La recherche et l’enseignement publics, les oubliés des politiques au Brésil

La recherche et l'enseignement publics, les oubliés des politiques au Brésil

Following the fire at the National Museum in Rio de Janeiro on 2 September 2018, a collective exhibition entitled "We are the National Museum" was held to highlight the work of researchers and to show in pictures the museum collections that were lost in the fire.

(Fernando Frazão/Agência Brasil)

Le musée national est en flamme. Sur le moment, la nuit du 2 au 3 septembre, Jean-François Evran professeur d’anthropologie à l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ) – l’université qui gérait le musée –, s’est précipité sur place sans trop savoir que faire. « La scène était violente, vers 23 heures 30 c’était une torche géante ! »

Le lendemain, la nouvelle a déjà fait le tour du monde et le pays se réveille sous le choc. Massés devant les grilles, des étudiants, des professeurs et des habitants du quartier sont révoltés. La veille, les pompiers ont manqué d’eau pour éteindre l’incendie qui a consumé la mémoire et le patrimoine brésilien. « C’est la plus grande tragédie scientifique que nous ayons connue. Comme si le Louvre avait brûlé », lâche sans détour Maurício Santoro, professeur à l’Université d’Etat de Rio de Janeiro (UERJ).

Ce n’est pourtant pas le premier drame de ce genre qui touche le pays. Depuis 2008, une dizaine d’incendies a détruit différentes institutions. Certains professeurs et fonctionnaires n’en dorment plus, craignant de mourir carbonisés. L’an dernier, le bâtiment où étudiaient les architectes est parti en fumée. Les incendies sont les symptômes les plus visibles d’une crise qui n’en finit pas d’étouffer les infrastructures publiques brésiliennes.

L’université en crise

Financée par l’État de Rio de Janeiro, et non l’État fédéral, l’UERJ est l’un des nombreux services publics locaux touchés par une crise provoquée par la chute des cours du pétrole, base de l’économie carioca, à laquelle s’ajoute une corruption généralisée. Ces dernières années, les gouvernants locaux ont poursuivi des politiques dispendieuses, notamment liées à l’organisation des Jeux olympiques de 2016, en anticipant sur des recettes de nouveaux gisements découverts au large, avant même de commencer leur exploitation. Lorsque le baril a chuté à 25 USD, les recettes de Rio de Janeiro se sont effondrées.

Comme beaucoup d’autres fonctionnaires, les professeurs et les employés de l’UERJ ont passé plusieurs mois sans salaire. Même durant les plus graves crises d’un pays qui n’en manque pas, ce n’était jamais arrivé. « Personne n’était préparé pour ça, ni financièrement ni psychologiquement. Un collègue s’est effondré en pleine réunion, en larmes, parce qu’il n’avait plus de quoi nourrir sa famille. Un autre a demandé l’aumône au feu rouge. Beaucoup ont fait des dépressions », relate Maurício Santoro.

Les bourses des étudiants, aussi, ont été suspendues. Pionnière dans la politique des quotas raciaux et sociaux, instituée plus tard dans tout le Brésil, cette université compte de nombreux étudiants venus de familles pauvres. Au total, un tiers d’entre eux bénéficie d’une bourse. Pour eux, l’impact a été encore plus important. Eduardo Torres, chercheur en parasitologie à l’UERJ, se souvient du drame vécu par ses étudiants boursiers, mais aussi par les fonctionnaires.

« Comment les réprimander quand ils ne viennent pas, parce qu’ils n’ont pas de quoi se payer le bus pour venir ? Comment les faire travailler s’ils ne peuvent plus se payer un accès à internet ? »

La formation des médecins a aussi été gravement affectée parce que l’hôpital-universitaire a subi la même crise. Prévu pour accueillir 500 patients, la capacité d’accueil a dû être réduite par la direction à 80 lits. « Ici, les boursiers fils de femmes de ménage ou d’ouvriers n’ont aucun contact dans le monde de la médecine pour trouver des stages, s’ils ne s’entraînent pas ici, ils ne se forment pas », explique le chercheur, qui ajoute que c’est aussi problématique pour les patients, souvent issus des quartiers pauvres proches de l’hôpital, situé au nord de la ville.

« La médecine a été l’un des secteurs les plus touchés par la crise, à cause du coût des équipements nécessaires et du fonctionnement quotidien comme la gestion des animaux cobayes », souligne Eduardo Torres, qui s’en est arraché les cheveux : « Si on ne peut plus les nourrir, si la climatisation s’arrête, c’est foutu, il faut annuler l’expérience, car les conditions ne sont plus les mêmes ! »

Grâce à une bonne organisation, les chercheurs ont pu limiter les dégâts, mais sans argent pour nourrir les animaux, ils ont dû largement réduire leur cheptel et donc limiter la recherche. Après avoir montré la pièce où sont entreposés les cobayes, Eduardo Torres désigne une salle où trône un énorme microscope électronique qui ne fonctionne plus depuis un an. Inauguré dans une période faste, l’équipement a coûté 400.000 euros, mais aujourd’hui l’université n’a plus le budget nécessaire pour l’entretenir.

