La justice paraguayenne mise en cause dans un conflit historique sur la propriété de la terre

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La terre est la principale source de richesse au Paraguay, dont l’économie est principalement orientée vers la production et l’exportation de viande bovine et de céréales génétiquement modifiées comme le soja. Or cette industrie est réservée à une petite minorité de propriétaires terriens, qui représentent 2,5 % de la population et possèdent 85 % de toute la terre cultivable du pays, selon l’ONG Oxfam.

Les conflits entre les grandes entreprises agricoles, l’État et la paysannerie sont à l’ordre du jour : Comme en témoigne la très emblématique « affaire Curuguaty », un massacre qui attend toujours d’être élucidé et qui a fait 17 morts parmi policiers et paysans, dans le cadre d’un litige portant sur des terrains publics. Dés événements qui entraîneraient la destitution, une semaine plus tard, de l’unique gouvernement progressiste à avoir accédé au pouvoir au Paraguay depuis un demi-siècle.

Dans une sentence rendue publique mi-juillet, onze paysans ont été condamnés pour l’affrontement qui, le 15 juin 2012, a causé la mort de 17 personnes.

Ce jour-là, quelque 300 policiers ont été chargés de procéder à l’expulsion d’environ 70 paysans des terres qu’ils occupaient dans le district de Curuguaty, département de Canindeyú, à une centaine de kilomètres de la frontière brésilienne. Les paysans revendiquaient l’inclusion de ces terres dans le plan de réforme agraire.

Tandis que les policiers et les paysans négociaient les conditions d’expulsion, des tirs d’arme automatique dont la provenance n’a pu être expliquée par le procureur ont abattu le commissaire en chef de la police, déclenchant bientôt une échauffourée sanglante à l’issue de laquelle onze civils et six agents des forces spéciales ont perdu la vie, selon les récits de dizaines de témoins tout au long du procès qui a débuté à Asunción au milieu de 2015 et s’est achevé le 1er juillet dernier.

L’affrontement a entraîné la destitution, à l’issue d’un procès politique, de l’ex-évêque Fernando Lugo de la présidence.

 

Pas d’enquête sur la mort des onze paysans

Selon la version du procureur, des paysans armés auraient tendu une embuscade aux plus de 300 policiers d’élite qui étaient chargés de l’expulsion. Durant le procès, le procureur leur imputa de faux chefs d’homicide, d’association criminelle et d’occupation illégale de terres, réclamant contre eux des peines de 5 à 30 années de réclusion. La défense a, pour sa part, demandé qu’ils soient acquittés, considérant l’ensemble de la procédure comme un simulacre de justice, un point de vue qui était partagé par des observateurs internationaux et des organismes des droits humains.

Le tribunal saisi du cas a condamné la semaine passée les 11 accusés à des peines de quatre à 30 ans de prison, à l’issue d’une audience qui s’est déroulée au milieu d’incidents et de protestations contre le verdict.

Durant ce procès, le tribunal s’est uniquement prononcé sur la mort des policiers dès lors que le procureur général n’a, à aucun moment, ordonné une enquête sur les onze paysans tués au cours du massacre.

La peine la plus lourde fut prononcée contre Ruben Villalba, condamné à 30 ans de prison et cinq années de liberté conditionnelle pour l’homicide volontaire d’Erven Lovera, commissaire qui se trouvait à la tête de l’opération d’expulsion qui s’est soldée par le massacre.

Trois autres paysans furent considérés coauteurs du crime d’homicide : Luis Olmedo, condamné à vingt ans de prison, Nestor Castro et Arnaldo Quintana, tous deux condamnés à 18 ans de prison. Les trois femmes inculpées, nommément Fany Olmedo, Dolores Lopez et Lucía Agüero, furent condamnées à six ans d’internement en tant que complices de l’homicide, cependant que Felipe Benítez Balmori, Adalberto Castro, Alcides Ramírez et Juan Carlos Tillería, furent condamnés à quatre ans de prison pour occupation illégale de terres et association criminelle.

Dans sa sentence, le tribunal a, par ailleurs, statué que les condamnés assumeraient la totalité des frais de procédure, considérée la plus longue procédure orale de l’histoire du Paraguay, ayant débuté le 27 juillet 2015, à Asunción, et durant laquelle pas moins de 200 témoins ont comparu.

Les Nations Unies et la Commission interaméricaine des droits de l’homme, des législateurs européens, de même que des organisations non gouvernementales comme Oxfam et Amnesty International ont demandé un réexamen du cas et l’acquittement des civils, les seuls à avoir été jugés pour le massacre, attendu que le procureur général n’a pas ouvert d’enquête sur la responsabilité de la police et des politiques dans la mort des onze paysans.

