« Haïti a besoin de nouveaux discours » - et le peuple haïtien mérite tout notre soutien

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Alors que la tempête politique des présidentielles américaines de 2016 battait son plein, l’ouragan Matthew est venu frapper de plein fouet Haïti le 4 octobre dernier.

Les dégâts ont été considérables : Un mois plus tard, l’estimation des pertes matérielles se poursuit, alors que le bilan des pertes humaines ne cesse de s’alourdir. La totalité des récoltes, une grande partie des arbres et plus de 80% des logements dans des régions entières du pays ont été détruits.

Malgré cela, l’événement a manqué de retenir l’attention dû, vraisemblablement, à la campagne électorale en cours aux États-Unis.

L’ouragan Matthew était de catégorie 4, avec des vents de 233 kilomètres par heure. Il s’agissait du premier ouragan de catégorie 4 depuis l’ouragan Hazel, en 1954, qui avait marqué le point de départ de la présence des organisations non gouvernementales (ONG) dans le pays.

L’anthropologue Gina Athene Ulysse a inspiré une génération entière de savants, nous aiguillonnant de son appel d’une simplicité trompeuse : « Haïti a besoin de nouveaux discours. »

Un plaidoyer d’autant plus urgent à la lumière de la couverture donnée à cet ouragan.

L’aide humanitaire en réponse aux catastrophes est facilitée par la couverture médiatique. Un article paru dans le journal Disasters a démontré une corrélation entre le nombre de secondes accordées à une catastrophe donnée dans les journaux télédiffusés aux heures de grande écoute et la générosité de la réponse.

Cependant, la visibilité médiatique élevée suscitée par le séisme haïtien en 2010 – et la générosité qu’il a inspirée – a eu son prix. Alors que les récits de la dévastation évoquaient pour nombre d’observateurs des images d’enfer sur terre, où des phrases comme « état défaillant » étaient répétées à satiété, les médias étrangers ont en quelque sorte aussi naturalisé le contrôle étranger de la réponse.

La couverture médiatique – alors comme maintenant – souligne l’importance de ce que l’on pourrait nommer les « discours autour des catastrophes ». Ce qui est couvert, ce qui ne l’est pas, celui qui est reconnu comme un héros et celui dont les efforts sont ignorés, autant de versions des faits qui ont une incidence sur les résultats. J’examine cette corrélation plus en détail dans un des chapitres d’un livre paru récemment.

L’aide est arrivée avec une lenteur pénible. La tempête tropicale a frappé certaines des régions les plus reculées d’Haïti, y compris la Grand’Anse et la province du Nord-ouest. Le Sud et Nippes, également touchés par Matthew, sont plus facilement accessibles depuis la capitale.

Les retards dans la distribution de l’aide sont une conséquence directe de la centralisation du pouvoir politique et économique à Port-au-Prince, un processus amorcé depuis l’Occupation américaine en 1915 et qui s’est accéléré sous l’effet des politiques économiques néolibérales imposées par le gouvernement des États-Unis et les institutions multilatérales comme la Banque mondiale et le Fonds monétaires international (FMI), entre autres.

Naguère dotées de ports et d’économies régionales prospères, ces villes secondaires dépendent désormais pour leur approvisionnement quasi-exclusivement de la route les reliant à la capitale. La province de Grand’Anse et la capitale provinciale Jérémie se trouvent particulièrement isolées. Leur ressource économique vitale, le charbon, a connu un essor croissant au cours des dernières années, proportionnel à l’avancement de la route asphaltée.

Compte tenu de l’état fragile de l’infrastructure et des communications, les gouvernements locaux haïtiens et le Département de la protection civile (DPC) ont accompli un travail admirable à l’heure d’évacuer les personnes les plus exposées aux risques. Déjà déplacés une première fois vers Les Cayes, les habitants de l’île-à-Vache ont à nouveau été déplacés, cette fois par le déluge. À Abricots, à une heure et demie de Jérémie via une piste difficile et rocailleuse, les pouvoirs publics ont déplacé la population vers les hauts.

