Comment la valeur du temps s’est dépréciée pour les travailleurs, surtout pour les plus précaires

Comment la valeur du temps s'est dépréciée pour les travailleurs, surtout pour les plus précaires

“All workers have the right to rest, leisure and reasonable limitation of working hours,” establishes Article 24 of the Universal Declaration of Human Rights. And when it says ‘leisure’, it is referring to free time, time without commitments, be they work-related or social.

(Roberto Martín)

Le temps ressemble à une boîte de clous. C’est une simple marchandise. C’est comme cela depuis le jour où les horloges sont descendues des clochers pour s’installer dans les usines.

Nous vendons du temps à nos patrons et payons notre électricité, notre nourriture et quelques « petits plaisirs » avec du temps. Voilà pourquoi le temps ne se perd pas : il est gaspillé ou bradé. Parfois en échange d’un salaire insuffisant. Ou encore, en échange de journées de travail fragmentées, imprévisibles, irrégulières et difficiles à concilier avec le reste de la vie.

La dernière enquête de l’OIT sur les conditions de travail révèle clairement comment le marché du travail de l’après-crise a confondu « flexibilité » et soumission. Le nombre de contrats atypiques (ceux dont les journées de travail sont fragmentées, par jour ou par heure, en horaires discontinus) avoisine déjà celui des contrats standards — en Europe, ils représentent 41 % — et les journées de travail « asociales », c’est-à-dire celles qui se déroulent pendant la nuit et les week-ends, sont imposées sans la moindre discussion. Le temps s’est déprécié, il a perdu sa valeur, sans savoir comment, il a atterri dans la caisse des articles soldés. Deux boîtes de clous pour le prix d’une.

« La précarité sur le plan du temps a augmenté et se caractérise par la difficulté de prévoir ses heures de travail. Les personnes qui ont très peu de contrôle sur leur temps ne peuvent pas planifier leur vie et cela affecte leur sommeil, leur alimentation, leur santé et augmente les conflits au sein de la famille », explique Tomás Cano, sociologue et chercheur à l’Université Goethe de Francfort.

L’enquête de l’OIT révèle que six travailleurs européens sur dix ne peuvent pas choisir ou modifier leurs horaires. Un quart d’entre eux continuent d’ailleurs à travailler lorsqu’ils arrivent chez eux, pendant leur temps libre. La technologie a définitivement effacé la frontière entre le travail et la vie privée et, avec elle, le temps a encore perdu de sa valeur.

« Nous travaillons de plus en plus avec des téléphones mobiles, des ordinateurs portables ou des tablettes. La ligne qui sépare le début et la fin du travail devient tellement floue que nous sommes connectés en permanence », avertit José Varela, responsable de la numérisation du travail dans le syndicat espagnol UGT. Le paroxysme est atteint sur les plates-formes numériques comme Uber ou Deliveroo où « la disponibilité est absolue », insiste M. Varela, « je n’ai pas de journée de travail parce que toute ma vie devient professionnelle ».

Les contrats « zéro heure » popularisés au Royaume-Uni par des entreprises comme Amazon ou McDonald’s sont un autre exemple de ce phénomène. Ces contrats ne spécifient ni le nombre d’heures ou de journées de travail ni les quarts. Le travailleur doit suspendre sa vie dans l’attente d’un appel téléphonique. Pour les défenseurs de ce système, c’est soit ça soit le chômage. Un choix injuste donc.

Comme le stipule l’ article 24 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, « toute personne a droit au repos et aux loisirs et notamment à une limitation raisonnable de la durée du travail ». Et quand on parle de « loisirs », on entend un temps sans obligations ; ni professionnelles ni sociales.

Autrement dit, des 24 heures de la journée, il convient de soustraire le travail rémunéré et non rémunéré (comme les tâches ménagères et les soins familiaux), les soins personnels (notamment le repos, la nourriture et la toilette) et le temps dont on a besoin pour se déplacer. Le temps qui reste est du temps libre. Mais combien en reste-t-il ?

