Khashoggi, monnaie d’échange pour la Turquie

Khashoggi, monnaie d'échange pour la Turquie

Turkish President Recep Tayyip Erdogan, acting as though he were not responsible for the fact that the country he rules has the highest number of imprisoned journalists, is now trying to present himself as a fervent defender of freedom of expression. Photo taken at an official graduation ceremony in Ankara, 26 October 2018.

(AP/Presidency Press Service)

La brutalité et le mépris des règles les plus fondamentales du droit se sont imposés de longue date comme la norme au sein de la communauté internationale.

Ainsi, pour ne citer que quelques cas notoires, Washington nous a habitués aux exécutions extrajudiciaires, Moscou aux assassinats de dissidents et de personnes ayant critiqué le pouvoir, Pékin à la purge des citoyens mécontents et à la rééducation forcée des minorités gênantes et, sans pour autant épuiser la liste des contrevenants, l’Union européenne qui néglige toutes ces personnes qui se noient en Méditerranée en tentant de rejoindre son territoire.

C’est pourquoi, à ce stade, il est malheureusement peu surprenant qu’une affaire comme celle de l’élimination de Jamal Khashoggi, surtout du fait qu’elle implique un régime comme celui de l’Arabie saoudite, responsable de l’exécution annuelle de plus de 150 personnes condamnées à la peine de mort dans des procès guère orthodoxes, la promotion du radicalisme islamique et de la violence djihadiste dans diverses régions du monde, le déni de droits à sa propre population (les femmes en tête) et les crimes de guerre commis quotidiennement par celui-ci au Yémen.

Il est encore donc encore plus choquant qu’à cette occasion un tollé international se soit fait entendre ; comme si l’assassinat de M. Khashoggi avait fait apparaître un élément inconnu jusqu’alors sur la nature de la dynastie saoudienne. Un régime despotique tellement habitué à faire comme bon lui semble sans conséquences significatives — outre les lamentations formalistes de rigueur de type « deeply concerned » — qu’il n’est pas surprenant qu’il ait perdu la notion des limites qui existent dans sa manière d’exercer le pouvoir.

Et, en réalité, si Recep Tayyip Erdoğan n’avait pas vu dans cet épisode méprisable une occasion inespérée de tenter d’inverser une double dynamique pernicieuse, aussi bien avec Riyad qu’avec Washington, la disparition du journaliste et critique saoudien n’aurait certainement pas reçu plus d’attention que celle de tant d’autres avant lui.

M. Erdoğan, comme s’il n’était pas le dirigeant responsable du fait que la Turquie soit le pays qui emprisonne le plus de journalistes, entend désormais se positionner comme un fervent défenseur de la liberté d’expression.

Et avec une fuite de documents orchestrée avec minutie concernant ce qui pourrait s’être déroulé le 2 octobre au consulat à Istanbul et sur les responsabilités ultimes dans l’élimination de M. Khashoggi, a choisi de jouer le tout pour le tout.

Toute sa stratégie consiste à faire croire au monde, sans toutefois le nommer directement à aucun moment, qu’il dispose de suffisamment de preuves pour incriminer Mohammed Ben Salmane (MBS) lui-même, le prince héritier de l’Arabie saoudite.

M. Erdoğan aspire à s’installer à la tête de l’islam sunnite, en compétition claire avec Riyad. Une compétition vieille de plusieurs siècles dans laquelle Riyad semblait avoir acquis un avantage au cours des dernières décennies (surtout depuis que le pays a noué un lien fort avec Washington il y a de cela 75 ans, encore en place aujourd’hui), sans oublier qu’au XIXe siècle, le souverain saoudien avait dû s’incliner devant les Turcs (et même perdu sa tête).

Tout semble indiquer que M. Erdoğan, du moins pour l’instant, ne souhaite pas rompre les relations avec Riyad (d’où son jeu subtil consistant à chanter les louanges du roi Salmane tout en s’écartant de son fils) puisque les Saoudiens sont des clients et investisseurs très importants pour l’économie turque actuellement dans la tourmente.

Toutefois, il est important de comprendre qu’il utilise à présent les informations qu’il possède pour s’assurer que Riyad perde non seulement des points aux yeux du monde dans la lutte pour prendre la tête de l’islam sunnite, mais aussi pour que le pays paie, sous forme d’investissements, de dons ou toute autre formule qui permettrait à Ankara de s’extirper de la crise, en contrepartie des renseignements qui pourraient nuire au bon déroulement des plans de succession de MBS et plonger la monarchie saoudienne dans une crise aux proportions colossales.

Atout ou bluff ?

Dans le même temps, il apparaît tout aussi manifeste que M. Erdoğan entende regagner des points auprès de Washington en utilisant le même système. Dans la mesure où la chute de MBS constituerait un revers majeur pour les plans de l’administration Trump visant à asseoir un partenaire désigné pour maintenir la stabilité au Moyen-Orient (et faciliter les fonds destinés à « acheter » l’acceptation des Palestiniens de son plan de paix, encore inconnu, avec Israël), la Turquie compte tirer son épingle du jeu en échange de sa discrétion sur les informations relatives à la mort de M. Khashoggi dont elle est censée disposer.

La liste des demandes qu’Ankara souhaite désormais adresser à Washington pourrait aller de l’obtention d’un soutien plus ferme de la part du FMI pour atténuer ses problèmes économiques à la livraison de Fethullah Gülen, qualifié par Ankara de principal « instigateur du coup d’État manqué » de juin 2016 en passant par la suppression ou du moins la réduction du soutien américain aux milices kurdes syrienne et irakienne que la Turquie décrit comme des groupes terroristes.

Mais ce même va-tout pourrait se retourner violemment contre lui si M. Erdoğan allait trop loin dans ses demandes et, surtout, si l’on découvrait que tout n’était que bluff et qu’il n’avait pas en sa possession plus de données que ce qui avait été diffusé jusque-là afin de faire porter la responsabilité directement sur l’héritier du trône saoudien. Parce que, dans ce cas, ni Riyad ni Washington n’hésiteront à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour que M. Erdoğan paie le prix fort pour l’âcre crise qu’ils traversent actuellement.

On peut supposer que c’est précisément pour élucider cette énigme que la directrice de la CIA, Gina Haspel, vient de se rendre en Turquie. Ses conclusions détermineront dans une large mesure si Washington et Riyad s’adapteront finalement à ce que M. Erdoğan exige d’eux, ou si tout restera comme avant : les condamnations formelles de rigueur, aussi tonitruantes qu’inoffensives, et quelques évictions « obligatoires » imposées par Riyad qui protégeront MBS.

En ce qui concerne le régime saoudien lui-même, il suffit de signaler que le monarque a décidé de procéder à une réforme des services de renseignement et de sécurité du royaume et qu’il a créé une commission à la tête de laquelle il a placé... MBS. Preuve s’il en est que la dynastie saoudienne reste intimement convaincue que les fondements de son pouvoir ne sont pas menacés et que, lorsque la tempête médiatique et politique actuelle aura faibli, tout reprendra son cours normal.
Nous verrons bien.

This article has been translated from Spanish.