution et de la restauration rapide tels que Subway, Walmart ou encore Burger King, pour faire en sorte que leurs chaînes logistiques soient réellement équitables.

Au sein de ce programme, les travailleurs ont notamment la possibilité de signaler des violations, sans crainte de représailles (grâce notamment à la transmission d’un flux vidéo en temps réel à l’organisme de contrôle). Des audits approfondis sont également menés sur le lieu de travail. Développé en Floride en partenariat avec des consommateurs qui ont aidé à faire pression sur les grands groupes de distribution américains, le FFP a par la suite été étendu à de nombreux autres états américains (Géorgie, Virginie, New Jersey, Vermont, etc).

Bien qu’une série de reportages parus dans la presse américaine aient tenté de sensibiliser le public au sort des ouvriers agricoles de la Vallée de San Quintin en 2015, la condition des travailleurs mexicains mobilise aujourd’hui encore assez peu les consommateurs aux Etats-Unis. Mais Greg Asbed se veut confiant. « Nous savons au moins que nous avons trouvé un remède contre ce cancer. Reste maintenant à convaincre le public d’agir pour soutenir ceux qui produisent une grande part de la nourriture qui se trouve chaque jour dans nos assiettes ».

This story has been translated from French.