Des syndicats d’enseignants exigent des comptes aux écoles à but lucratif au Kenya

Des syndicats d'enseignants exigent des comptes aux écoles à but lucratif au Kenya
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La lenteur de la réaction du ministère de l’Éducation du Kenya aux pressions qu’exercent les acteurs de l’éducation pour la fermeture de l’entreprise éducative controversée, Bridge International Academies (BIA), dans le pays continue de susciter des inquiétudes.

Bridge International est la plus importante chaîne d’écoles maternelles et primaires dans le monde, offrant ses services à « 700 millions de familles [dans le monde] qui vivent avec moins de 2 dollars US par jour », selon son site web. Elle dispose de centaines d’écoles au Nigéria, au Kenya, en Ouganda et en Inde, qui enseignent à plus de 100.000 enfants grâce à « une approche de programme scolaire en kit qui s’appuie sur les technologies, permettant ainsi de contenir les coûts ».

Le mois dernier, la fédération syndicale internationale, Internationale de l’Éducation (IE), et le Kenyan National Union of Teachers (KNUT) ont publié un rapport, Bridge vs Reality : a study of Bridge International Academies’ for-profit schooling in Kenya (Bridge face à la réalité : les établissements scolaires à but lucratif de Bridge International Academies au Kenya passés au crible). Il se penche sur la commercialisation et la privatisation de l’éducation au Kenya où BIA compte plus de 400 académies et emploie plus de 4200 personnes.

Les auteurs ont établi que Bridge International fournit une « éducation de piètre qualité, inaccessible aux plus pauvres et aux élèves ayant des besoins spéciaux », et qu’en outre, les élèves reçoivent des cours « d’enseignants non qualifiés et surchargés de travail qui basent leurs cours sur des programmes scolaires préformatés élaborés aux États-Unis ».

Le rapport invite le gouvernement kenyan à veiller à ce que l’enregistrement d’écoles gérées par des acteurs non publics se fasse dans le respect total des règles nationales.

On peut également y lire que « les normes nationales doivent exiger l’emploi d’enseignants qualifiés et le respect d’un programme conforme aux exigences nationales dans des installations et des établissements éducatifs qui répondent aux exigences nationales en termes d’infrastructures scolaires et de sécurité ».

Lors de la présentation du rapport à Nairobi, en décembre dernier, le secrétaire du cabinet du ministère de l’Éducation, des Sciences et des Technologies, Fred Matiang’i, a déclaré que le gouvernement était toujours en pourparlers avec l’entreprise étatsunienne.

« Nous menons actuellement des discussions intenses avec les écoles de Bridge International. Nous allons bientôt en tirer des conclusions [...] et nous les annoncerons prochainement. Nous reviendrons sur ce point », a dit Fred Matiang’i.

Lors d’un entretien téléphonique avec l’équipe d’Equal Times, le secrétaire général du KNUT, Wilson Sossion, a fait part de ses inquiétudes par rapport à la réponse du ministère.

« Nous ne devrions pas discuter avec Bridge International. La chaîne d’écoles aurait dû être fermée. Le secrétaire du cabinet doit agir rapidement s’il ne veut pas laisser la situation pourrir dans le secteur de l’éducation », a déclaré Wilson Sossion.

 

Écoles peu hygiéniques et enseignants non qualifiés

Le rapport de l’IE et du KNUT fait suite à la fermeture de 63 établissements de Bridge International en Ouganda, en novembre dans lesquels étaient scolarisés 12.000 élèves, à la suite de la décision de la Haute Cour du pays. La juge Patricia Basaza Wasswa a estimé que les écoles étaient peu hygiéniques, qu’elles n’avaient pas les autorisations requises et qu’elles employaient des enseignants non qualifiés.

De plus, en mars de l’année dernière, le gouvernement du Libéria a annoncé un plan qui fait polémique, destiné à mettre en place un dispositif pilote qui pourrait aboutir à ce que toute l’éducation primaire du pays soit gérée par des partenariats publics-privés avec des entreprises éducatives, comme Bridge International, et des ONG.

BIA reçoit des financements de la part de la Banque mondiale et du Département britannique du développement international (DFID), ainsi que d’investisseurs renommés, comme la plus grande société d’éducation privée au monde, Pearson PLC, le propriétaire de Facebook, Mark Zuckerberg, et la fondation Gates. Toutefois, depuis longtemps, des syndicats d’enseignants doutent qu’il s’agisse d’un remède miracle au problème de l’accès à l’éducation des pauvres.

En mai 2016, le chercheur canadien spécialisé dans l’éducation, Curtis Riep, a été arrêté à Kampala (Ouganda) pour avoir enquêté sur le travail de Bridge International dans le pays et, selon le Washington Post, «avoir placé la société et la façon dont elle opère sous les feux de la rampe ».

