Entre souffrances et espoirs, le chemin tortueux des enfants pour sortir du travail des mines dans l’Est de la RD-Congo

 Entre souffrances et espoirs, le chemin tortueux des enfants pour sortir du travail des mines dans l'Est de la RD-Congo

Un jeune garçon dans une mine d’or artisanale dans la région du lac Kivu, en mars 2017. Dans l’Est de la RDC, on trouve encore de nombreux jeunes, en âge d’être scolarisés, en train de creuser ou transporter les sacs de précieux minerais. La pauvreté, l’insécurité, et les profits engendrés au bénéfice de certains acteurs nuisent aux efforts entrepris pour éradiquer le phénomène.

(AFP-Belga/Griff Tapper)

À Rubaya, à 45 kilomètres de Goma, une dizaine de carrés miniers à ciel ouvert exploitent du niobium, de la cassitérite et du coltan (colombo-tantalite). Autour de la terre éventrée, transformée en puits de boue à la moindre pluie, des jeunes en âge d’être scolarisés travaillent : creusage, lavage des minerais, triage, transport, etc. Toutes les tâches semblent épuisantes sur les visages grimaçants des jeunes qui travaillent sans relâche. Ces minerais serviront notamment à la fabrication des condensateurs, présents dans tout produit électronique. La demande ne semble pas près de diminuer, tant la nouvelle économie numérique en est gourmande.

Jacques Muhire travaille à la journée dans un de ces carrés miniers. Il a abandonné l’école à 13 ans, raconte-t-il à Equal Times. « Nous n’avions pas d’argent à la maison pour manger entre deux récoltes, il fallait bien trouver une solution », justifie-t-il d’un ton poli, mais ferme, comme pour éviter les reproches. Trois ans ont passé, et il n’a jamais remis les pieds dans une salle de classe. Il passe ses journées à transporter des sacs de sable minéralisé, un travail qui lui rapporte entre 3 et 5 dollars américains par jour, en fonction du nombre de sacs transportés. « Un peu plus, les bons jours  », souligne-t-il.

Les chargements de 25 à 50 kilogrammes en font un travail fatigant, mais cela ne dissuade guère les jeunes de la région. Une trentaine d’adolescents de son âge, et parfois bien plus jeunes avec leurs visages de bambins, s’affairent à ses côtés.

« Mais nous sommes plus nombreux », précise-t-il, « il y a une autre équipe le matin  ». Jacques a beau être satisfait de pouvoir aider sa famille, il ne cache pas son inquiétude pour son avenir, et sa tristesse de ne pas disposer de meilleures perspectives.

La présence d’enfants en âge d’être scolarisés dans ces mines ne laisse personne indifférent. Des engagements ont été annoncés par le gouvernement congolais au cours des dernières années. La République démocratique du Congo (RDC) est ainsi signataire des Conventions 138 (qui fixe l’âge minimum pour travailler à 14 ans) et 182 (relative aux pires formes de travail des enfants de l’Organisation internationale du travail (OIT).

En 2011, le gouvernement congolais a soumis à l’OIT un plan d’action national pour en finir avec leur travail dans les mines. Il prévoyait notamment de « faire connaitre et appliquer la législation relative au travail des enfants », de « rendre accessible la formation technique et professionnelle », et de « donner accès à un programme d’éducation aux enfants soustraits au travail ». Mais aussi « d’améliorer les conditions de vie des ménages vulnérables », afin que la vulnérabilité socio-économique ne pousse pas des familles à faire travailler leurs enfants. Le programme était ambitieux, mais il n’a jamais passé le cap de l’adoption officielle.

Et depuis, bien peu a été fait. En 2014, une étude de l’Unicef (Fonds des Nations Unies pour l’enfance), estimait qu’on trouvait encore 40.000 enfants de tous les âges au fond des mines du sud-est du pays. Il est aujourd’hui impossible d’obtenir des chiffres précis, dans la mesure où aucun registre des « creuseurs », (appellation générique qui désigne tous les travailleurs qui gravitent autour de mines), n’existe.

La pauvreté, premier obstacle à la lutte contre le travail des enfants

L’exploitation minière est l’une de principales sources de revenus à Rubaya. Elle s’y fait de façon artisanale. Dans les carrés de terre ouverte au milieu de la verdoyante végétation du territoire de Masisi, au Nord-Kivu, on ne voit pas de puissants excavateurs, mais simplement des pelles, des pioches, et des bras musclés pour les manier. Des porteurs plus ou moins solidement bâtis remplacent les camions. Ils évacuent le minerai via les petits sentiers ravinés par les averses torrentielles qui s’abattent sur la région à la saison des pluies.

