La réhabilitation politique de Silvio Berlusconi : Une bénédiction pour l’Italie ou une malédiction sans fin ?

La réhabilitation politique de Silvio Berlusconi : Une bénédiction pour l'Italie ou une malédiction sans fin ?

Former Italian Prime Minister and Forza Italia party leader, Silvio Berlusconi, smiles during the recording of the Italian state television RAI, Porta a Porta (Door to Door) talk show in Rome, Italy on 11 January 2018.

(AP/Andrew Medichini)

Alors que les électeurs italiens se préparent à aller aux urnes le 4 mars, l’ancien Premier ministre italien très controversé, Silvio Berlusconi, fait un comeback très remarqué sur la scène politique nationale.

Depuis la chute de son cabinet en 2011 et une condamnation pour fraude fiscale en 2013 (qui lui a valu l’interdiction d’exercer toute fonction publique durant 6 ans), Berlusconi s’était éclipsé de la passerelle politique italienne.

Cependant, l’accord sur la réforme électorale et constitutionnelle qu’il conclut en 2014 avec l’ex-Premier ministre et leader actuel du Parti démocratique de centre-gauche, Matteo Renzi, lui a laissé une porte ouverte pour continuer à exercer son influence sur la politique italienne. Porte que Berlusconi a fini d’enfoncer pour de bon au cours des derniers mois.

Le magnat des médias a transformé son image politique en adoptant cette fois la figure du nonno ou (« grand-père ») de l’Italie, comme l’a signalé un article du New York Times.

Berlusconi est désormais largement perçu comme un vétéran de la politique et un leader modéré qui est à même de contenir les populistes à la fois en Italie et à l’étranger.

L’accueil chaleureux réservé par Jean Claude-Juncker et le Parti populaire européen au leader de Forza Italia durant sa récente visite à Bruxelles ne fait que prouver à quel point ce changement d’image a été fructueux.

Du reste, son appel à la Cour européenne des droits de l’homme contre l’interdiction d’occuper une fonction publique est susceptible de déboucher sur différents cas de figure dans le cas où la justice accorderait gain de cause à Berlusconi.

2018, un flash-back sur 1994

Le climat politique qui règne actuellement en Italie rappelle à peu de choses près la situation qu’affrontait le pays en 1994 quand Berlusconi fut pour la première fois élu Premier ministre. À l’époque, la perspective d’un cabinet dirigé par les Démocrates de gauche (Democratici di Sinistra), héritiers du Parti communiste italien, suscitait une profonde inquiétude auprès des secteurs modérés, conservateurs et catholiques de l’électorat italien.

En 1994, le parti de Berlusconi, de centre-droit, est parvenu, en partie grâce à son empire médiatique Mediaset, à accaparer le vide politique laissé par la désintégration – à la suite d’un scandale de corruption massif – de la Démocratie chrétienne, parti politique à avoir occupé le pouvoir durant la plus longue période de l’histoire de l’Italie.

Cette même section importante de l’électorat continue d’exercer une forte influence à l’heure actuelle et observe d’un œil inquiet la popularité grandissante des antisystème du Mouvement 5 étoiles (M5S), dû principalement à leur rhétorique ostensiblement radicale et leur inexpérience au niveau national, outre les doutes soulevés par leurs états de service aux municipalités de Turin et de Rome.

Il est aussi important de souligner le fossé générationnel dans le cas du M5S : Le parti jouit, en effet, d’une grande popularité auprès des jeunes Italiens de 18-34 ans qui, dans leur majorité, en ont assez des partis traditionnels ; toutefois, le M5S ne suscite pas le même consensus chez les électeurs plus âgés, qui sont plus susceptibles de voter pour le Parti démocratique, Forza Italia et d’autres partis de centre-droit.

Quand bien même l’actuel leader du M5S, Luigi di Maio, a tempéré publiquement la position de son parti concernant l’Europe (il avait auparavant fait campagne en faveur d’une sortie de la zone euro) et s’est efforcé de présenter des candidats « super compétents » pour les élections, les références antieuropéennes du parti et son inexpérience relative sont systématiquement mis en cause par ses adversaires politiques.

La relation future de l’Italie avec l’Europe représente aussi un enjeu de taille pour le parti d’extrême droite de Matteo Salvini, Lega Nord (Ligue du Nord), compte tenu des vues eurosceptiques du parti et de sa posture radicalement anti-immigration.

Nonobstant, Berlusconi est vu comme le seul homme capable de contenir ses alliés de la Lega Nord et des Frères d’Italie de Giorgia Meloni au sein d’un gouvernement de coalition de centre-droit.

« Un Phoenix qui renaît des cendres de la politique italienne »

Comme l’histoire tend à se répéter, a fortiori en Italie, Berlusconi semble une fois de plus en passe de devenir le « faiseur de rois » au sein du prochain gouvernement italien.

Berlusconi incarne le Phoenix qui renaît sans cesse des cendres de la politique italienne. Il ne faut cependant pas oublier que sa position a été rendue possible par l’opposition de centre-gauche qui, en manquant d’introduire une loi conséquente sur les conflits d’intérêt lorsqu’elle était au pouvoir, a laissé son empire médiatique intact. Cette absence de résistance face à son pouvoir immense a aussi permis à Berlusconi, par l’entremise des ex-Premiers ministres Massimo D’Alema et Matteo Renzi, de jouer un rôle politique central dans la poursuite d’une réforme électorale et constitutionnelle.

Le succès de cette transfiguration politique de Berlusconi en dit long sur la conscience du public italien et la facilité qu’il a à oublier le passé, aussi récent soit-il.

La passion que couve une partie de l’électorat italien pour les hommes forts reste plus vive que jamais. C’est le triste héritage de 20 années de règne fasciste en Italie, une page de l’histoire que les Italiens, contrairement aux Allemands, n’ont jamais su vraiment affronter.

La popularité grandissante de l’extrême droite en Italie, de même que la position des alliés actuels de Berlusconi, en sont une preuve supplémentaire.

Tout aussi choquante est la promesse de Berlusconi d’expulser 600.000 migrants sans-papiers qu’il a comparés à une « bombe sociale sur le point d’exploser ». Il a fait ce commentaire suite aux coups de feu tirés sur cinq hommes africains ainsi qu’une femme par un extrémiste de droite le 3 février à Macerata, dans le centre de l’Italie. Ces remarques confirment le fait que Berlusconi n’est pas un dirigeant modéré, mais bien quelqu’un prêt à écouter les sirènes de l’extrême-droite dès que ça peut lui apporter un avantage.

Quelle que soit l’issue de l’élection, l’influence de Berlusconi sur la politique italienne et, en particulier, sur le futur Premier ministre, risque d’être massive. Il ne nous reste plus qu’à attendre de voir comment cela se traduira pour l’Italie et le reste de l’Europe.