L’exode vénézuélien est désormais structurel : Les agences pour la migration sollicitent des fonds supplémentaires en soutien aux pays d’accueil

L'exode vénézuélien est désormais structurel : Les agences pour la migration sollicitent des fonds supplémentaires en soutien aux pays d'accueil

Experts from the IOM, UNHCR and NRC appeal to international donors to support the additional budget requested by the United Nations to tackle the “Venezuela situation” (press conference in Brussels, 22 May).

(Marta Checa)

Les élections générales du 20 mai dernier au Venezuela se sont soldées par la réélection de Nicolas Maduro en tant que chef de l’État. Avec un taux d’abstention proche de 54 % et des rapports d’irrégularités émanant du G7 et de l’Union européenne – qui a décidé aujourd’hui d’imposer de nouvelles sanctions –, l’incertitude à la fois politique et socio-économique atteint un nouveau point critique dans ce pays naguère prospère d’Amérique du Sud.

Dans ce contexte, le flux de Vénézuéliens qui quittent leur pays s’est fortement intensifié depuis 2014, pour des motifs qui vont des « menaces de groupes armés à la peur d’être persécuté pour ses convictions politiques –réelles ou perçues– ; outre l’insécurité et la violence ; la pénurie d’aliments et de médicaments et les difficultés d’accès aux services sociaux essentiels, ainsi que la perte de revenus », signale l’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

De fait, ces deux dernières années ont vu le Venezuela, naguère un pays d’immigration – principalement depuis d’autres pays de la région – se convertir en un pays d’émigration. La présence des Vénézuéliens en Amérique du Sud (particulièrement en Colombie – pays qui accueille déjà plus de 700.000 ressortissants du pays voisin), où elle est la plus marquée, a connu une augmentation de 900 % depuis 2014.

En effet, d’après les « estimations prudentes » du HCR, plus d’un million et demi de Vénézuéliens ont quitté leur pays au cours des quatre dernières années, dont 60% se trouvent en situation irrégulière.

Situation qui « les rend particulièrement vulnérables à l’exploitation, à l’extorsion, à la violence, à la traite, aux abus sexuels, à l’embrigadement, à la discrimination et à la xénophobie, a fortiori dans les zones frontalières où opèrent des groupes armés et criminels », signale l’agence, qui ajoute que le nombre de Vénézuéliens « dépourvus d’un statut légal concret » continuera d’augmenter, rendant d’autant plus difficile leur accès aux services et aux différentes prestations sociales dans les pays d’accueil.

À l’occasion d’une conférence de presse à Bruxelles la semaine dernière, des experts de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), du HCR – toutes deux des agences de l’ONU – et de l’organisation humanitaire norvégienne Norwegian Refugee Council (NRC) ont lancé un appel aux principaux donateurs du continent, en particulier le Service d’aide humanitaire et de protection civile de l’Union européenne (ECHO), pour qu’ils contribuent aux fonds supplémentaires sollicités par les Nations unies : 46 millions de dollars – quelque 39 millions d’euros – dont à peine 3,3 millions de dollars ou environ 2,8 millions d’euros – soit 7 % du total, ont été réunis à ce jour. Montant dont ils ont besoin pour soutenir des opérations dans sept pays voisins: Brésil, Colombie, Costa Rica, Équateur, Mexique, Panama, Pérou et Venezuela, outre le sud des Caraïbes et le Venezuela lui-même.

Si la mobilité ne semble pas constituer un obstacle (divers cadres juridiques pouvant être invoqués pour la résidence et l’asile), selon les rapporteurs, on ne peut pas en dire autant des ressources extrêmement limitées dont disposent ces pays, concrètement en matière d’éducation, de santé (73 % des migrants vénézuéliens ne disposent pas d’une assurance médicale) et de sécurité sociale, ce qui pourrait donner lieu à une augmentation des cas de discrimination et de violence.

Il en va de même de la méfiance croissante des populations locales à l’égard des migrants, qui rivalisent avec les locaux tant dans le secteur formel de l’économie que dans l’informel. Enfin au plan politique, quand bien même une telle situation ne s’est pas encore présentée jusqu’à ce jour – selon les experts – il n’est pas à exclure que l’un ou l’autre parti politique tente de tirer parti de la crise et des tensions, en cette année marquée par les processus électoraux dans tout le continent.