Beaucoup de foyers se reposent sur cette exploitation à faible valeur ajoutée. Cette « opportunité » pousse des familles de la région à mettre leurs enfants au travail, pour aider leurs parents. Ainsi, ces derniers, qui au départ ne peuvent pas étudier dans de bonnes conditions, faute des moyens financiers, abandonnent l’école. Un rapport de l’organisation locale Assodip (Association pour le Développement des initiatives paysannes) consulté par Equal Times, s’inquiète de cette situation fréquente dans la zone : il souligne que sur huit écoles de Rubaya, lors de l’année scolaire 2018-2019, le taux d’abandon est passé de 661 cas, soit 28 % des élèves l’année précédente, à 991 cas, soit 39 %.

Consciente de la situation, Kinshasa a renouvelé en 2017 son engagement à éliminer le travail des enfants dans le secteur, cette fois avec la date de 2025 comme échéance.

Mais là encore, bien peu a été fait, selon un rapport alternatif publié par Afrewatch dans le cadre de l’examen périodique universel de la RDC par le Conseil des Droits de l’Homme des Nations unies. Et à écouter les connaisseurs de la réalité sociale dans l’Est de la RDC, cette promesse risque une nouvelle fois d’échouer sur la réalité économique. « Les parents ne font pas travailler leurs enfants de gaîté de cœur. Bien souvent, ils sont forcés à le faire, à cause de la pauvreté », soulignait Roger Nkambu, qui travaille pour la section congolaise de l’OIT, à l’occasion du Forum pour la paix, organisé à Paris.

Une situation qu’illustre concrètement Jonas Bwira, un autre jeune mineur de 13 ans : « Quand je vais dans les mines, c’est pour seconder mes parents pour avoir de quoi manger en famille », explique ce jeune dont le visage fatigué témoigne de son mal-être psychologique. « Nous sommes payés par tour ou par travail accompli. J’entre dans la mine le matin, et le soir, je rentre à la maison avec mon argent. » Son nouveau travail de porteur a l’avantage d’être moins dangereux que le précédent, quand il devait plonger sous l’eau pour poser des étais.

Le contexte de pauvreté qui prévalait au moment du premier engagement à en finir avec le travail des enfants dans les mines semble être toujours de mise. Les statistiques de la Banque mondiale confirment ce constat : alors qu’en 2012, 77 % de la population vivait avec moins de 1,9 dollar US par jour, ce taux était encore de 73 % en 2018. Ces chiffres classent la RDC parmi les pays avec la plus forte pauvreté au monde. Dans ces conditions, peu d’observateurs voient comment le nouvel engagement pourrait être tenu, là où les précédents se sont heurtés de plein fouet à la réalité socio-économique. « Nous savons bien que ce travail nous prive d’avenir », reprend Jacques Muhire, le jeune mineur. « Moi-même j’aimerais faire autre chose. Mais quoi ? Il n’y a pas de travail ici. Priez pour nous, pour qu’un jour nous y arrivions. »

Les mentalités évoluent grâce à l’union des acteurs de terrain

Les actions prévues dans le cadre de la sensibilisation et mobilisation sociale (prévus dans le plan d’action national remis par la RDC à l’OIT) ont toutefois produit quelques effets. Le fait de mettre des enfants au travail est désormais jugé honteux. « Quand un chercheur ou un journaliste descend sur le terrain, les tenanciers de carrés miniers les cachent. Ils craignent d’être dénoncés et que leurs minerais ne soient pas achetés », explique Léopold Rutinigirwa, chercheur à l’Institut de recherche Pole Institute, à Goma. Les exploitants légaux assurent faire des efforts pour renvoyer les enfants vers les écoles.

