L’ambition spatiale des Émirats arabes unis : bien au-delà du pétrole

L'ambition spatiale des Émirats arabes unis : bien au-delà du pétrole

On 9 February 2021, Dubai’s Burj Khalifa tower was lit up with the message ‘Historic Achievement’, in tribute to the Al Amal (Hope) spacecraft, which on that day had successfully entered the orbit of Mars, completing the Arab world’s first interplanetary mission.

(Giuseppe Cacace/AFP )

Parallèlement à la course à l’espace que se livrent les grandes puissances, la poussée d’autres acteurs sans tradition dans ce domaine, mais non moins déterminés à y assumer des positions importantes, se fait ressentir depuis quelque temps. Parmi eux, les Émirats arabes unis (EAU). La fédération de sept cités-États a récemment franchi une étape historique en réussissant, le 9 février dernier, date qui coïncide avec le cinquantième anniversaire de sa création, à placer la sonde Al-Amal (Espoir) sur l’orbite de la Planète rouge. Un succès incontestable qui ne manquera pas de galvaniser le régime autocratique dirigé de facto par Mohamed bin Zayed (MbZ).

Cet exploit technique fait des Émirats arabes unis le premier pays arabe et le cinquième pays au monde à atteindre la Planète rouge, devançant la Chine et n’étant précédé que par l’URSS, les États-Unis, l’Union européenne et l’Inde. Il est aussi le deuxième pays (après l’Inde) à y arriver dès la première tentative. Il est également à noter que les ingénieurs émiratis ont amélioré de façon extraordinaire leurs capacités depuis la création, en 2014, de l’Agence spatiale émiratie, grâce initialement à leurs accords de coopération avec Paris et Londres. On retient, notamment, la construction de plusieurs petits satellites (tels que le KhalifaSat, lancé en octobre 2019) et l’envoi, dès 2019, du premier astronaute émirati à la Station spatiale internationale.

Il reste, néanmoins, encore de nombreuses étapes à franchir avant que les EAU ne disposent d’une autonomie suffisante pour pouvoir parler d’égalité avec les grandes puissances mentionnées plus haut. Il n’est pas anodin que la sonde émiratie ait été construite et assemblée aux États-Unis – avec la collaboration principale de l’Université du Colorado, à Boulder, et de divers autres organismes américains – et lancée le 19 juillet depuis le centre spatial de Tanegashima, au Japon, au moyen d’un lanceur nippon. Tout cela n’enlève rien au fait que les Émirats arabes unis constituent déjà un candidat de choix pour l’avenir de l’aventure spatiale, avec le centre spatial Mohammed bin Rashid (actif depuis 2006) comme principale référence. De fait, les EAU ont déjà annoncé qu’ils ambitionnaient d’envoyer un vaisseau spatial sur la Lune en 2024 et d’établir une colonie humaine sur Mars dans le courant des cent prochaines années.

Prestige international, alternatives à l’or noir et contre-révolution

Contrairement aux priorités qui dominent l’agenda des grandes puissances, engagées dans une course géostratégique pour le leadership mondial tous azimuts, les efforts déployés par les Émirats dans ce domaine répondent au moins à deux objectifs : accroître leur prestige international et explorer des alternatives à l’économie pétrolière.

D’une part, conscients des limites imposées par leur taille – 83.000 km2 pour seulement 9,9 millions d’habitants (dont à peine 12 % de nationaux) – les EAU cherchent depuis longtemps à se forger une voix propre, sans se laisser phagocyter par l’Arabie saoudite, leader incontesté mais indigeste du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Et plutôt que de le faire en tant que champions de la démocratie ou des droits humains – domaines dans lesquels ils échouent lamentablement –, ils ont préféré opter pour le sensationnalisme de projets pharaoniques tels que la tour Burj Khalifa – la plus haute construction humaine sur Terre –, l’organisation de l’Expo 2020 (reportée au mois d’octobre de cette année) ou l’annonce d’une mission vers la planète Mars.

MbZ est, avec le prince saoudien Mohammed bin Salman, le principal artisan d’une contre-révolution qui vise à barrer la route aux moindres tentatives de réforme amorcées par différentes sociétés arabes depuis le début du « printemps arabe », il y a maintenant dix ans.

Dans son empressement à éliminer les dissidents et les critiques de tous bords – avec l’islam politique comme ligne de mire –, MbZ n’a eu aucun scrupule à prendre la tête (aux côtés de Riyad) d’une mésaventure militaire aussi désastreuse que celle du Yémen, à se ranger du côté de l’armée rebelle libyenne sous le commandement du maréchal Khalifa Haftar, à soutenir le régime génocidaire syrien ou à normaliser ses relations avec Israël. Il est conscient qu’il contribue de cette façon non seulement à neutraliser les éventuelles menaces internes à un statu quo clairement déficient en termes démocratiques, mais que ce protagonisme accroît aussi son influence en tant qu’interlocuteur de choix dans les affaires régionales et même mondiales.

