Des conseils d’administration aux usines, les femmes disent : « Rien sur nous, sans nous »

Des conseils d'administration aux usines, les femmes disent : « Rien sur nous, sans nous »

A demonstrator shouts slogans through a placard which reads: “’This is what a feminist looks like” while protesting against gender-based violence and demanding equality of labour opportunities during Spain’s first-ever Women’s Strike in Pamplona on International Women’s Day, 8 March 2018.

(AP/Alvaro Barrientos)

La semaine dernière, Equal Times a publié le dossier spécial «Comptez avec nous ! » Quand les femmes prennent la tête du changement].

Réunissant des études de cas et des interviews avec des femmes syndicalistes d’Angola à l’Indonésie, du Brésil à l’Ukraine et de la Tunisie à l’Espagne, le dossier explore non seulement pourquoi le leadership des femmes est tellement important pour le mouvement syndical mais aussi les dispositions qui ont été prises pour assurer un meilleur équilibre hommes-femmes aux postes de prise de décision, et présente une série d’exemples édifiants recueillis aux quatre coins du monde. Le rapport se penche, toutefois, aussi sur certains des obstacles qui empêchent une pleine participation des femmes dans les activités et le leadership des syndicats, qui vont des responsabilités familiales à la discrimination, en passant par le manque d’infrastructures. Le document examine, par ailleurs, l’impact qu’a eu la campagne « Comptez avec nous ! » de la Confédération syndicale internationale sur le paysage du leadership.

Ce questions-réponses présente des extraits parus antérieurement, ainsi que d’autres non publiés d’interviews qui étaient incluses dans le rapport. Ces réponses ont été révisées par souci de concision et de clarté.

La CUT du Brésil est l’une des rares centrales syndicales nationales qui œuvre activement pour atteindre la parité hommes-femmes à tous les niveaux, des bases jusqu’au leadership. Quels sont les principaux défis qu’affronte la CUT et comment la parité hommes-femmes va-t-elle contribuer à construire la force des travailleurs ?

[Junéia Martins Batista, secrétaire nationale des travailleuses de la CUT Brésil]

À ma connaissance, la CUT est le seul syndicat national à avoir atteint la parité hommes-femmes [dans ses instances décisionnelles au niveau national et d’État] mais ça n’a pas été un processus simple. Lorsque la CUT a été créée en 1983, sur 30 dirigeants, il n’y avait que deux femmes. Alors les femmes ont commencé à s’organiser. La route a été longue mais la CUT compte désormais huit femmes présidentes [au niveau des États], dont la majorité travaillent dans l’éducation rurale [NDLR : Il y a aussi une vice-présidente (Carmen Helena Ferreira Foro) et une secrétaire générale adjointe (Maria Aparecida Faria) au niveau national]. Le défi à présent consistera à maintenir ce nombre de femmes et à préserver les espaces que nous avons déjà conquis. J’ai parfois l’impression que les femmes ne peuvent pas accéder à des postes de direction parce qu’il y a des femmes qui ne favorisent pas l’autonomisation d’autres femmes. Au niveau national, ce qui manque encore aux femmes est un esprit de corps. Je veux dire par là que nous, les femmes, devons comprendre que l’unité dans l’action est indispensable. Nous ne parviendrons à cela que lorsque les femmes de la CUT ne se soumettront plus aveuglément aux accords passés avec les hommes.

L’Australian Council of Trade Unions (ACTU) a bénéficié de la présence de femmes au sein de son leadership depuis plus de deux décennies, y compris au sein de son Comité exécutif actuel, dont les deux postes principaux sont occupés par des femmes. Comment cela a été accompli et quelles leçons pouvez-vous partager avec d’autres syndicats qui voudraient imiter votre exemple ?

[Sally McManus, secrétaire générale ACTU]

Les femmes du mouvement syndical australien ont également joué un rôle de premier plan dans le mouvement pour les droits des femmes dans notre pays depuis près d’un siècle. Ce sont les femmes syndicalistes qui ont impulsé le changement au niveau de la société dans son ensemble. Cela signifie que notre mouvement compte de nombreuses féministes fortes qui se sont organisées et luttent pour le changement. Les statuts de l’ACTU garantissent l’égalité de représentation au sein de notre Exécutif et à chaque fois que les femmes sont sous-représentées à n’importe quel forum, la question est systématiquement soulevée et critiquée.