Si le fait de sortir les enfants des mines reste la priorité numéro une, la question des femmes enceintes est, elle aussi, de plus en plus souvent abordée. « Des femmes enceintes travaillent aussi dans le secteur, et ça n’est pas sans risque pour la santé de leurs bébés », s’inquiète Jacques Mande Banza, secrétaire interprofessionnel de la Confédération syndicale du Congo (CSC) pour le Grand Katanga et qui s’est confié à Equal Times  : « Elles manipulent des minerais dans lesquels il peut y avoir des traces d’uranium, sans protection. Cela risque de provoquer des malformations chez les enfants. »

« En tant que syndicats, nous tentons de les dissuader de travailler dans ces conditions. Nous les informons des risques. La plupart sont réceptives à nos arguments. Malheureusement, elles finissent souvent par revenir à ce travail, car elles n’ont pas d’autres moyens de gagner leur vie. »

Les femmes sont également invitées à ne plus amener avec elles leurs jeunes enfants, afin d’éviter de les exposer aux maladies pulmonaires liées à la respiration des poussières de minerai, notamment celles émises par l’exploitation du cobalt. L’Organisation mondiale de la santé a mis en garde à plusieurs reprises contre les effets négatifs de l’exposition à ce minerai à court et long terme. Mais ici aussi, le besoin de gagner sa vie au jour le jour l’emporte sur les préoccupations sanitaires à long terme, constate le syndicaliste.

Pour éviter que les mêmes causes ne produisent les mêmes effets, Roger Nkambu, appelle à « trouver des alternatives, à la fois pour les enfants et pour les familles. » L’Union Nationale des Travailleurs du Congo (UNTC) vient de profiter de la sortie d’un rapport sur le travail des enfants dans les mines [non disponible en ligne] pour appeler le gouvernement congolais à s’impliquer plus activement dans la lutte contre ce phénomène. Il s’agit, notamment, de mettre un terme à l’habitude pour les parents désargentés d’emmener leurs enfants avec eux dans la mine afin de générer un peu plus de revenus.

Le syndicat a uni ses forces à celles de l’Institut National de Préparation Professionnelle (INPP) – une structure publique qui dépend du Ministère de l’Emploi, du Travail et de la Prévoyance Sociale, et bénéficie de soutien, entre autres, des agences de coopération française et japonaise – pour installer des centres de formations pour les enfants travaillant dans les mines. L’objectif est de leur fournir une éducation qui leur permettra de se lancer professionnellement, avec la garantie de subvenir à leurs besoins. Au cours des trois dernières années, 1.800 enfants déscolarisés du Nord-Kivu ont bénéficié de formations dans ce cadre. « Certains nous ont été adressés par des coopératives minières qui ont décidé de "faire le ménage dans leurs employés" suite aux pressions qu’elles ont reçues contre le travail des enfants. D’autres ont été repérés par nos agents de sensibilisation. Ils descendent régulièrement sur le terrain à la rencontre des enfants non-scolarisés. Ce sont des jeunes qui sont passés par toutes sortes de maltraitances : les uns ont été utilisés par des groupes armés puis démobilisés, les autres vivent dans des familles très pauvres, des jeunes filles sont rejetées par leurs proches car porteuses du VIH… Ce sont toujours des histoires difficiles », explique à Equal Times Josué Masudi Baruani, directeur provincial de l’INPP.

Il est convaincu que ces formations professionnelles sont la meilleure façon d’en finir avec le travail des enfants dans les mines, et met toute son énergie à en convaincre les responsables politiques. «  Les jeunes viennent dans nos centres, on leur enseigne des compétences techniques dont le pays a besoin. C’est à dire la mécanique, la maçonnerie… Une fois formé, le jeune est capable de se construire une bonne vie. Il ne dépend plus d’exploitants de carrés miniers qui ne le payent pas correctement, puisqu’il pourra gagner plus avec ses compétences. »

« Ce genre de projets montre aux parents et à la communauté que l’enfant sera plus utile aux siens s’il va à l’école. C’est en développant de tels projets qu’on va développer notre pays et mettre un terme au travail des enfants. Malheureusement, nous ne sommes pas encore en mesure de former tous les enfants qui travaillent dans les mines. »

Josué Masudi Baruani insiste sur le fait que la question du développement est centrale dans le projet d’en finir avec le travail des enfants. De nombreux travailleurs des mines étaient auparavant des agriculteurs, qui ont renoncé à exploiter leur terre devant le besoin de se procurer quelques liquidités. Il souligne pourtant le potentiel de ce secteur. « Même s’il ne génère pas de haute valeur ajoutée, il peut soutenir un développement progressif du pays. Les agriculteurs et éleveurs ont besoin d’infrastructures telles que des routes. Cela leur permet de commercialiser leurs excédents, et donc de disposer de revenus. Ce sont ces revenus qui vont les dissuader d’emmener leurs petits travailler dans les mines. Il n’y a que ce développement progressif du pays qui nous permettra d’en finir avec le travail des enfants. »

Un secteur fragmenté où il est difficile de faire appliquer la loi

Si les autorités peinent à en finir avec le travail des enfants dans les mines, c’est aussi du fait de l’organisation du secteur. Les plus grandes mines sont exploitées par des multinationales (Randgold, Glencore, China Molybdenam, Ivanhoe…). Celles-ci, malgré un lobbying parfois intensif afin de maximiser leurs profits, sont connues et exploitent de vastes sites. Il est dès lors relativement simple pour les autorités de contrôler ce qu’il s’y passe.

