Entre polarisation et persécution, la campagne électorale au Venezuela marquée par une forte mobilisation citoyenne

Entre polarisation et persécution, la campagne électorale au Venezuela marquée par une forte mobilisation citoyenne

A woman faces down Venezuelan police officers sent to guard a peaceful protest by trade unions criticising their “starvation wages” of US$3.50 a month.

(María de los Ángeles Graterol)

Au Venezuela, les attentes sont de plus en plus grandes à l’approche des élections présidentielles prévues pour le 28 juillet. En effet, après une longue période de gouvernement « chaviste » qui a marqué le pays pendant vingt-cinq ans, la possibilité d’un changement politique est palpable. Dans l’incertitude et dans un pays où la polarisation a influencé la dynamique politique et sociale au cours des dernières années, chacun imagine son propre scénario électoral.

Dix candidats sont en lice, mais seuls deux d’entre eux jouissent d’une importante force de frappe électorale : l’héritier de la ligne d’Hugo Chávez (1999-2013) Nicolás Maduro, au pouvoir depuis onze ans et Edmundo González Urrutia, candidat présidentiel de l’opposition vénézuélienne choisi par la Plataforma Unitaria Democrática (PUD) après le retrait définitif de María Corina Machado de la course pour cause d’inéligibilité politique. Cette dernière est la dirigeante de l’organisation politique Vente Venezuela (proposition qui prône le libéralisme économique, un État minimal, un « capitalisme populaire » et le conservatisme) et mobilise le mécontentement populaire en faveur de M. González Urrutia.

Jusqu’à présent, les sondages affichent des résultats particulièrement contrastés quant à la préférence électorale. Certains sondages donnent un avantage de 15 à 40 points au candidat de l’opposition par rapport au candidat du gouvernement. D’autres, présentés par M. Maduro lui-même — décrit comme l’un des présidents les plus impopulaires d’Amérique latine —, lui accordent 55 % de soutien contre 22 % pour M. González Urrutia. L’un des derniers sondages, datant de la mi-juin, est celui du Centre de politique et de gouvernement de l’Université catholique Andrés Bello (UCAB), qui prévoit environ 7 millions de voix pour le candidat de l’opposition et 4,7 millions pour le dirigeant actuel, dont les intentions de vote ont toutefois augmenté au cours des dernières semaines. Néanmoins, les vrais chiffres sont à rechercher dans la rue et la décision des Vénézuéliens se fera connaître dans les urnes.

Le dilemme des électeurs

Samuel Contreras, 45 ans, a soutenu Hugo Chávez, puis M. Maduro, et sa position ne sera pas différente lors du prochain vote. Autrefois travailleur agricole, il cultivait des légumes qu’il distribuait dans les petites villes de l’État de Miranda, dans le nord du Venezuela. Il a toutefois dû abandonner l’agriculture en raison du coût des intrants et travaille aujourd’hui comme vendeur dans une petite épicerie : « D’abord, il y a eu une pénurie d’engrais : il n’y avait pas de graines. À présent, il y a tout ce qu’il faut, mais on ne peut pas l’acheter parce que les sanctions [internationales — en particulier sur le pétrole et l’exploitation minière] ont fait grimper les prix à un niveau record. Je sais qu’avec un autre gouvernement Maduro, elles [les sanctions] seront levées et nous pourrons avoir des crédits pour faire de tout et vivre correctement », déclare-t-il.

Sa famille fait partie des 74 % de ménages vénézuéliens qui, selon le Centre vénézuélien d’études agroalimentaires, reçoivent au moins une des aides financières des 11 programmes d’assistance sociale du gouvernement Maduro. Ainsi, il touche 1.278 bolivars par mois (34 dollars ou 32 euros) dans le cadre de la « prime à l’économie familiale » et de la « prime aux ménages de la patrie ». Deux autres membres de son foyer bénéficient du même revenu.

« Avec Maduro, même si c’est grâce aux primes, nous pouvons nous acheter un morceau de poulet. Pour l’instant, nous sommes pauvres, mais si un nouveau président arrive et supprime nos avantages, combien allons-nous nous appauvrir ? Nous serons encore plus ruinés. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras », affirme-t-il à Equal Times.

Mais pour d’autres Vénézuéliens, la solution à la crise du pays, dont l’économie s’est contractée de 75 % en dix ans (en partie à cause de l’impact des sanctions économiques de Washington depuis 2017), est le renouvellement du pouvoir. Juliet Coello [nom d’emprunt] était fonctionnaire et travaille désormais comme comptable. À 53 ans — à deux ans de la retraite et, en théorie, de pouvoir vivre de sa pension —, elle garde des enfants de manière informelle à son domicile et vend des gâteaux pour arrondir ses fins de mois. Les frais de déplacement pour se rendre à son bureau lui coûtaient plus cher que ce qu’elle y gagnait.