D’autre part, en ce qui concerne la recherche d’alternatives à l’économie pétrolière, la marche du temps confirme que nous sommes désormais bel et bien engagés dans une transition écologique dont la finalité est de dépasser le cap de la dépendance énergétique aux hydrocarbures. Ce processus, encadré par l’Accord de Paris, implique pour les pays producteurs d’hydrocarbures la nécessité urgente de mettre en œuvre des plans stratégiques alternatifs en vue de modifier les bases de leurs économies rentières, de monoculture, qui, dans bien des cas, n’ont pas été capables de diversifier suffisamment leurs structures productives. Des économies qui sont, dès lors, excessivement tributaires des fluctuations des prix de ces matières premières sur les marchés internationaux. Ainsi, lorsque survient une crise comme celle de 2008 – à laquelle sont venues s’ajouter la chute des prix des hydrocarbures et le début de la pandémie de Covid-19 – il s’avère d’autant plus difficile pour ces pays de maintenir la paix sociale ; ce qu’ils font généralement en « achetant », à grand renfort de subventions et d’aides, la loyauté de leurs sujets qui ne jouissent pas, en revanche, de droits et de libertés.

Dans de telles circonstances, les dysfonctionnements, la corruption et l’instinct répressif de certains régimes soucieux, avant tout, de s’accrocher au pouvoir coûte que coûte, deviennent plus visibles.

Les EAU sont la deuxième plus grande économie du monde arabe après l’Arabie saoudite, avec un PIB estimé à un peu plus de 420 milliards USD (environ 344 milliards d’euros). Selon le Fonds monétaire international, les EAU ont enregistré l’année dernière un déficit public de 9,9 % et une baisse du PIB de 6,6 %, avec une prévision de croissance pour cette année de seulement 1,3 %. Le plein emploi étant pratiquement garanti, les Émirats cherchent à intensifier la diversification de leur économie jusqu’à ce que le secteur des hydrocarbures ne représente plus qu’un tiers de l’économie nationale. Conscients, néanmoins, des défis que l’avenir immédiat pourrait leur réserver, ils restent fermement attachés à leur ligne de conduite, non seulement en se dotant de nouvelles sources d’énergie – comme la centrale nucléaire de Barakah, opérationnelle depuis août 2020, ou la centrale photovoltaïque d’Al-Dhafra, la plus grande de la planète – mais aussi en consolidant leur position de pôle financier et touristique international.

Au-delà des EAU, d’autres acteurs régionaux se mettent en mouvement

Le développement de l’industrie spatiale s’inscrit dans cette logique, même s’il est vrai que ce secteur ne figurait pas parmi ceux identifiés comme prioritaires dans le cadre de la Vision 2020 lancée il y a dix ans. Une vision qui table sur un engagement clair en faveur de l’économie et de la société du savoir et qui vise à faire des EAU la plaque tournante entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie dans le domaine économique. En définitive, le pari spatial permet aux EAU de renforcer le sentiment de fierté nationale, même si, officiellement, ils ont voulu présenter la mission vers Mars comme une entreprise commune des pays arabes. Il leur permet en outre de consolider leur capital humain – plus de deux cents ingénieurs (dont 34 % de femmes) ont été associés au projet Al-Amal –, de nourrir leur ambition d’hégémonie régionale – en concurrence ouverte avec Riyad –, d’accroître leurs chances de s’imposer sur un segment de marché des plus exigeants – en encourageant leurs ressortissants à se consacrer aux sciences et en se tournant vers le tourisme spatial – et même de blanchir leur image de régime autoritaire.

Entre-temps, d’autres pays de la région entrent en lice avec des intentions très similaires. L’Égypte, désignée comme le siège de l’agence spatiale de l’Union africaine et dotée depuis 2018 de sa propre agence spatiale, a lancé un satellite de télécommunications (Tiba-1, en novembre 2019) et prévoit d’envoyer son premier astronaute dans l’espace en 2026.

Pour sa part, Ankara a déjà annoncé son intention de réaliser un alunissage en 2023, à l’occasion du centenaire de la création de la république de Turquie. Toujours dans le cadre de sa mission spatiale, la Turquie a lancé un projet de construction d’une base de lancement en Somalie. D’autre part, dans le cadre de son ambitieuse Vision 2030, l’Arabie saoudite a affirmé, elle aussi, son intention de développer ce secteur, sous la houlette de la Commission spatiale saoudienne. Fondée en 2018, celle-ci est dirigée par le prince Sultan Ben Salman qui, en 1985, est devenu le premier astronaute arabe. Il n’en reste pas moins que dans ce domaine, c’est surtout l’Iran, doté depuis 2004 de sa propre agence spatiale, ainsi que d’une capacité avérée à lancer ses propres satellites (y compris des satellites militaires, comme Noor, lancé l’année dernière), qui a une longueur d’avance.

This article has been translated from Spanish.