En Californie, la contre-offensive de Lyft et Uber contre l’AB5 va-t-elle avoir raison des droits gagnés par les travailleurs ?

En Californie, la contre-offensive de Lyft et Uber contre l'AB5 va-t-elle avoir raison des droits gagnés par les travailleurs ?

An Uber driver from the Rideshare Drivers United collective demonstrates along with hundreds of others against Prop 22 in Los Angeles on 14 October 2020.

(Noémie Taylor-Rosner )

Derrière le volant de leurs voitures aux carrosseries rutilantes, une centaine de chauffeurs Uber et Lyft font entendre un concert de klaxons. En ce matin d’automne à Los Angeles, les travailleurs des deux géants des VTC (voitures de transport avec chauffeur) sont venus participer à une grande journée de mobilisation contre la « Prop 22 », une proposition référendaire controversée qui sera soumise au vote des Californiens le 3 novembre prochain, en même temps que l’élection présidentielle.

Financée à hauteur de 200 millions de dollars par plusieurs entreprises de l’économie numérique dont Uber, Lyft ou encore le géant de la livraison de courses Instacart, cette mesure propose d’invalider la loi AB-5, votée par le Parlement de Californie en 2019, qui contraignait les plateformes de services de la Silicon Valley à requalifier le million de travailleurs indépendants auquel elles avaient recours, en employés. Un changement de statut majeur censé leur donner droit au salaire minimum et l’accès à une assurance-chômage, des congés maladie et une couverture santé.

Entrée en vigueur en janvier dernier, la loi n’a toutefois jamais été appliquée par les géants de la gig economy qui ont choisi de la contester devant la justice et de porter l’affaire devant les électeurs en sponsorisant un référendum sur la question, comme le permet la loi californienne.

Un positionnement qui suscite la colère de très nombreux travailleurs indépendants. « Uber et Lyft menacent de quitter la Californie, car ils prétendent qu’ils ne peuvent pas continuer à fonctionner en étant forcés de payer davantage leurs salariés », note Nicole Moore, chauffeuse Lyft et représentante du collectif de travailleurs indépendants Rideshare Drivers United, qui milite pour le « Non » au référendum. « Tant mieux s’ils veulent partir. Je les y invite ! Car après tout, il y a d’autres compagnies en Californie qui sont, elles, prêtes à prendre leur place et à respecter la loi », estime-t-elle.

20.000 chauffeurs mobilisés contre la réduction de leur rémunération

Le collectif Rideshare Drivers United a vu le jour il y a trois ans, en août 2017, sur le parking de l’aéroport de Los Angeles où travaillent de nombreux conducteurs Uber et Lyft. À l’époque, les deux plateformes de services venaient tout juste d’annoncer d’importantes réduction de revenus. Celles-ci se sont poursuivies au cours des trois dernières années : alors que les conducteurs de Los Angeles étaient payés 1,75 dollar (1,50 euro) par mile en 2016, le tarif stagne désormais à 60 cents (50 centimes). Or, le fisc américain estime que le coût kilométrique est déjà de 57.5 cents par mile parcouru.

« Nous avons rapidement créé une application pour mobiliser les travailleurs contre ces baisses de revenus, car il nous fallait un lieu pour nous retrouver », explique Nicole Moore. « C’est l’un des défis que rencontre ceux qui travaillent pour la gig economy pour parvenir à se syndiquer : contrairement à des ouvriers qui pourraient s’organiser dans leur usine, nous sommes isolés les uns des autres, chacun dans notre voiture. »

La stratégie d’organisation du collectif a fini par payer : alors qu’ils n’étaient qu’une cinquantaine à sa création, Rideshare Drivers United compte désormais près de 20.000 membres. L’adoption de la loi AB5 par le Parlement californien est en grande partie le fruit de leur mobilisation.

Mais les chauffeurs et livreurs des plateformes estiment aujourd’hui que la « Prop 22 » vient menacer ces acquis. Les compagnies de la gig economy affirment, elles, le contraire. Elles assurent que leur proposition référendaire présente autant d’avantages que la loi AB5, le statut d’employé en moins. Cette dernière s’engage à fournir « 120 % du revenu minimum garanti à ceux qui travaillent à plein temps ainsi qu’une compensation permettant d’acheter une assurance santé en fonction du nombre d’heures travaillées par semaine », précise Geoff Vetter, porte-parole de la campagne pro-Prop 22.