« Le mieux est de désigner un nouveau président qui a une vision pour l’avenir, et c’est Edmundo. Ce qu’il nous faut, c’est quelqu’un capable de stabiliser notre économie afin que nous puissions redevenir un pays productif avec des opportunités d’emploi pour nous, les professionnels, afin que nous puissions appliquer les connaissances que nous avons acquises dans des emplois dans notre domaine et non dans d’autres métiers, de sorte que personne ne doive partir », affirme-t-elle.

Elle a décidé d’accorder son vote à M. González Urrutia, bien qu’elle ait déclaré ne pas descendre dans la rue pour lui manifester son soutien lors des événements de la campagne électorale. Elle se garde même de publier des messages sur son compte WhatsApp ou d’autres réseaux sociaux en rapport avec le candidat de l’opposition, de peur que le fait de s’exprimer n’entraîne des conséquences pour elle ou pour sa famille.

Ses craintes ne sont pas dénuées de fondement. En mai dernier, les autorités du gouvernement de M. Maduro ont arrêté un citoyen qui avait pris la parole lors d’un meeting de campagne de María Corina Machado. Elles ont même fermé temporairement et infligé des amendes à 16 établissements (hôtels et restaurants) qui avaient fourni des services à la chef de parti, à M. González Urrutia et à son équipe lors de leurs tournées à l’intérieur du Venezuela. Cette information a été révélée par l’organisation Acceso a la Justicia, qui a suivi les tournées des opposants de la PUD.

En 2024, pas moins de 14 dirigeants de Vente Venezuela ont été détenus pour des raisons politiques, et six autres membres du cercle le plus rapproché de María Corina Machado se sont réfugiés à l’ambassade d’Argentine à Caracas en raison d’un mandat d’arrêt délivré par le ministère public.

Malgré ce contexte, 75 % des Vénézuéliens affirment qu’ils participeront aux élections présidentielles, selon les derniers sondages de l’institut de sondage Datincorp, qui a publié en mai une étude dans les 17 départements qui représentent 90 % de l’électorat vénézuélien. Ce pourcentage atteint 80 % lorsqu’il a trait à la volonté de changement politique de la population.

Carmen Beatriz Fernández, consultante politique spécialisée dans les campagnes électorales, estime qu’avec ces actions, M. Maduro « cherche à démobiliser [la population de l’opposition] et à susciter la peur, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Pourtant, dans le même temps, et c’est l’effet boomerang de cet instrument, il suscite de plus en plus de rejet, il inquiète de plus en plus le peuple, qui atteint la limite de son endurance ».

Mirla Pérez, sociologue vénézuélienne du Centro de Investigaciones Populares, a souligné qu’à l’heure actuelle, l’espoir de changement parmi les citoyens l’emporte largement sur la peur que le système peut susciter, ce qui, selon elle, représente un défi de taille pour M. Maduro.

« La peur n’arrête pas le peuple vénézuélien, elle le rend plus fort, parce qu’il sent qu’une alternative s’offre à lui et il s’organise en fonction de cette alternative. Voilà pourquoi nous voyons une population très mobilisée qui cherche à s’organiser, non seulement pour participer aux espaces électoraux, mais aussi pour apporter son soutien à l’ensemble du système de défense du vote », a déclaré la chercheuse de l’Université centrale du Venezuela.

Espaces et stratégies d’organisation, de la « fureur bolivarienne » aux syndicats

Le chavisme — dont les porte-parole ont déclaré que « nous, nous ne partirons d’ici ni de gré ni de force » — prépare ses troupes pour qu’elles appliquent la stratégie du « 1×10 », qui consiste pour un militant du parti au pouvoir à localiser dix électeurs et à les surveiller pour qu’ils donnent leur voix à M. Maduro le jour de l’élection. Le gouvernement a également activé la « fureur bolivarienne », un plan de contrôle social auquel participent des représentants de l’« union civique, militaire et policière ».

Des ONG telles que Laboratorio de Paz, qui se consacre à l’étude de la résolution non violente des conflits dans l’optique des droits humains, ont souligné que le plan vise à limiter les espaces où les citoyens peuvent s’organiser, y compris sur le lieu de travail, où l’activation du plan a également été demandée. En toile de fond, plusieurs manifestations de travailleurs publics des secteurs de la santé et de l’éducation ont appelé à la démission du gouvernement de gauche au cours de l’année écoulée parce qu’il leur impose un salaire mensuel de 3,5 dollars (ou 3,2 euros).