Dans le rapport de l’IE et du KNUT sur le Kenya, les syndicats estiment qu’alors que BIA clame que ses écoles dans le pays sont à faibles coûts, la réalité est toute différente. Un membre du personnel expérimenté de l’entreprise a reconnu que bien que BIA annonce ne demander que 5 à 6 dollars US par mois, il s’agit davantage de 20 à 25 dollars US par mois pour chaque année scolaire.

Comme bon nombre de pays de l’hémisphère sud, le système éducatif du Kenya est en crise. Les écoles sont bondées, les enseignants sont surchargés et sous-payés, et les infrastructures et les établissements scolaires sont inadaptés et manquent de moyens.

En septembre 2015, les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies étaient adoptés en grande pompe. L’une des principales cibles est un objectif d’éducation indépendant, qui réclame une éducation de qualité pour tous, ainsi que la promotion de l’apprentissage tout au long de la vie.

De plus, le gouvernement kenyan a mis en avant ses propres plans (Kenya Vision 2030) pour faire du Kenya un pays à revenu intermédiaire qui fournit une vie de haute qualité à tous ses citoyens d’ici les 20 prochaines années. Pour réaliser leurs objectifs d’éducation, les autorités ont promis d’améliorer la formation des enseignants, d’en recruter davantage, de construire plus d’écoles, d’améliorer et de rénover les établissements existants, et de moderniser le programme.

 

Problèmes de cohérence et de qualité

C’est dans ce contexte que le gouvernement kenyan a recherché des entreprises lucratives pour l’aider à éduquer ses jeunes.

Mais, dans les écoles de Bridge International – dont les premières ont vu le jour dans le bidonville de Mukuru, à Nairobi, en 2009 – la cohérence pose un sérieux problème : en effet, les enseignants ne respectent pas le programme du ministère de l’Éducation ni n’utilisent les livres du Kenya Institute of Education (KIE).

« Nous ne sommes pas autorisés à utiliser les livres du KIE. Si l’on découvre que nous utilisons du matériel du KIE, on nous déduit une journée de travail de notre salaire (environ 471 shillings kenyans, soit 4,60 dollars US). La restriction imposée de ne compter que sur les notes données ne m’incite pas à aller voir plus loin, d’autant que si l’assurance qualité vous surprend, vous êtes pénalisé », témoigne un enseignant de BIA dans le rapport de l’IE et du KNUT.

La formation de ses enseignants a aussi été remise en question. Le rapport cite une enquête qui révèle que « pour économiser, Bridge International emploie essentiellement du personnel non qualifié – principalement des jeunes diplômés du lycée – qui n’ont pas suivi une formation d’enseignant officiellement reconnue et à qui BIA fait suivre une formation propre de deux à cinq semaines avant de commencer à enseigner ».

Ça va à l’encontre de la législation kenyane, a reconnu Fred Matiang’i. « Personne n’est autorisé à enseigner dans une école du pays s’il ou elle n’est pas inscrit auprès de la Commission des enseignants », a-t-il déclaré. « Même les enseignants qui viennent des écoles internationales doivent se présenter au ministère pour que leurs qualifications soient examinées avant d’être enregistrés ».

Angelo Gavrielatos, directeur de projet à l’Internationale de l’Éducation, a confié aux journalistes d’Equal Times que la croissance rapide des entreprises éducatives est motivée par des intérêts financiers.

L’éducation n’est pas vue comme un droit humain fondamental, mais comme un marché potentiellement lucratif et plutôt inexploité, estimé à environ 4500 à 5000 milliards de dollars US par an, un chiffre qui devrait atteindre 6000 à 7000 milliards de dollars US par an d’ici les quelques années à venir.

« Leurs motivations ne sont en rien altruistes, mais ces entreprises veulent plutôt profiter des pauvres en exploitant les aspirations des parents et des enfants eux-mêmes », continue Angelo Gavrielatos, ajoutant qu’il s’agit d’un segment de la population qui dépense environ 80 dollars US par an dans l’éducation privée à bas coût, générant ainsi un marché de 64 millions de dollars US financé par des parents.

« Le modèle de “programme scolaire en kit” de Bridge International est conçu pour réduire les coûts, pour étendre rapidement les services et pour augmenter les taux de rentabilité. Mais, il implique aussi de négliger les normes fondamentales légales et éducatives, dont l’emploi d’enseignants qualifiés, le suivi de programmes nationaux approuvés, l’utilisation de méthodes d’éducation appropriées, l’utilisation d’établissements scolaires adaptés, ainsi que l’inscription en bonne et due forme des écoles », ajoute Angelo Gavrielatos.