Un temps inégal

Le temps est la seule ressource dont nous disposions tous gratuitement et en quantité égale. Mais l’utilisation et le contrôle qui en est fait ne sont jamais démocratiques. Cristina García, professeure de sociologie à l’Université autonome de Madrid, définit quatre catégories :

  • Ceux qui disposent de beaucoup d’argent et de beaucoup de temps. Ce qui est rare.
  • Ceux qui disposent de beaucoup d’argent et de peu de temps. Ces personnes peuvent se permettre d’acheter le temps qui leur manque, par exemple en déléguant à d’autres le travail domestique et les soins.
  • Ceux qui disposent de beaucoup de temps, mais de peu d’argent, comme les retraités et les chômeurs. Il s’agit en fait d’un temps non désiré, car il leur manque les conditions pour en profiter.
  • Ceux qui disposent de peu de temps et de peu de revenus. Chez eux, le déficit de temps est total, ils sont dans le rouge en permanence.

« Cette dernière situation est la caractéristique la plus fréquente que nous ayons observée ces dernières années », explique la sociologue. « Et il ne s’agit pas uniquement de la quantité de temps disponible, mais aussi de la qualité de ce dernier. Ce n’est pas la même chose d’avoir du temps pour soi que du temps libre pollué parce que l’on fait attention à son téléphone mobile, son travail ou ses enfants. La personne doit être autonome et exercer une souveraineté sur son temps. »

Certains facteurs prédisposent à intégrer cette quatrième catégorie : le fait d’être jeune, d’avoir un faible niveau d’éducation, de ne pas être en couple, d’avoir des enfants (par jour, les parents de jeunes enfants travaillent entre une et deux heures de plus que les autres) et surtout le fait d’être une femme.

« Structurellement, nous les femmes avons toujours été condamnées à la pauvreté temporelle, surtout depuis que nous avons endossé des rôles publics sans que nos rôles privés n’aient changé », explique la docteure María Ángeles Durán, chercheuse spécialisée dans l’analyse du travail non rémunéré au Conseil supérieur de la recherche scientifique (CSIC) espagnol.

Les femmes assument encore 65 % de la charge domestique (selon une étude de l’Université d’Oxford) et bien que la répartition du foyer et des soins commence à être plus équitable (en 1960, les femmes prenaient en charge 85 %), elles consacrent en moyenne 4,24 heures par jour à ces tâches non rémunérées. Les hommes : 2,15 heures. Elles consacrent 657 heures par an à la préparation des repas contre 127 heures pour eux. Elles profitent de 4 à 5 heures de temps libre par jour et eux, de 5 à 5,5 heures. L’inégalité est encore évidente.

En 2011, la société de consultance Nielsen a interrogé des femmes de 21 pays sur leurs conditions de vie. Elles percevaient toutes une égalité plus grande, mais elles reconnaissaient simultanément qu’elles éprouvaient beaucoup plus de stress à cause de cette « double journée de travail ». Et, la situation peut encore s’aggraver prévient la Dre Durán. « La nécessité de prodiguer des soins ira en augmentant plutôt qu’en diminuant ; les personnes âgées sont nombreuses et les services publics ne suffisent pas. À l’avenir, de nouvelles classes sociales feront leur apparition, comme le “cuidatoriado” (ndt : néologisme espagnol combinant “soins” [cuidado] et “prolétariat” [proletariado] équivalant à “prolétariat des soins” ;), se consacrant essentiellement aux soins 24 h/24, 7 j/7 et si aucune mesure de remédiation n’est adoptée, il s’agira toujours de femmes ».

Humaniser le temps

« Les administrations peuvent prendre des mesures en la matière. La première chose à faire est de mettre cette question à l’ordre du jour du débat public », déclare Álvaro Porro, commissaire en charge de l’économie sociale au Conseil municipal de Barcelone. Cette institution a été pionnière en créant en 2004 le premier « Conseil du temps » dont la mission consistait à humaniser les horaires et à faciliter la conciliation au travers d’un Pacte qui a été renouvelé en 2017.