En ce sens, et en termes d’organisation collective, les syndicats, comme le fait remarquer Carmen Beatriz Fernández, bien que leurs voix n’aient pas une grande incidence au niveau des électeurs, elles jouent un rôle de premier plan dans leurs secteurs et mettent leurs espaces institutionnels et syndicaux au service du débat et de la discussion. Sans un article écrit par Marino Alvarado, coordinateur de l’Exigibilité juridique de l’ONG Provea, on peut lire :

« Le mouvement syndical vénézuélien peut apporter une contribution importante à la lutte pour le sauvetage de la démocratie sans négliger des revendications telles que la restauration de salaires et de pensions décents, le travail décent, le respect des conventions collectives et la remise en liberté des prisonniers politiques dans le cadre de la demande de respect des recommandations de la Commission d’enquête de l’Organisation du travail ».

Rien qu’en 2024, selon l’Indice des droits dans le monde de la Confédération syndicale internationale, qui évalue le respect des droits collectifs du travail (reconnus internationalement par les gouvernements et les employeurs), le Venezuela est pointé du doigt comme l’un des pays dont la note a empiré. « Les arrestations et les procès arbitraires de syndicalistes, dans le but de museler le mouvement syndical indépendant, ont été monnaie courante », souligne l’indice. L’indice indique que dans des pays comme le Venezuela (dans le groupe des pays recevant une note de 5), « bien que la législation énonce certains droits, les travailleurs n’y ont effectivement pas accès et sont donc exposés à des régimes autocratiques et à des pratiques de travail injustes ».

Le bouche-à-oreille contre la censure

Les médias jouent un rôle-clé dans les processus électoraux, mais l’architecture traditionnelle des médias du Venezuela se plie aux exigences du gouvernement Maduro. La censure de l’État et l’autocensure des médias privés limitent l’accès à des informations plurielles sur les candidats à la présidence, ce qui, à son tour, influe sur la prise de décision de l’électorat.

À l’approche du scrutin, le paysage médiatique reste complexe, même si les principaux acteurs, le parti en place et l’opposition — regroupés au sein de la Plataforma Unitaria — ont signé un accord sur les garanties électorales à la Barbade afin de promouvoir « l’équilibre » dans les médias et d’assurer « l’égalité d’accès de tous les candidats » à la presse et même aux espaces publics sous administration de l’État.

L’Institut de recherche sur la communication rapporte que 13 des 22 chaînes de télévision nationales sont utilisées à des fins idéologiques et propagandistes. Pour contourner ce contrôle de l’État, de nombreux Vénézuéliens ont migré vers des portails web pour s’informer, mais sur les 100 médias numériques que compte le pays, pas moins de 60 sont bloqués par la Commission nationale des télécommunications (Conatel), un organisme de régulation du secteur, selon l’ONG Espacio Público. Se pose alors la question de savoir comment mener une campagne dans ces conditions. En revenant au contact direct.

« Les difficultés à réaliser une communication à grande échelle sont évidentes en raison de l’hégémonie en matière de communication. L’opposition fait campagne dans les zones les plus reculées des villes, dans les endroits les plus, pour ainsi dire, analogiques. Mais c’est dans ces lieux que, au-delà des réseaux sociaux, s’insère un réseau communautaire de contact d’individu à individu. Il s’agit d’une campagne à l’ancienne, mais avec la capacité de diffuser massivement le parcours ou l’itinéraire [du candidat] à travers ces réseaux sociaux », explique Carmen Beatriz Fernández, également professeure de communication politique à l’université de Navarre, en Espagne.

Selon le Centro de Estudios Populares, c’est à travers WhatsApp et Facebook, les réseaux les plus utilisés au niveau communautaire, que les citoyens obtiennent des informations sur les propositions gouvernementales des candidats et sur leurs activités et, en fonction de cela, façonnent leurs intentions de vote, se rapprochant, dans le cas de l’opposition, des orientations de vote indiquées par Mme Machado.

Mme Fernández explique que, par exemple, quelqu’un qui voit María Corina Machado lors d’un événement de promotion, ou qui en voit la publicité, envoie un message au groupe WhatsApp de la famille et, à partir de là, l’information est répliquée dans tout le quartier ou la ville, « générant une viralité très importante qui est organique et très similaire à la façon dont les choses devenaient virales avant notre passage à la logique numérique ».

This article has been translated from Spanish by Charles Katsidonis