En parallèle à cette exploitation industrielle, le sol est exploité depuis les années 70 par des creuseurs. Ils produisent, de manière artisanale, de petites quantités de minerais. Il est impossible de déterminer la part du secteur formel et informel dans l’ensemble du secteur minier, faute de statistiques à ce sujet. Mais le nombre de mines artisanales reste important, notamment dans l’Est du pays. Dans cette région, le manque d’infrastructures et l’insécurité dissuadent les multinationales de procéder à des investissements trop importants. Ce type d’exploitation, qui s’est mise en place suite à la décision de l’ancien Président Mobutu de « Zaïrianiser » l’économie dans les années 80, est beaucoup plus difficile à contrôler pour les divisions provinciales du ministère des mines.

Elle se déroule dans des zones éloignées géographiquement, parfois sujettes à l’insécurité liée à la présence des bandes armées. Il est dès lors compliqué d’y envoyer des agents des autorités provinciales et de la Direction des mines.

« L’existence de mines informelles permet à des revendeurs de se fournir à bas-coûts auprès de creuseurs artisanaux. Ils font ainsi des profits sans devoir trop investir », constate Jacques Mande Banza, secrétaire interprofessionnel de la Confédération syndicale du Congo pour le Grand Katanga. « Le schéma est simple : un carré est exploité par un "PDG", qui revend ensuite sa marchandise à un exploitant qui a le droit de faire le commerce du minerai, et qui n’a parfois même pas de mine ! Et celui-ci peut revendre la marchandise à un grossiste, qui va lui-même alimenter ses clients, souvent en Asie. C’est comme cela que l’économie informelle, qui fait travailler des enfants, alimente l’économie formelle. En quelques ventes, le minerai qui a été extrait dans des conditions non légales devient légal. »

Face à cette situation, la CSC mène un travail de lobbying auprès des autorités afin d’intégrer toutes ces activités informelles dans le circuit « normal » de l’économie. « Cela permettra de mieux encadrer ce qui s’y déroule, et donc d’éviter le travail des enfants. Plus généralement, cela permettra de faire respecter les règles établies, et donc d’améliorer les conditions de travail de tous les travailleurs », conclut le responsable régional.

Un nouveau code pour aider les communautés locales à capter une part de la richesse

Le nouveau code minier adopté en 2018 doit favoriser cette formalisation de l’économie minière. Il a été relativement bien accueilli par les organisations syndicales du pays. « Ce code révisé constitue un progrès, car il vise à prendre en compte les failles qui ont permis à des compagnies minières d’accumuler des bénéfices aux dépens des travailleurs et travailleuses et des communautés riveraines », souligne une analyse d’IndustriALL Global Union, une structure internationale qui regroupe les syndicats congolais TUMEC, CSC, UNTC et OTUC. La principale mesure de ce nouveau code est la hausse des redevances versées par les compagnies à l’État, de 2 à 3,5 % pour le cuivre et l’or, et surtout de 5 à 10 % pour les minerais stratégiques, parmi lesquels les précieux cobalt, coltan et germanium.

IndustriALL Global Union, qui a participé à l’élaboration du nouveau code, pousse en faveur de son application malgré l’opposition des compagnies minières.

Elle espère que « la légère augmentation des redevances va donner à la RDC le capital nécessaire pour développer son potentiel minier ». Le pays n’aura ainsi plus besoin de déléguer cette tâche, et les profits qui vont avec, à des multinationales. Un atelier au sujet de ce nouveau code organisé à Kinshasa en juin 2019 (avec des organisations de la société civile comme l’Association africaine de défense des Droits de l’Homme, le Réseau Sud Congo, et le Réseau ressources naturelles), insiste pour que les dispositions du code soient effectivement mises en œuvre dans leur entièreté. Les participants ont notamment pointé le besoin que « les organisations de la société civile puissent accompagner les communautés locales en les informant de leurs droits liés au nouveau code via une vulgarisation de ce dernier, que ce soit concernant le fonds pour les générations futures, la dotation pour le développement communautaire, etc… ».