« Le moment est venu de passer à l’action. Les flux se sont devenus structurels. Rien ne laisse augurer d’un changement prochain de la situation ni de l’éventualité d’un retour en masse des Vénézuéliens. En revanche il est possible que leurs familles commencent à les rejoindre », a averti Diego Beltran, directeur de l’OIM pour l’Amérique du Sud.

En effet, « vu que l’année scolaire touche à sa fin, le profil des personnes qui traversent la frontière peut varier – avec plus de femmes et d’enfants -, ne faisant qu’ajouter à la complexité de la situation », a souligné Isabel Márquez, représentante du HCR au Brésil.

Malgré l’urgence attribuable à la magnitude des déplacements, certains aspects de cette crise sont, néanmoins, encourageants : L’absence de camps de réfugiés – qui permet une intégration plus facile des migrants dans le tissu socioéconomique –, le fait que beaucoup de familles soient mixtes et qu’un grand nombre de migrants restent à proximité des frontières – dans l’espoir d’une amélioration de la situation au Venezuela.

Ana Eugenia Duran, chef de mission de l’OIM à Bogota, s’est entretenue avec Equal Times à propos du cas de la Colombie, actuellement le pays du continent américain le plus affecté par l’exode migratoire de son voisin et la réponse envisagée par les donateurs aux plans humanitaire, social et du développement.

Si l’on compare la migration vénézuélienne aux autres cas qui dominent les manchettes des journaux (comme la Syrie), pourquoi les migrants vénézuéliens s’en sortiraient-ils – initialement - à meilleur compte dans cette crise ?

Traditionnellement en Amérique latine et, plus particulièrement, en Amérique du Sud, l’existence de politiques et de normatives d’ouverture à la mobilité intra-régionale est un facteur qui a eu une incidence favorable sur la facilitation et l’acceptation des mouvements migratoires. D’autre part, dans le cas particulier de la Colombie, le fait qu’il y ait eu, il y a quelques années, une migration importante de ses ressortissants vers le Venezuela a contribué au maintien de liens étroits entre les émigrés et les parents restés au pays. Si l’on tient compte du fait qu’un nombre important de Colombo-Vénézuéliens, dont les descendants sont éligibles à la nationalité colombienne, sont en train de revenir au pays, il s’agit, là aussi, d’un facteur qui facilite le retour et l’intégration de ces populations au sein des communautés colombiennes.

Il y a effectivement des sentiments xénophobes comme partout ailleurs. Dans certains cas, selon le nombre de migrants et les conditions dans lesquelles ceux-ci se mobilisent, des charges peuvent être engendrées pour les pays auxquelles ceux-ci n’étaient point préparés, cependant que la prestation de services en réponse à la demande d’attention et d’accès aux services de base de la population locale peut se voir compromise ou limitée, provoquant éventuellement des réactions de la part des allocataires locaux. Cela peut notamment survenir dans le cas de l’accès aux services de base en matière de santé, d’éducation et de logement.

Nonobstant, une migration ordonnée comporte aussi des facteurs très positifs tant pour les migrants que pour les communautés du pays d’origine et de destination, comme par exemple la diversité, l’interculturalité, l’échange de connaissances, les envois d’argent en tant que sources de financement du développement, etc..

À l’heure de solliciter des fonds à la communauté internationale en réponse à cette crise, quelle est votre approche ?

Quand on s’adresse aux donateurs à propos du soutien à l’accès aux services de santé, par exemple, il faut l’envisager comme un accès général, qui bénéficie aussi bien aux migrants qu’aux communautés locales du pays d’accueil. Une telle approche aura, sans nul doute, des répercussions positives en termes de minimisation des sentiments xénophobes et de promotion du développement et de l’intégration. C’est ce que nous cherchons. C’est l’approche que nous privilégions.

S’agissant des fonds d’aide supplémentaires requis (46 millions de dollars, dont 8,1 seraient destinés à la Colombie): Une date butoir a-t-elle été fixée pour atteindre l’objectif et quelle période couvrirait cette aide ?

Au niveau des agences du SNU [Système des Nations unies], nous attirons l’attention des donateurs sur le fait que la situation revêt une urgence immédiate mais aussi que, dans le cadre des propositions, il convient de transcender la perspective purement humanitaire et de mettre en avant des solutions durables et soutenables à moyen et à long terme.

