L’occupation comme alternative face à la crise du logement au Brésil

L'occupation comme alternative face à la crise du logement au Brésil

Paranoá Parque residential development, under construction as part of the Minha Casa, Minha Vida (My House, My Life) programme. Photo from 29 November 2016.

(Bruno Peres/Ministério das Cidades)

Au Brésil, le logement constitue la préoccupation la plus urgente pour des milliers de familles affectées par une bulle immobilière elle-même exacerbée par les méga-événements sportifs. Entre 2008 et 2013, alors que le taux d’inflation moyen atteignait 39%, les loyers ont augmenté de 95% à Sao Paolo et de 132% à Rio.

Le résultat : Les classes ouvrières sont repoussées vers des zones de la ville de plus en plus éloignées de leur lieu de travail, dans des métropoles affectées par des embouteillages permanents.

À Sao Paolo, les travailleurs doivent fréquemment compter cinq heures de navette par jour entre leur domicile et leur lieu de travail. Beaucoup d’entre eux disent « basta », se voyant contraints pour la nième fois de se mettre à la recherche d’un quartier moins cher dans la périphérie. L’occupation de terrains inoccupés apparaît alors comme la meilleure option.

C’est ainsi que le Mouvement des travailleurs sans abri (Movimiento de los Trabajadores Sin Techo, MTST) s’est converti en l’un des mouvements sociaux les plus importants du pays, avec une présence dans sept États et des actions qui englobent plus de 50.000 familles, le tout sous le leadership de Guilherme Boulos, acclamé comme l’une des étoiles montantes de la gauche brésilienne.

« Le capital immobilier est la principale force politique du pays : Les entreprises de construction ont financé 55% des campagnes des partis en 2010 et ce sont elles qui déterminent la politique urbaine », affirme Boulos.

Entre 2008 et 2014, le prix du logement a augmenté à raison de 200% par an ; parallèlement, l’Institut de recherche économique appliquée (sigles portugaises IPEA) estime le déficit de logements à près de 5,4 millions d’unités, et ce alors que des millions de logements sont inoccupés aux quatre coins du pays.

Des politiques tournées vers le marché

Pour combler ce déficit, en 2009, le gouvernement d’Inácio Lula da Silva a lancé le programme Minha Casa, Minha Vida (Ma maison, ma vie), à travers lequel l’État subventionnait les familles dans l’achat de leur premier logement. Ce programme s’est poursuivi sous le mandat présidentiel de Dilma Rousseff.

« MCMV a été conçu dans le contexte de la crise financière de 2008 pour remédier au problème de liquidité auquel s’affrontaient les grandes entreprises de la construction et augmenter leur marge bénéficiaire, et non pas pour résoudre la pénurie de logements et encore moins pour enrayer la dynamique de la ségrégation », souligne Boulos.

Son avis est partagé par Helena Silvestre, fondatrice du mouvement Luta Popular et ancienne militante du MTST : « Le programme a été conçu aux fins d’élargir le marché immobilier et non pour garantir le droit au logement. C’est pourquoi 60% des logements du MCMV sont conçus pour subventionner des familles qui touchent entre 5 et 10 salaires minimums, alors que le déficit de logements affecte principalement les ménages les plus pauvres. »

Cette situation a été exacerbée par les coupes budgétaires appliquées au programme par l’actuel président Michel Temer, qui affectent avant tout les subventions aux familles à faibles revenus.

Le MCMV n’a pas résolu le problème de fond : La carence extrême des plus démunis, notamment les plus de 11 millions d’habitants des favelas. En 2010, l’Institut brésilien de géographie et statistique (Instituto Brasileño de Geografía y Estadística, IBGE) estimait à 3,2 millions, le nombre d’immeubles érigés dans des zones à risques et irrégulières, exposés aux catastrophes naturelles comme les inondations qui, toujours en 2010, avaient causé 145 morts dans les favelas de Rio.

« L’État devrait se focaliser sur la régularisation de zones qui existent déjà, comme les favelas : Ce pays s’est constitué sur la base des occupations des travailleurs », indique Helena Silvestre.

Des villes en situation d’apartheid

Les méga-événements sportifs ont mis de l’huile sur le feu. Le Mondial de football de 2014 et les Jeux olympiques de Rio, en 2016, se sont accompagnés d’expulsions massives de favelas et sont venues accentuer les processus de gentrification implicites aux augmentations en pic des loyers, a fortiori dans les favelas situées dans des zones convoitées par le marché immobilier, comme le quartier de Rocinha, avec ses vues incomparables sur la plage de Rio ou Paraisópolis, dans la zone huppée au sud de Sao Paolo.

Tout ceci, de surcroît, au moment où la crise économique devenait apparente et où le chômage montait en flèche.