Celui-ci comprend l’adaptation des services publics aux horaires familiaux — les services sociaux, les crèches, les services de soutien aux soignants — mais aussi la sensibilisation des entreprises et le fait de récompenser leurs bonnes pratiques. C’est là que réside la plus grande difficulté. Comme le souligne le commissaire : « le Pacte du Temps est volontaire. On ne peut pas contraindre les entreprises ; pour cela, il faudrait toucher à la législation nationale et européenne. »

Pour José María Fernández-Crehuet, membre de la Commission pour la rationalisation des horaires en Espagne, les entreprises peuvent prendre de nombreuses mesures pour rendre le travail « réellement » plus flexible (c’est-à-dire afin d’obtenir un meilleur équilibre entre le travail et la vie privée) en instaurant des « journées de travail plus compactes, des plages d’horaires libres et le travail à distance. Tout ce qui favorise cette conciliation augmente la productivité », insiste-t-il.

Pour leur part, les mouvements syndicaux tablent sur des mesures plus ambitieuses telles que la réduction du temps de travail. « La première chose à faire serait de le ramener de 40 à 32 heures par semaine avec huit heures de formation », explique José Varela de l’UGT. Dans un deuxième temps, déclare-t-il, nous devrions tirer parti de l’automatisation afin que nous puissions tous travailler moins. Pour que la vie professionnelle occupe moins de 40 % de la vie biologique.

L’objectif est séduisant, mais le problème du travail non rémunéré n’est pas résolu, déplore María Ángeles Durán ; en plus d’un « pacte du temps », un « pacte social » entre hommes et femmes s’avère nécessaire.

Du temps ? Pour quoi faire ?

Un quart des Européens se plaint de ne pas avoir de temps, mais ces personnes admettent elles-mêmes qu’elles passent jusqu’à trois heures par jour à regarder la télévision. Selon les derniers sondages (de l’Institut national de statistique d’Espagne), nous avons réduit le temps de vie sociale et augmenté celui que nous investissons dans l’informatique (réseaux sociaux, internet, jeux vidéo). Non seulement nous bradons notre temps, mais en plus, nous le gaspillons.

« Parfois, nous avons moins de temps à cause de facteurs externes que nous ne contrôlons pas, mais parfois, c’est parce que nous perdons le contrôle nous-mêmes. Nous gérons mal notre temps », prévient la psychologue sociale, Dre Nuria Codina.

Jaime Cuenca, philosophe et chercheur sur les loisirs et le développement humain, explique que le problème est que nous ne comprenons toujours pas ce que les loisirs signifient, nous n’avons pas été formés en ce sens. C’est pourquoi « nous le subordonnons au monde du travail ». Le temps libre est perçu comme un surplus de temps consacré à reprendre des forces ou à s’évader. « Pas comme un temps libérateur. »

C’est même le contraire : le peu de temps libre dont nous disposons est lui aussi devenu fragile, intermittent et précaire. Moments éphémères qui ponctuent la journée de travail: lorsque nous regardons une série, assis dans un autobus, ou parcourons les réseaux sociaux sur le chemin du retour. On ne peut même pas parler de loisirs en tant que tels. Il s’agit plutôt de « bulles de loisirs ». « Tout comme nous ne sommes plus à l’époque de l’emploi à vie, nous ne sommes plus non plus au temps des hobbys pour la vie. Il est impossible de développer des compétences dans un monde de bulles qui éclatent constamment », déclare Dr Cuenca.

Mais les loisirs — ceux de toujours, sans bulles — restent une nécessité. « Le temps libre est très bénéfique, mais uniquement si l’on sait en faire un usage critique et réfléchi », souligne Dre Codina, « nombreuses sont les personnes qui, lorsqu’elles en ont le temps, finissent par ne faire que ce que leur propose la société de consommation. Elles ne choisissent pas non plus. »