Sur le terrain, les avis sur l’application du nouveau code sont très partagés. Des problèmes sont récurrents, notamment en ce qui concerne la rétrocession des recettes. Celles-ci n’arrivent pas toujours jusqu’aux communes où sont implantées les entreprises, comme le montrent les protestations de la chefferie de Bunkeya dans la province de Lualaba, où plusieurs localités disent ne pas voir la couleur de cet argent. « L’État doit être plus efficace dans la mise en œuvre de ce qu’il annonce. Il est urgent de passer de la théorie à la pratique, que les accords conclus soient effectivement mis en œuvre », reprend Jacques Mande Banza.

Le problème des groupes armés

En plus des mines exploitées par de grandes sociétés minières et celles exploitées par des creuseurs artisanaux, on trouve nombre de mines dans des zones où il y a des conflits locaux. Celles-ci relèvent de l’économie de guerre, un système où les profits engendrés vont uniquement aux chefs de guerre. Cette structure rend très compliqué, sinon impossible, d’y faire appliquer des normes favorables au bien-être des travailleurs. Et cela, qu’il s’agisse d’enfants ou d’adultes.

« L’État ne contrôlant pas l’intégralité du territoire et ne disposant pas toujours des capitaux nécessaires au développement du secteur, il a été suppléé par des groupes armés qui font régner leur loi. Il s’agit parfois même de militaires congolais », explique Fidel Bafilemba, chercheur et coordinateur du GATT-RN (Groupe d’appui à la traçabilité et à la transparence dans la gestion des ressources naturelles). L’implication de militaires dans le trafic peut étonner au premier regard. Elle s’explique par la faiblesse de l’État : incapable de rémunérer correctement ses soldats, il les laisse se servir sur le terrain. Dans ces conditions, le chercheur juge difficile de mettre un terme au travail des enfants.

L’International Peace Information Service (IPIS, organisation qui mène des recherches et collecte des données sur les liens entre les conflits armés et les ressources minières dans l’est de la RDC) estime que 66 % des sites miniers de l’Est du pays sont affectés par une ingérence des groupes armés. Ils ne se sentent évidemment pas engagés par les mesures prises par les autorités. Le gouvernement congolais affirme régulièrement sa volonté de mettre un terme à cette situation, afin de faire appliquer ses règles. Mais il se heurte à la réalité militaire. Les forces armées du pays ont des difficultés à s’imposer face aux milices responsables des exactions dans la région de Beni (plusieurs milliers de civils tués dans des attaques à la machette et aux armes légères depuis 2014).

Le travail des enfants, une activité à haute valeur ajoutée

Si transporter de lourds colis sous un soleil accablant ou sous une atmosphère humide est épuisant pour tous les travailleurs, ça l’est encore plus pour les jeunes enfants. Malgré cette situation, certains ne se soucient guère de les voir s’activer un peu plus bas dans les carrés miniers. À l’inverse, ils soulignent les avantages que procurent ces équipes où les adolescents font figure d’anciens. « Les enfants sont une main d’œuvre qui coûte moins cher. En plus de cela, ils ne sont pas exigeants, contrairement aux adultes. Un groupe de 30 enfants peut transporter trois à quatre tonnes de sables minéralisés en une seule journée, et à moindre coût », avoue sans gêne un artisan minier d’une des mines de Rubaya, tout en insistant tout de même pour ne pas être nommé. Et les conditions de travail ne répondent à aucun standard international. « On marche jusqu’à deux heures d’affilé avec des colis de 25 à 50 kg, pour emmener la production de la mine à l’entrepôt du ‘boss’. Il faut souvent payer des policiers qui nous demandent de l’argent sur la route. Quand on ne marche pas assez vite, on est parfois battus, car le propriétaire a peur qu’on se fasse voler la marchandise si on arrive trop tard », reprend Jacques Muhire, en référence à l’insécurité qui sévit dans la région.