« Il n’y a pas la moindre preuve contre eux, il faut à tout prix les acquitter. Ce qu’ils veulent c’est criminaliser la lutte paysanne mais chaque paysan mérite son lopin de terre », a déclaré pour Equal Times Martina Paredes, sœur de Fermín et de Luis, deux des paysans décédés dans le massacre, au cours d’une manifestation organisée au terme du procès devant le bureau du procureur général, à Asunción, à laquelle ont pris part des centaines de personnes.

D’après madame Paredes, le procureur « n’a pas enquêté sur la mort des paysans. Il a seulement enquêté sur les circonstances dans lesquelles sont morts les policiers. Il n’y a pas eu d’enquête sur le massacre en tant que tel, qui l’a provoqué ou pourquoi. »

« Fermín était blessé à la jambe, il était couché à terre quand il m’a appelé. Je suis certaine qu’il a été exécuté par la suite », ajoute-t-elle.

Martina Paredes a rappelé qu’en plus des onze condamnés, une jeune paysanne mineure au moment des faits a aussi été inculpée et fait l’objet d’une procédure judiciaire séparée dont l’ouverture a été ajournée à plusieurs reprises.

 

Droit de propriété sur les terres

Les familles des victimes demandent que la justice détermine les droits de propriété sur les terres où s’est produit le massacre et qui se trouvent au centre d’un litige en cours depuis plusieurs décennies entre l’État paraguayen et l’entreprise privée Campos Morombí. Les terres avaient été cédées sous forme d’un don à l’État en 1967 par l’entreprise La Industrial Paraguaya (Lipsa) et utilisées par un détachement de la marine, d’où leur nom de Marina Kue.

Cependant, la société Campos Morombí, propriétaire d’un domaine qui borde ces terres a réclamé les titres de propriété y afférents, à travers le recours à la notion juridique de l’usucapion.

Campos Morombí appartient à la famille de Blas N. Riquelme, un dirigeant historique du Partido Colorado au pouvoir durant la dictature d’Alfredo Stroessner (1954-1989). Les terres connues sous le nom de « Marina Kue » sont incluses dans la liste des terres mal acquises, un terme qui, au Paraguay, fait référence aux propriétés usurpées illégalement sous la dictature et dont la superficie est estimée à huit millions d’hectares à travers tout le territoire national, selon un rapport de la Commission vérité et justice (Comisión de Verdad y Justicia, CVJ) paru en 2008.

Le massacre de Curuguaty a servi de prétexte au Partido Popular, naguère dans l’opposition et actuellement au gouvernement, pour intenter un procès politique au président Fernando Lugo.

La destitution de Lugo a été qualifiée d’ « irrégulière » par des organismes internationaux comme l’UNASUR et a valu au Paraguay son expulsion provisoire du Marché commun du Sud (MERCOSUR), qui considérait que le pays avait « enfreint l’ordre démocratique ».

Des pays du Mercosur (groupe qui inclut également le Venezuela, l’Argentine, le Brésil et l’Uruguay), le Paraguay est celui qui affiche la plus forte concentration de terres.

Dans ce pays où sont élevées les vaches les plus grandes de la région, deux Paraguayens sur 10 ingèrent une quantité de calories inférieure à ce qui est nécessaire pour vivre sainement. Un indicateur pour lequel le Paraguay affiche l’un des pires scores au niveau continental, après Haïti et le Guatemala.

Les plus affectés sont les paysans : En effet, 80 % des paysans paraguayens, soit approximativement 35 % de la population de 6,7 millions d’habitants, ne possède pas de terres de culture. Au Paraguay, seulement 6,3 % de la terre cultivable est affectée à la production familiale agricole, une quantité insuffisante pour l’approvisionnement en fruits et légumes du pays, qui s’est accoutumé à importer depuis l’Argentine et le Brésil des denrées qui pourraient être produites par ses agriculteurs et éleveurs, d’après le rapport publié en juin dernier par l’ONG Centro de Análisis y Difusión de la Economía Paraguaya (CADEP).

Approximativement 31 millions d’hectares se trouvent concentrés aux mains du secteur agricole, alors que les paysans, qui représentent près de la moitié de la population du pays, se partagent 1,9 million d’hectares.

Au cours de la dernière décennie, il est estimé que 900.000 personnes ont abandonné les campagnes au Paraguay pour s’installer dans des bidonvilles aux abords de la capitale, dû à l’expansion des grandes plantations de soja et de maïs hautement mécanisées et à faible demande de main-d’œuvre, selon la Federación Nacional Campesina (FNC), qui réclame une réforme agraire. Une migration forcée massive mais silencieuse qui, à l’instar du massacre de Curuguaty, est conséquence du modèle extractif de l’économie paraguayenne.

 

This article has been translated from Spanish.