Compte tenu du cadre et d’une situation qui ne montre aucun signe d’amélioration dans l’avenir immédiat, pour qu’elles aient un impact tangible, les propositions devront être planifiées de sorte à livrer des résultats dans un laps de 3 à 5 ans. Certaines études montrent que la probabilité de retour d’une personne qui s’est vue contrainte de quitter son pays d’origine et qui réussit à se réinstaller s’amenuisent au terme de trois ans, a fortiori si elle réussit à le faire dans une société similaire à la sienne.

Dans le contexte des accords de paix encore fragiles en Colombie après un demi-siècle de conflit armé, dans quelle mesure les préoccupations liées au risque d’embrigadement de migrants en situation désespérée – pour grossir les rangs des groupes criminels ou armés – sont-elles fondées ou réelles ? Et selon vous, quel impact cet exode est susceptible d’avoir sur le processus ?

S’agissant des populations migrantes vulnérables, il existe toujours un risque que par nécessité ou manque de moyens, elles soient plus susceptibles d’avoir des liens avec des activités criminelles ou d’être capturées par le crime organisé.

Dans le cadre du processus de paix, les efforts déployés par le pays dans certains domaines en particulier ont dû être réorientés pour répondre aux défis engendrés par les récents mouvements migratoires. Un exemple est celui de l’investissement dans la santé.

Cela fait certes partie des préoccupations des pouvoirs publics locaux et de la communauté internationale, qui suivent de très près le processus de paix et sont engagés à mener celui-ci à bon terme. Aucune évaluation réelle n’a, cependant, été faite de l’impact de la migration vénézuélienne au niveau régional.

C’est un sujet qui concerne de près non seulement la Colombie mais l’ensemble de la région et nous travaillons, dès lors, sur l’analyse de cet impact. Partant, quand bien même des propositions existent au niveau local, nos efforts sont majoritairement axés sur les propositions régionales.

Quelle est votre évaluation de la réponse colombienne à la crise migratoire vénézuélienne, plus particulièrement dans le contexte de cette année électorale? Pourrait-elle servir d’exemple extrapolable à d’autres crises ?

La Colombie a traditionnellement été un pays émetteur de migrants. Les flux migratoires qui ont surgi au cours des derniers mois ont impliqué que des décisions ont dû être prises et des propositions de politiques et de normes migratoires formulées dans des délais extrêmement courts.

L’appel au soutien adressé par le gouvernement colombien au Système des Nations unies portant spécifiquement sur l’apport de compétences et de savoir faire par les agences spécialisées, a impulsé non seulement une collaboration conjointe avec les autorités gouvernementales nationales et locales mais aussi une action coordonnée entre les agences spécialisée dans cette problématique, en particulier l’OIM et l’HCR. Comme dans le cas de la proposition conjointe pour le Plan d’action régional, du soutien consenti au gouvernement colombien en vue de la mise en œuvre du Registre des Vénézuéliens et de la mise en application de la DTM [Displacement Tracking Matrix, ou matrice de suivi des populations déplacées], qui permet de procéder à un profilage et de caractériser les flux migratoires pour ensuite pouvoir formuler des politiques gouvernementales fondées sur des données factuelles.

D’autre part, les abris temporaires qui sont mis en œuvre au niveau de la région. Le gouvernement colombien et les agences n’envisagent pas l’implantation d’abris/camps permanents où les gens doivent vivre durant des périodes prolongées, parce que cela engendre beaucoup d’incertitude. Il y a des gens qui arrivent et qui ne savent pas quand ils en sortiront, d’autres qui ont passé toute leur vie dans un camp.

Tous ces processus constituent des mécanismes et des bonnes pratiques qui ont permis d’aborder la situation aussi bien locale que régionale sur la base de la conciliation du respect de la souveraineté et des droits humains des migrants.

Il convient, à ce titre, de reconnaître le rôle joué par le gouvernement de la Colombie et ceux d’autres pays de la région [pour leur prise de position] contre la xénophobie et la discrimination.

Il s’agira aussi de mettre cette expérience à la disposition des candidats et de leurs programmes nationaux, et de soutenir les nouvelles autorités afin de garantir la durabilité de ces mesures.

This article has been translated from Spanish.