Cette situation fait enrager Tchernozème Kambale, président de l’Union Nationale des Travailleurs du Congo (UNTC) qui s’est entretenu avec Equal Times : « Ce sont les exploitants artisanaux qui en profitent. Les enfants ne reçoivent que des miettes, cela permet aux exploitants de faire de très bonnes affaires. Malheureusement, c’est au détriment du bien-être des petits ». Il estime que les salaires perçus ne permettent pas de couvrir les besoins minimaux de chacun. Il n’hésite pas à pointer du doigt la responsabilité des acheteurs, qu’il accuse de fermer les yeux pour continuer à profiter de la manne des minerais bon-marché. « Si toutes ces matières premières étaient extraites en respectant les normes, elles seraient bien plus chères pour les entreprises étrangères qui les achètent », insiste-t-il. Il faut rappeler qu’à cause de cela des creuseurs meurent très souvent à cause d’accidents.

Des pressions extérieures pour en finir avec la manne des minerais bon-marchés

Le salut pourrait-il venir de l’étranger ? Une piste parfois évoquée par les défenseurs des droits humains consiste à empêcher les intermédiaires de commercialiser des minerais douteux. Ils citent l’exemple de ce qui s’est fait avec les « diamants de sang », via le système de certification du Processus de Kimberley. Les législations adoptées aux États-Unis et en Europe (le Dodd-Frank Act, adopté en 2010, qui impose aux sociétés cotées de dévoiler d’où viennent leurs minerais, ce qui exige une traçabilité ; et la législation européenne sur les minerais provenant de zones de conflits, adoptée en 2017, qui entrera en vigueur début 2021), ont bien des effets, mais ceux-ci restent limités.

D’un côté, les règles s’imposent à toutes les sociétés, et notamment celles situées au bout de la chaine de production (Apple, Tesla,…). Elles doivent donc exercer une pression sur leurs fournisseurs de matières premières, notamment les entreprises chinoises. Celles-ci sont de plus en plus nombreuses dans le secteur de l’extraction minière en RDC, et ne se montrent guère plus scrupuleuses que les sociétés occidentales qu’elles supplantent progressivement. En 2016, un rapport d’Amnesty International pointait ainsi du doigt la Congo Dongfang Mining, filiale du géant chinois de l’exploitation minière Zhejiang Huayou Cobalt Ltd, qu’il accusait d’acheter du minerai produit sur des sites ayant recours au travail des enfants.

De l’autre côté, les législations américaine et européenne montrent des failles. « Des réseaux criminels se sont mis en place afin de contourner les règles. Ils parviennent à réexporter frauduleusement les minerais via les mines des pays voisins », explique Fidel Bafilemba à Equal Times.

« Toutes ces lois permettent à l’Occident d’avoir une conscience tranquille, car ces États ne veulent pas être accusés de sponsoriser les violations des Droits de l’Homme. Mais cela ne suffit pas », déplore-t-il. Il estime que, même si le processus en cours de réorganisation du secteur doit déboucher sur la certification de mines « propres », capables de renseigner sur les conditions de production du minerai, il faudra une pression plus forte sur les entreprises qui bénéficient des minerais congolais.

Cette complicité par omission est dénoncée par des défenseurs des droits humains. En décembre 2019, le collectif International Rights Advocates a déposé une plainte contre les sociétés de haute technologie Apple, Alphabet (Google), Dell, Microsoft et Tesla. Il les accuse d’avoir sciemment « profité, aidé et encouragé l’utilisation cruelle et brutale de jeunes enfants en RDC ». Le collectif affirme que « ces entreprises n’ignorent pas qu’une partie du cobalt qu’elles exploitent est extraite par des enfants ».

La plainte leur reproche donc de faire partie d’un système forçant les enfants au travail et de profiter du faible coût des minerais pour réaliser leurs profits. La liste des accusés pourrait encore s’allonger, puisque le collectif continue d’enquêter sur d’autres sociétés. « Nous ferons tout notre possible pour obtenir rapidement justice. Au cours de mes 35 années en tant qu’avocat des droits humains, je n’ai jamais vu d’abus dans une telle proportion. Cette incroyable cruauté et avidité doivent cesser », a lancé l’avocat principal des demandeurs, Terry Collingsworth, lors du dépôt de la plainte. Le Dr Roger-Claude Liwanga, avocat congolais et membre de l’équipe juridique, espère que cette plainte marquera « le début de la fin de l’impunité pour ceux qui bénéficient économiquement du travail des enfants dans l’industrie minière de la RDC. »

PS : Ce reportage a pu être réalisé grâce au financement d’Union to Union — une initiative des syndicats suédois.