Rigueur et privatisation en vue

Face aux crises à répétition qui secouent Rio depuis 2015, Jean-François Evran dénonce une instrumentalisation de la crise. « La crise existe, mais politiquement elle permet de justifier des mesures d’urgence. C’est un autre projet de société qui se développe, centré autour d’une logique de privatisation. La situation dans le domaine de la santé fait craindre le pire pour l’université ».

Un paradoxe alors qu’une bonne partie de la classe moyenne ne peut plus se payer des écoles privées ou des assurances santé devenues hors de prix. « Michel Temer a profité de son impopularité pour faire passer des mesures extrêmes, dont une modification de la Constitution qui plafonne pendant 20 ans les investissements publics, même dans les secteurs les plus fondamentaux.»

En cas d’élection du candidat d’extrême-droite Jair Bolsonaro, le processus de désinvestissement dans l’enseignement et la recherche publics devrait s’accentuer. Son conseiller économique, Paulo Guedes est un ultra-libéral fervent partisan des privatisations. Eduardo Torres craint la privatisation plus que ses collègues : la recherche autour des maladies parasitaires est peu rentable et n’intéresse pas l’industrie pharmaceutique. Aussi, dépend-elle énormément de l’investissement public.

Durant les années au pouvoir du Parti des travailleurs (PT), les universitaires ont salué une augmentation des ressources et de la qualité de l’enseignement, ainsi qu’une démocratisation de l’accès à l’université.

Entre 2005 et 2015, la proportion de la population noire du pays ayant pu suivre des études supérieures est passée de 5% à 13%. « Les professeurs ont tous des doctorats, ce n’était pas le cas quand j’ai commencé », note Maurício Santoro.

À la veille du second tour, le candidat du PT, Fernando Haddad, ancien universitaire lui-même, peut se targuer d’un bilan positif lors de son passage au ministère de l’Éducation de 2005 à 2012. S’il n’a pas su endiguer le problème de l’abandon massif des études durant le secondaire, il a triplé le budget alloué à l’éducation et a généralisé les programmes de bourses pour les cours techniques et universitaires. Il a également œuvré à la création de 14 universités fédérales, principalement dans le nord et le Nordeste. Le Brésil continue d’avoir une éducation de base de mauvaise qualité, mais il a largement amélioré l’enseignement supérieur et la recherche. Le pays est passé ainsi de la 23ème à la 13ème position de la production de contenu scientifique.

Mais ce processus, qui doit s’assumer sur le long terme et de façon continue, est aujourd’hui remis en cause, notamment par des mesures d’austérité mises en place sous le gouvernement de Michel Temer. « On a reçu ¼ du budget prévu et ce, sans aucun avis préalable», se désole Jean-François Evran, qui déplore les congrès perdus, les retards de paiements des bourses ou la situation des agences de financement de la recherche devenues moribondes. Certains projets déjà approuvés ne sont même pas financés.

Un avenir politique sombre

Mais au-delà de l’aspect financier, le problème vient surtout des choix politiques. Si l’éducation est l’une des principales préoccupations des électeurs, le sujet a été peu abordé de manière sérieuse durant la campagne, marquée par les attaques ad nominem et la diffusion des fausses nouvelles, laissant peu de place aux propositions concrètes. Jair Bolsonaro, qui a refusé de confronter son adversaire en débat, a surtout évoqué sa volonté de supprimer les quotas et d’interdire un supposé « endoctrinement » politique à l’école et une supposée « sexualisation précoce des enfants ». Il souhaite également rétrograder le ministère de la Culture à un simple secrétariat d’État.

Devant le musée détruit, Jean-François Evran a été pris à parti par des opposants à Lula, l’ex-Président et figure emblématique du PT. Des gens passaient en voiture en insultant les fonctionnaires. Dès le lendemain du drame, les hommes politiques ont attaqué les universitaires en sous-entendant que le secteur public était incapable de gérer convenablement une institution. Les accusations ont fusé, parfois totalement fausses.

Dans les jours qui précèdent le deuxième tour de l’élection, qui aura lieu dimanche 28 octobre, le quotidien Folha de S. Paulo rapporte que plusieurs sites universitaires ont été investis par la police. Divers événements et manifestations «pour la défense de la démocratie et des universités publiques », organisés par des étudiants ont été considérés par des juges comme contraires à la Loi électorale. La communauté académique s’inquiète de ces pratiques. « Les rapports sociaux sont extrêmement polarisés et l’incendie s’est inscrit aussi dans cette situation politique très tendue. » observe le chercheur.

Après celui-ci, les candidats à la présidentielle étaient passés rapidement à autre chose et le sujet a été oublié. Jair Bolsonaro avait ainsi déclaré : « Il a déjà brûlé, qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? » Malgré les politiques du PT, les universités restent réservées à une petite minorité et ne sont pas très rentables politiquement. Maurício Santoro prévoit un futur compliqué : « Quel que soit le candidat victorieux, ce sera difficile pour les universitaires. »

This story has been translated from French.