Guilherme Boulos partage avec le député carioca Marcelo Freixo l’idée que ces processus sont venus approfondir une logique de ségrégation, elle-même renforcée par le racisme d’origine coloniale qui imprègne la société brésilienne. À Rio, la métaphore de la ségrégation se fait jour dans l’opposition entre l’asphalte – la ville « civilisée » - et les contreforts, les collines occupées par les favelas.

Or il se fait que ces mêmes contreforts, et en particulier ceux qui occupent une position privilégiée que les plages d’Ipanema et de Copacabana, se trouvent aujourd’hui dans le viseur du marché immobilier.

Dans les favelas de Rio de Janeiro, estimées à un millier, se concentre pas moins d’un tiers des près de sept millions d’habitants de la Ville merveilleuse. Reste que depuis l’apparition de ces bidonvilles il y a un siècle, les périphéries au Brésil n’ont jamais été considérées comme une partie intégrante de la ville.

« Un tiers de la population de Rio vit dans une situation d’exclusion absolue, sans accès au transport, à l’éducation ou à la santé », explique Marcelo Freixo, député à l’Assemblée législative de l’État de Rio de Janeiro et militant vétéran des droits de l’homme. « Pour la population pauvre, le quotidien est régi par une légalité très distincte des lois écrites sur papier : Rio vit selon une logique d’apartheid », ajoute Freixo.

Et sur fond de cette réalité inquiétante viennent se greffer des phénomènes comme la brutalité policière et l’apparition de groupes paramilitaires, les soi-disant milices, dont la mainmise s’étend à une bonne partie des favelas cariocas.

À Sao Paolo, la plus étendue et la plus vibrante des métropoles d’Amérique du Sud, les intérêts immobiliers font aussi pression sur les favelas et tentent d’en expulser les habitants. Les mouvements sociaux ont dénoncé de façon réitérée les incendies criminels provoqués par ces mêmes intérêts pour déplacer de force les populations pauvres.

Une chose est certaine, la ville de Sao Paolo a enregistré plus de 1200 incendies dans des favelas au cours des vingt dernières années, dont la moitié se sont concentrés entre les années 2008 et 2012.

Une cartographie de ces incendies a été réalisée par les mêmes mouvements de défense des droits sociaux, pour démontrer qu’ils affectent majoritairement les zones les plus convoitées de la ville. En 2012, le ministère Public a ouvert une enquête après que pas moins de 15 incendies de favelas eussent été signalés en l’espace d’à peine deux mois.

L’occupation comme réponse

Les militants de Luta Popular savent ce que c’est d’affronter un incendie. Ils sont convaincus que l’incendie qui a ravagé l’occupation d’Esperança en septembre 2016 était de nature intentionnelle.

« Il a réduit en cendres plus de la moitié de l’occupation. Mais en à peine un mois, elle avait été reconstruite, sans l’aide des institutions et grâce à une intense campagne de solidarité : Ils nous ont donné de la nourriture, des vêtements, des matériaux de construction, des dons en espèces pour l’achat d’une machine à briques ; on a même eu la visite d’architectes bénévoles », raconte Silvestre.

Esperança, dans la municipalité d’Osasco, dans la région métropolitaine de Sao Paolo, abrite quelque 1200 familles et est la plus grande des trois occupations investies par Luta Popular. Les deux autres sont Jardim União, avec 600 familles, et Cacique Verão, qui abrite 320 familles.

Luta Popular a vu le jour en 2011. Silvestre est issu des rangs du MTST, cependant que les autres camarades proviennent du mouvement écolo ou de la favela. Il s’agit d’un groupe hétérogène qui s’autodéfinit en tant que mouvement populaire d’organisation du territoire.

L’occupation constitue une de ses armes fondamentales : S’appuyant sur le principe constitutionnel de la fonction sociale de la propriété, ils choisissent des terrains inoccupés et procèdent à leur occupation avec les familles intéressées.

Subséquemment, le processus collectif se poursuit et passe, entre autres, par la création d’une école et la résolution, selon le principe de l’autogestion, des autres nécessités essentielles pour lesquelles l’État manque de s’acquitter de ses responsabilités. « On part du principe que les occupations sont sources d’expériences collectives, d’un apprentissage de la sociabilité et de l’organisation », explique Silvestre.

« Les occupations sont devenues plus nécessaires que jamais parce que de plus en plus de personnes n’ont pas de quoi payer le loyer. Le nombre de sans-abri augmente à vue d’œil alors que l’État offre pour toute solution la répression : La ville semble en état de siège », ajoute Silvestre.

Dans pareil contexte, « les occupations représentent une issue pour beaucoup de familles ». Et pour la fondatrice de Luta Popular, ce processus fait en même temps office d’« école d’organisation populaire et d’autogestion. En cours de route, nous découvrons tout ce qu’il est possible d’accomplir ensemble. »

This article has been translated from Spanish.