Ernst Mathurin, directeur de GRAMIR, une ONG forte de 30 années d’expérience dans la province de Grand’Anse, la plus fortement touchée par l’ouragan, a déclaré : « Sans l’engagement actif des CASEC (conseils d’administration de la section communale), des maires et des Département de protection civile, il y aurait facilement eu jusque dix fois plus de morts. »

Le vendredi 7 octobre, soit deux jours après le passage de Matthew, le gouvernement municipal d’Abricots publiait une Estimation des besoins d’aide humanitaire d’urgence. Le maire Jean Ricarlto Louis a informé que des résidents de sa localité avaient ouvert les portes de leurs foyers et contribué des vivres et même de l’argent aux efforts humanitaires. « Cependant, ces fonds arrivent à épuisement. »

Ces initiatives éparses mettent en exergue les limites et a fortiori la pénurie de ressources.

 

L’échec de l’aide internationale

L’ouragan Matthew a constitué la démonstration ultime de l’échec cinglant de la réponse humanitaire internationale, que le cinématographe haïtien Raoul Peck a, dans son dernier film, qualifié d’« Assistance Mortelle ». Dit simplement, Haïti n’a pas été, contrairement à la promesse enjouée de Bill Clinton, « mieux reconstruit » grâce aux 16 milliards USD d’aide humanitaire affectés suite au séisme de 2010.

Les spécialistes et chercheurs haïtiens, les journalistes et les mouvements sociaux ont été parmi les nombreux acteurs à avoir tiré de précieux enseignements des répliques humanitaires. Ceux-ci incluent :

1) Soutien aux initiatives conduites par le peuple et les organisations haïtiennes ;

2) En cas de contribution d’aide à une agence étrangère, exiger à celle-ci de divulguer ses décisions et ses relations aux collectivité locales ;

3) Solidarité, pas charité ;

4) S’attaquer aux causes profondes, y compris les politiques néolibérales appliquées par nos gouvernements ;

5) Demander que notre aide repose sur une participation effective des collectivités locales, pas seulement pour l’exécution des travaux mais aussi et surtout à l’heure d’établir les priorités et de déterminer comment les travaux seront menés à bien ;

6) Renforcer concrètement la capacité humaine – veiller, cette fois, à ce que les compétences et l’expérience soient partagées avec une masse critique d’acteurs haïtiens qui peuvent et doivent être chargés de la prise de décision ;

7) Établir un lien entre l’aide humanitaire et le développement (contrairement au modèle néolibéral suranné et défaillant) et la préparation face aux catastrophes.

Le Mouvement patriotique démocratique populaire (Mouvman patriyotik demokratik popilè, MPDP) a émis une déclaration, également le 7 octobre, où il affirme : « Le gouvernement et les autorités locales ne peuvent tolérer ou permettre que toute organisation internationale, multilatérale, bilatérale ou non gouvernementale contourne l’autorité de l’État ou des organisations locales pour coordonner et gérer à leur place. Certes, le pays a besoin d’aide et de solidarité pour se sortir de cette mauvaise passe dans laquelle Matthew nous a plongés de plus belle. Mais ce n’est pas une raison pour accepter que quiconque s’en serve comme prétexte pour nous subjuguer encore plus à l’occupation/la domination ! »

Certains en appellent aux agences internationales à prendre un engagement, à faire mieux cette fois, en s’en tenant à de nouvelles normes minima. Un consensus semble se dessiner autour de l’importance d’un soutien aux initiatives locales.

Des initiatives conduites par Haïti, pour peu qu’elles soient correctement financées, peuvent faire la différence. Chenet Jean-Baptiste, directeur de l’Institut de technologie et d’animation ITECA, basé à Gressier, lieu situé à l’épicentre du séisme de 2010, a visité les plus de 800 logements construits depuis lors. Un seul d’entre eux présentait des dégâts au niveau de la toiture. On ne peut pas en dire autant des abris provisoires mis à disposition par les ONG internationales.

C’est une histoire qui risque de se répéter. Il est essentiel de rappeler que dans les discours autour des catastrophes – et les actions qu’ils inspirent – le peuple et les institutions haïtiens doivent occuper une place centrale dans ce processus.
 
Ceci est une version mise à jour d’un article paru initialement dans Common Dreams.