Tout ceci a joué un rôle déterminant vers l’accomplissement de l’égalité en matière de prise de décision. Le fait de rendre l’égalité obligatoire en adoptant des règles s’est révélé essentiel pour remédier aux désavantages historiques, aux préjugés inconscients et aux considérations politiques qui font obstacle à l’égalité. Lorsque les femmes ont commencé à occuper des postes de direction dans notre mouvement, le principe s’est normalisé. La difficulté est d’étendre cette règle à toutes les parties de notre mouvement, en particulier dans les secteurs où il existe une forte ségrégation sexuelle, et de changer les attentes vis-à-vis des dirigeants, qui empêchent souvent les femmes (ou les hommes) ayant des enfants en bas âge ou devant s’occuper d’autres membres de la famille d’accomplir ces deux rôles.

Quelle est la situation générale des femmes en Angola et quel rôle jouent les syndicats pour l’améliorer ?

[Maria Fernanda Carvalho Francisco, secrétaire générale adjointe de l’UNTA-CS Angola et présidente adjointe de la CSI]

L’égalité hommes-femmes, considérée jusque récemment comme une question essentiellement féminine commence, néanmoins, graduellement à être traitée comme un enjeu sociétal au sens large. Aujourd’hui, les femmes sont plus nombreuses à aller à l’université et encore plus nombreuses à accéder au marché de l’emploi. Cependant, nous ne sommes pas encore entièrement remises des longues décennies du colonialisme. Nous avons connu de longues années d’une guerre sans précédent et vaine. Sans compter que l’Angola est l’un des pays qui a le plus souffert de la [plus récente] crise pétrolière, qui a entraîné une dégradation notable de la situation économique et sociale, a fortiori pour les femmes.

À titre d’exemple, notre salaire minimum couvre moins de 20 % du panier alimentaire de base. Et comme en raison de la guerre beaucoup de femmes sont devenues l’unique soutien de famille, elles se sont retrouvées dans une situation extrêmement difficile. Les femmes qui gèrent leur foyer avec un salaire minimum, ou qui travaillent dans le secteur informel sans gagner un salaire minimum, ne vivent pas : elles survivent. Et elles survivent avec tous ces facteurs misogynes externes et internes qui ne les autorisent pas à avoir une meilleure place dans notre société. Mais nous tâchons de surmonter ce problème en renforçant nos actions syndicales, afin d’exiger de meilleures conditions pour tous les travailleurs, mais plus particulièrement pour les femmes qui travaillent.

La Tunisie est portée aux nues comme un brillant exemple du progrès pouvant être accompli au plan des droits des femmes dans la région Moyen-Orient/Afrique du Nord, mais que reste-t-il encore à faire ?

[Sihem Boussetta, secrétaire générale adjointe chargée de la formation et des relations internationales à l’UGTT et membre du Comité des femmes de la CSI]

Le mouvement syndical a été décisif pour préserver les acquis des femmes tunisiennes, menacés par les partis conservateurs et religieux après la révolution de 2011. À travers sa collaboration avec la société civile, l’UGTT a soutenu des mouvements de protestation, des sit-in et des manifestations menées par les femmes tunisiennes, qui ont affiché une volonté farouche de défendre ces acquis.
La situation des femmes tunisiennes reste, toutefois, insatisfaisante. Les femmes sont deux fois plus nombreuses à être au chômage que les hommes. Seules 34,5% d’entre elles sont couvertes par la sécurité sociale ; 38,5% d’entre elles perçoivent une pension de retraite et seulement une femme sur deux dispose d’une assurance maladie. La situation est encore plus alarmante dans le milieu rural, où seulement 11% des femmes bénéficient d’une couverture sociale. La situation devient dramatique pour les femmes employées dans l’économie informelle, exposées à tous les genres de précarité, de pénibilité et de marginalisation. De même, la participation des femmes aux instances de prise de décision, tous domaines confondus, reste très faible, tant au niveau local et régional qu’au niveau national. Nous sommes encore bien loin de la parité prônée par la Constitution tunisienne.

