La brute politique pétrolière irakienne

 

La chute de Saddam Hussein en 2003 aurait dû signaler le début d’une période où les travailleurs du secteur pétrolier en Irak seraient libres d’organiser des syndicats et de protéger leurs emplois dans une industrie dévolue au financement de la reconstruction du pays.

Au lieu de cela, Hassan Juma’a, président de la Fédération irakienne des syndicats du pétrole (Iraqi Federation of Oil Unions, IFOU), basé à Bassora, a été trainé devant la justice au début de ce mois et menacé de prison pour avoir organisé des grèves.

 

Techniquement, le syndicat dont il est le président demeure illégal dès lors que l’interdiction des syndicats dans le secteur public est la seule loi de l’ère de Saddam Hussein qui a été maintenue par les forces d’occupation étasuniennes, pour être, subséquemment, léguée à l’administration de Nouri al-Maliki, au poste de Premier ministre de l’Irak depuis 2006.

Et quid de l’industrie pétrolière ? Les gisements pétroliers irakiens sont désormais aux mains des grandes multinationales du secteur.

En 2010, le gouvernement de Nouri al-Maliki a commencé à octroyer des contrats pour le développement des gisements existants et la prospection de nouveaux gisements à 18 entreprises parmi lesquelles figurent, notamment, ExxonMobil, Royal Dutch Shell, la compagnie pétrolière italienne Eni, les sociétés russes Gazprom et Lukoil, Petronas de Malaisie, de même qu’une joint-venture entre BP et la National Petroleum Corporation de Chine.

Deux des dix-huit contrats ont été décrochés par des sociétés étasuniennes qui bénéficient de la protection de l’armée américaine pour l’ensemble de leurs opérations dans le pays.

Le ministère du pétrole irakien reste techniquement propriétaire du pétrole mais il agit davantage comme intermédiaire des multinationales, tout en dépouillant les travailleurs de leurs droits.

Alors que les corporations pétrolières s’arrachent les droits d’exploitation des gisements, le porte-parole du ministère, Assam Jihad, a déclaré à l’Iraq Oil Report que « les syndicalistes incitent le public à opposer les plans du ministère du Pétrole consistant à utiliser l’aide étrangère au développement pour le développement des ressources pétrolières [de l’Irak]. »

Conséquemment, en 2011, Juma’a et Falih Abood, respectivement président et secrétaire général de la Fédération des travailleurs du pétrole de l’Irak ont été traduits en justice et menacés d’arrestation.

D’après Juma’a : « Le gouvernement ne tient pas à ce que les travailleurs aient des droits car il veut que les gens soient faibles et à la merci des patrons. »

Dans le cadre des manœuvres du gouvernement visant à ébranler les bases syndicales et à réprimer les militants, nombre de responsables syndicaux ont été mutés de postes qu’ils occupaient depuis des années vers des lieux éloignés de leurs familles.

 

Manifestations

La répression n’a, toutefois, pas réussi à museler les protestataires.

Cette année a vu une escalade des manifestations, à la fois de travailleuses et travailleurs indignés par les promesses non tenues en matière de salaires et de traitement et d’agriculteurs locaux insurgés contre la confiscation de leurs terres et le manque d’emplois pour compenser leurs pertes de revenus.

En février, des centaines de travailleurs ont manifesté à trois reprises devant le siège de la compagnie pétrolière d’État South Oil Company (SOC), à Bassora, pour réclamer la démission de son directeur et de ses aides.

Cette compagnie qui relève du ministère du Pétrole a promis de construire des logements pour ses salariés, une nécessité urgente dans une province qui n’est pas encore remise de la guerre.

Les travailleurs ont affirmé ne pas avoir reçu leurs primes normales depuis deux ans et ont accusé l’entreprise d’embaucher des travailleurs temporaires et de maintenir ces derniers sous ce statut indéfiniment au lieu de les faire passer au statut permanent.

Ils ont aussi réclamé de meilleurs soins de santé, plus particulièrement pour les personnes souffrant des effets liés à l’exposition à l’uranium appauvri.

Ce métal lourd a été abondamment utilisé dans la fabrication d’obus et autres munitions utilisés par l’armée étasunienne et les restes de la guerre continuent encore aujourd’hui de s’amonceler dans les quartiers et les campagnes irakiens.

Lors de l’une des plus importantes manifestations, des travailleurs syndiqués se sont mobilisés aux côtés des agriculteurs au gisement pétrolier de West Qurna 1, exploité par ExxonMobil.

Ils réclamaient une révision à la hausse des compensations offertes en contrepartie des terres saisies pour le développement du champ pétrolier, de même que pour les emplois créés dans le cadre du développement du secteur pétrolier. Mohammed al-Traim, cheik appartenant à la tribu Beni Mansour, a déclaré à l’Iraq Oil Report : « Nous voilà convertis en agriculteurs sans terre. »

Dans le sud de l’Irak, l’agriculture représente un métier traditionnel pour une majorité de familles qui y cultivent les terres depuis plusieurs siècles.

Le gouvernement irakien a mis sur pied un comité chargé de compenser les agriculteurs pour la perte de leurs terres mais ceux-ci l’accusent de nettement sous-évaluer le prix de leurs terres.

D’après Abdoul Cheikh : « La compensation offerte pour un dounam (six dixièmes d’une are) représente environ un million de dinars irakiens (833 dollars) ».