« Le problème, c’est que tous ces avantages sociaux se basent sur le temps de travail effectif des chauffeurs », remarque Mark T., conducteur Uber et livreur de repas pour la plateforme DoorDash, qui préfère rester anonyme par peur de représailles de la part de ses employeurs. « Cela signifie qu’ils ne prennent en compte que le nombre d’heures où nous sommes réellement au service d’un client, jamais le temps d’attente entre chaque course ou les heures dédiées à l’entretien du véhicule », explique ce travailleur indépendant basé dans la baie de San Francisco où il anime sa propre campagne anti-Prop 22 sur les réseaux sociaux, baptisée “Make Work Pay”.

« Ces heures non-payées représentent une part importante de notre temps de travail. Une vingtaine d’heures de courses par semaine m’occupent en réalité une quarantaine d’heures sur le terrain », souligne-t-il. « J’ai calculé qu’en prenant en compte la totalité des heures où l’on a été mobilisé, la Prop 22 offre moins que le salaire minimum voire même dans certains cas, nous fait perdre de l’argent ».

Débat autour de la flexibilité

Pour convaincre les chauffeurs et livreurs californiens de rejoindre la campagne pour le « Oui » au référendum sur la gig economy, Uber, Lyft et d’autres insistent notamment sur le fait que la loi AB5 mettrait fin à la flexibilité dont ils bénéficient actuellement en tant que travailleurs indépendants. Un argument qui a déjà convaincu certains, parmi lesquels Alexia Anastasio, une réalisatrice qui arrondit ses fins de mois en travaillant pour l’entreprise Postmates, spécialisée dans la livraison de nourriture à domicile. Celle-ci est même devenue l’une des voix de la Campagne “Yes on 22”. « J’ai choisi de travailler pour Postmates spécifiquement pour éviter les inconvénients d’un emploi à temps plein dans une entreprise. Je ne veux pas d’un manager et je veux pouvoir m’organiser comme je l’entends. J’ai besoin d’un job aux horaires flexibles pour pouvoir compléter mes revenus tout en continuant à travailler comme réalisatrice », assure-t-elle.

Un argument qui ne convainc pas Nicole Moore, la responsable du collectif Rideshare Drivers United. « À aucun moment la loi AB5 ne remet en cause le principe de flexibilité. Elle n’oblige absolument pas les gens à se conformer à un emploi du temps précis. L’allocation des heures de travail reste entièrement du ressort des entreprises de la gig economy », affirme-t-elle.

« De toutes façons, l’idée que ces compagnies offrent une totale flexibilité à leurs collaborateurs est une illusion », ajoute Liz Temkin qui travaille, elle, pour la plateforme de livraison de courses Instacart.

« Si vous voulez être payé un minimum, vous êtes obligé de travailler à des moments précis de la journée que vous n’avez pas forcément choisis, parce que l’offre y est plus importante », rappelle cette livreuse de 65 ans, qui a participé par le passé à plusieurs recours collectifs contre des plateformes de services de la Silicon Valley. « Malheureusement, de nombreux jeunes travailleurs qui défendent aujourd’hui la Prop 22 n’ont jamais rien connu d’autre que la gig economy. Ils ne savent pas ce que c’est que d’occuper un emploi stable assorti de protections sociales. Ils ont souvent une vision à court terme qui ne prend pas en compte la nécessité d’avoir droit à des congés maternité ou de cotiser à la retraite ».

À quelques jours seulement du scrutin, la Prop 22 continue de diviser l’ensemble de la société californienne. Fin septembre, un sondage de l’Université Berkeley en Californie montrait que 39 % des Californiens étaient favorables à la mesure référendaire, que 36 % y étaient opposés mais que 25 % étaient encore indécis. L’avenir de la gig economy et de ses travailleurs est pour l’heure suspendue au verdict des urnes.

This story has been translated from French.