Le leadership du Congrès du travail du Canada (CTC) est l’un des plus pluralistes du mouvement syndical international. Quelle réaction cela suscite-t-il ?

[Marie Clarke Walker, secrétaire-trésorière CTC]

La question des femmes et celle des femmes de couleur continuent de susciter certains doutes au sein du mouvement syndical canadien, notamment à l’heure d’aborder toutes nos intersectionnalités. Le mouvement reste empreint d’une forte dominante masculine, toutefois, en 2002, quand j’ai pour la première fois été élue [en tant que vice-présidente exécutive, devenant la première femme racialisée et la personne la plus jeune à être élue à ce poste], ce sont essentiellement les femmes qui se sont mobilisées pour dire : « Trop c’est trop. » En 2001, nous avons organisé une retraite des femmes qui a examiné de plus près la question de comment changer la culture et la structure du mouvement afin que celui-ci reflète mieux les travailleurs de ce pays. Et mon élection en 2002 en a été le résultat. Mais un point auquel nous ne nous sommes point attardées c’est comment véritablement aborder la problématique de l’intersectionnalité. Comment faire en sorte qu’un plus grand nombre de femmes qui n’appartiennent pas aux catégories blanche ou hétérosexuelle, par exemple, accèdent aux postes de direction ?

Et quand bien même le mouvement a offert des cours et des formations, je ne crois pas que c’est ce qui fait changer les gens d’avis. Partant de l’expérience des femmes que je connais et de celles auxquelles j’ai parlé, le fait de voir une personne qui leur ressemble ou qui est issue du même milieu qu’elles occuper un poste de leadership les aide à croire en la possibilité qu’elles puissent un jour en faire de même. Cependant nous n’avons toujours pas suffisamment de femmes d’horizons divers qui occupent les postes décisionnels, car nous restons confrontées à des réactions adverses lorsque des personnes qui ne répondent pas à un certain prototype accèdent aux postes élevés. J’ai entendu des gens dire : « Je suis un homme blanc. Je ne serai jamais élu ou réélu’ mais ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Les gens élisent les personnes qui représentent le mieux leurs intérêts, qui partagent leurs points de vue et leurs objectifs. Accueillir de nouvelles personnes ne signifie pas qu’on doive en exclure d’autres. De fait, quand davantage de personnes se sentent intégrées, elles s’impliquent réellement. Et lorsqu’on atteint cette masse critique, il est beaucoup plus facile de formuler des demandes. C’est beaucoup plus facile de créer un mouvement.»

Quelle est la gravité du problème de la violence sexiste en Espagne et que font les syndicats à ce sujet ?

[ Elena Blasco Martín, secrétaire en charge de la question des femmes et de l’égalité pour la centrale nationale espagnole]

Bien que notre Constitution proclame le droit à la vie et à l’égalité, et que notre législation garantisse une protection contre la violence sexiste et des mécanismes pour la punir, la violence à caractère sexiste reste bien présente dans notre société, année après année, sans la moindre amélioration ni le moindre progrès en vue de son éradication. À titre d’exemple, en 2017, 51 femmes ont perdu la vie [des suites de violences sexistes en Espagne] et au mois de septembre de cette année, 33 autres ont subi le même sort. Historiquement, cette forme de violence a été vigoureusement combattue par les syndicats et les partis progressistes de gauche, avec notamment l’organisation de dépôts de plaintes et des manifestations publiques autour d’occasions comme le 25 novembre [Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles] et d’événements comme la toute première Grève des femmes à avoir eu lieu en Espagne, le 8 mars 2017 [à l’occasion de la Journée internationale des femmes], où les centrales CCOO et UGT ont lancé des appels à la grève partielle pour dénoncer la violence sexiste et l’inégalité structurelle.

Nous demandons le budget nécessaire à la mise en œuvre du Pacte de l’État sur les violences faites aux femmes [qui offre un aperçu relativement détaillé de comment remédier à la violence sexiste et qui a été approuvé en septembre 2017 mais est resté inactif depuis lors dû à l’échec du gouvernement à obtenir un budget pour la loi]. Nous demandons également une transparence absolue dans l’application du financement, aux fins de garantir la mise en œuvre effective des engagements pris.