« Mais si nous avions la possibilité de cultiver des tomates sur ce dounam, nous pourrions gagner plus de cinq millions de dinars. »

D’autres se sont vu offrir des dédommagements entre 80 et 1250 dollars par dounam.

Entre temps, ExxonMobil pompe 450000 barils par jour d’un gisement dont les réserves sont estimées à 8,7 milliards.

Au prix actuel du baril de brut, soit environ 100 dollars, cela équivaudrait à près de 45 millions de dollars par jour pour ce seul gisement.

Les niveaux d’indemnisation actuels pourraient permettre à une famille de vivre durant quelques mois. Mais qu’en sera-t-il par la suite ?

 

Chômage

Ce dilemme alimente la demande pour l’emploi, source du conflit en cours depuis le début de l’occupation.

C’est de longue date que les sociétés étrangères implantées en Irak s’emploient à importer de la main-d’œuvre étrangère dans le pays.

La Fédération irakienne des syndicats du pétrole (IFOU) a mené de nombreuses campagnes depuis 2003 pour inciter les sociétés étrangères à préserver leurs effectifs irakiens et à embaucher de la main-d’œuvre locale.

Le chômage qui, selon les statistiques officielles, toucherait approximativement deux millions de personnes (sur une population totale de 31,7 millions, dont 53,6 pour cent sont en âge de travailler, d’après des rapports récents de l’ONU) est, en réalité, considérablement plus élevé.

« Au final, il n’y a pas eu de changement dans la situation du chômage depuis le début de l’occupation », accuse Qasim Hadi, qui avait organisé le Syndicat irakien des sans-emploi (UUI) lorsque l’occupation a commencé.

« Il y a plus de 10 millions de personnes sans emploi en Irak – soit approximativement 60-70 pour cent de la population active.

D’après le Syndicat des sans-emploi, les statistiques du gouvernement sur le chômage se servent d’exclusions pour maintenir les taux artificiellement faibles.

« Les femmes ne sont pas prises en compte », signale Hadi, pour ne citer qu’un exemple, avant d’ajouter : « Parce que le gouvernement soutient qu’elles sont à charge de leurs maris ou pères. »

Le gouvernement irakien octroie des allocations de chômage mais seulement à un nombre très restreint de ménages – environ 500000.

Les allocations sont dérisoires, de l’ordre de 110 dollars par mois, et sont revues à la baisse lorsqu’il y a plus d’une personne sans emploi dans le ménage.

Mais ce qu’il y a de pire, d’après l’UUI, c’est que pour être éligibles aux prestations de chômage, les citoyens irakiens sont tenus de s’affilier en même temps au parti au pouvoir.

« On ne peut pas s’inscrire si on est opposé au parti au gouvernement », dit Hadi. « Les allocations sont octroyées comme des pots de vin politiques. »

 

Soutien international pour Juma’a

Au début, les autorités gouvernementales ont démenti les rumeurs selon lesquelles elles sanctionneraient les travailleurs qui prirent part aux manifestations de février.

« Nous ne punirons aucun manifestant et toutes leurs demandes seront satisfaites », avait alors proclamé le chef du conseil provincial de Bassora, Sabah al-Bezzouni.

Mais après la plus grande manifestation de Bassora, le 27 février de cette année, le ministère du Pétrole a entrepris de sanctionner le syndicat qui les organisait.

Un tribunal de Bassora a intenté des poursuites contre Juma’a et lui a accordé jusqu’au 7 avril pour trouver un avocat.

Entre temps, Bezzouni a tenté de supplanter le syndicat dans les négociations avec la SOC concernant les griefs des travailleurs.

Suite à cela, des syndicats aux quatre coins du monde ont protesté contre les menaces proférées contre Juna’a et son syndicat.

Dans une lettre au Premier ministre irakien Nouri al-Maliki, ils ont indiqué que le ministère du Pétrole avait cité huit autres syndicalistes protestataires à comparaître dans le cadre d’une « enquête sur leur rôle dans les récentes manifestations à Bassora, où les travailleurs ont pris part à une protestation pacifique pour exprimer leurs demandes légitimes. »

La lettre passait en revue une litanie de violations des droits des travailleurs depuis le début de l’occupation et, plus particulièrement, l’application de la loi 150 qui interdit les syndicats dans la fonction publique.

Elle stipulait : « La répression continue par le gouvernement irakien de la liberté syndicale et des droits des travailleurs en vertu de lois promulguées sous la dictature est en contradiction directe avec les principes de la démocratie et de la justice auxquels le gouvernement irakien s’est engagé auprès de ses citoyens. »

Et de poursuivre : « Le gouvernement que vous représentez doit immédiatement révoquer les ordres délivrés par le ministère du Pétrole aux militants syndicaux, y compris tous les ordres de transfert, les réprimandes et les sanctions arbitraires imposées aux militants syndicaux.

Avant de conclure : « Les chefs d’accusation pesant contre Hassan Juma’a Awad et les autres travailleurs qui ont fait l’objet de poursuites judiciaires en guise de représailles devraient, eux aussi, être retirés ».

La lettre était signée par la Confédération syndicale internationale (CSI), le syndicat britannique du secteur public UNITE, la principale fédération syndicale italienne CGIL, la confédération syndicale étasunienne AFL-CIO et la campagne étasunienne Labor Against the War, notamment.

Cette pétition reste ouverte et les organisations intéressées peuvent y souscrire ici.

 

Cet article a été traduit de l'anglais.