L’école ou le travail : le dilemme des enfants de Bolivie

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Il est huit heures du matin en plein centre de Cochabamba, troisième ville de Bolivie. Le marché América commence à s’animer. Gloria, 16 ans, se frotte les mains pour les réchauffer : « Quand on loue une brouette, il faut se lever tôt pour avoir la meilleure ! » s’exclame-t-elle, affichant un large sourire.

La carretilla lui permettra de transporter les courses de ses clients contre quelques bolivianos.

Chaque samedi, le marché attire la classe moyenne de la « capitale quechua », ainsi que des dizaines de jeunes travailleurs.

La Bolivie compte 848.000 enfants et adolescents travailleurs, selon les statistiques de l’Organisation internationale du travail (OIT). À Cochabamba, ils sont pour la plupart issus de familles ayant migré de la campagne. Ils habitent en banlieue, dans des conditions souvent précaires. Gloria vit avec son père et ses trois frères.

« Je suis la seule à aller à l’école dans ma famille, je n’en ai pas envie, mais mon père insiste » avoue-t-elle.

Le ballet des brouettes commence, certains enfants ont à peine 12 ans. Gloria accompagne une femme d’un étal à l’autre. Arrivée sur le parking, elle touche sept bolivianos (1 USD) et terminera la journée avec 70 bolivianos en poche (10 USD).

« Il arrive que des clients ne nous paient pas assez, alors je leur dis qu’il y a des lois et qu’il faut les respecter », affirme-t-elle avec aplomb.

Cette foi en la loi peut étonner à son âge. Mais la jeune adolescente porte fièrement un gilet de l’ONATSCO, Organización de Niños, Niñas y Adolescentes Trabajadores de Cochabamba (l’organisation des enfants et adolescents travailleurs de Cochabamba).

 

Une loi qui provoque un tollé

En décembre 2013, l’ONATSCO participe à une manifestation pour réformer le Code de l’enfance et de l’adolescence, qui fixe l’âge minimum légal pour travailler à 14 ans.

Les manifestants seront sévèrement réprimés par les forces de l’ordre, avant d’être reçus par le chef de l’État Evo Morales. Un nouveau texte est adopté en juillet 2014, autorisant à travailler dès l’âge de dix ans, sous certaines conditions.

La Bolivie contrevient ainsi à la convention 138 de l’Organisation internationale du travail (OIT) – que le pays a pourtant ratifiée – qui prévoit l’interdiction du travail des mineurs en dessous de 14 ans et provoque un tollé mondial.

La réaction de la communauté internationale, Cristóbal González la comprend mais la trouve injuste, lui qui a également travaillé étant enfant. Le sourire bienveillant, il distribue de petits pains au lait aux jeunes travailleurs du marché. À 45 ans, il est coordinateur d’Audiovisuales Educativos (AVE), une association qui accompagne les jeunes travaillant à leur compte dans la rue.

« Il s’agit d’un problème structurel et la communauté internationale devrait plutôt réfléchir aux mesures pour éliminer la pauvreté », souligne-t-il.

En réponse à cet argument, un article d’Equal Times de 2014 citait Jo Becker, de l’ONG Human Rights Watch :

« Le travail des enfants pourrait être vu comme une solution de court terme aux problèmes économiques du pays, mais il s’agit en réalité d’une cause directe de pauvreté. Ceux qui commencent à travailler en tant qu’enfants disposent d’une moins bonne éducation et d’un revenu plus bas une fois devenus adultes ; ils sont dès lors plus susceptibles d’envoyer leurs propres enfants au travail ».

Quoi qu’il en soit, le débat est toujours très vif au sein de la société bolivienne.

 

Une législation protectrice de l’enfance ?

L’équipe de AVE quitte le centre-ville pour les quartiers populaires, direction le cimetière. Au détour d’une tombe, une dizaine de jeunes attendent l’association pour leur rencontre hebdomadaire. Parmi eux se trouve Yocelin, la responsable de la corporation des enfants travaillant au cimetière.

Elle est scolarisée et veut devenir avocate. « J’ai commencé à travailler à sept ans et je n’étais pas protégée par la loi s’il m’arrivait quelque chose, le gouvernement ne s’en préoccupait pas », s’insurge-t-elle.

Plus loin, deux adolescents arpentent les allées fleuries, équipés d’une bouteille d’eau, de chiffons et d’une flûte de pan fabriquée avec des tuyaux en plastique. Ils proposent de nettoyer les pierres tombales ou de réciter des prières.

« Quand il y a cours, je viens seulement en fin de semaine. Je gagne 70 bolivianos par jour, que j’utilise pour mes dépenses scolaires. J’aide aussi un peu ma mère », confie timidement l’un d’eux.

Cristóbal affirme que 97 % des enfants qu’accompagne son association sont scolarisés. « Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ils travaillent pour étudier. Ils peuvent ainsi payer les transports publics qui les amènent à l’école, le matériel scolaire, l’uniforme ou leur déjeuner ».

Un avis que nuance Patricia Vargas, coordinatrice bolivienne de Terre des Hommes Suisse : « Les enfants commencent à travailler à leur compte à partir de huit ans, ce qui correspond au début du cycle scolaire. À 14 ans ils cherchent un travail salarié, et à 16 ans ils abandonnent l’école. »

L’ONG affirme poser un regard pragmatique sur la nouvelle loi. Elle permet, selon elle, de mettre en place des politiques publiques locales : « Chaque municipalité devra enregistrer les enfants travailleurs, allouer des moyens pour qu’ils aillent à l’école et aient droit aux soins médicaux. Elle devra également s’assurer qu’ils ne sont pas exploités », affirme Patricia.

Elle admet que les autorités locales ne se montrent pas très sensibles à la problématique de l’enfance, mais la nouvelle législation « donne la possibilité aux enfants et adolescents de participer à la vie politique locale. C’est déjà le cas à Cochabamba ».

Elle ajoute que les autorités devraient donner la priorité à la lutte contre les pires formes de travail : « il faut rendre visibles les réseaux d’exploitation, comme dans le cas de la récolte de la noix. Celle-ci est exportée et consommée en Europe, c’est donc un problème qui dépasse les frontières boliviennes ».

This story has been translated from French.