Le cauchemar logistique des travailleurs italiens

 

Depuis quelques mois, les services de manutention de marchandises de Milan et de ses environs sont perturbés par un mouvement de grève.

[caption id="attachment_6117" align="alignnone" width="530"]Des travailleurs/euses en grève devant Ikea à Piacenza (Photo/Antonello Mangano)

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Plusieurs multinationales situées à proximité de Milan – deuxième plus grande ville italienne et moteur économique du pays – sont également affectées par ces perturbations.

Polo Logistico est une entreprise de logistique qui travaille pour le géant suédois du meuble, Ikea, dans la ville de Piacenza.

Il s’agit du plus grand centre de stockage d’Ikea en Italie. La société emploie 500 personnes, qui distribuent des produits dans la partie orientale de la région méditerranéenne.

Les tensions sont vives depuis le mois d’octobre.

Les employé(e)s, exploités par les coopératives qui les embauchent, protestent contre le versement irrégulier des salaires, le non-paiement des heures supplémentaires, le racisme, la discrimination à l’égard des travailleurs/euses syndiqués, les charges de travail trop importantes et les faibles rémunérations.

Fin octobre, de violents affrontements entre la police et les travailleurs/euses manifestants ont provoqué d’autres protestations devant l’ambassade d’Égypte, pays d’origine d’un grand nombre de ces employé(e)s.

Début novembre, une chaîne humaine d’environ 150 personnes formée devant l’entrepôt d’Ikea a donné lieu à des échauffourées, à l’issue desquelles douze travailleurs/euses ont été licenciés pour leur rôle dans les manifestations, bien qu’ils aient été réintégrés depuis.

Suite à un blocus, le 17 décembre, la société Polo Logistico a été contrainte de fermer provisoirement, ce qui s’est traduit par de graves répercussions financières sur l’entreprise.

Le dernier conflit en date s’est récemment terminé par la réintégration de huit employé(e)s qui «refusaient d’aller travailler sur d’autres sites», d’après un porte-parole de la société.

Pour les syndicats, il s’agissait plutôt d’une «mutation punitive».

Les travailleurs/euses protestent principalement contre le groupement de coopératives, Consorzio Gestione Servizi (CGS), accusé d’exploiter ses employé(e)s.

Selon Paolo Dosi, le maire de Piacenza, «les travailleurs/euses sont conferiti [embauchés] au titre d’un accord passé avec un groupement de coopératives. »

Le porte-parole d’Ikea en Italie, Valerio Di Bussolo, déclare qu’Ikea travaille avec CGS parce que ce dernier «gère de nombreux contrats, ce qui lui permet d’offrir, grâce à la flexibilité qui en résulte, un bon niveau d’efficacité organisationnelle.»

Or, cette «flexibilité» est source d’inégalité et de mauvaises conditions de travail pour les employé(e)s.

De l’extérieur, cela semble aller à l’encontre des valeurs que prône Ikea.

«Depuis l’an 2000, Ikea a adopté un code de conduite très strict et très clair visant à garantir que les prix bas de ses produits ne soient pas associés à des conditions sociales et environnementales inacceptables», précise l’entreprise.

«Partout dans le monde, nous favorisons un dialogue basé sur le respect total des droits de nos employé(e)s.»

Toutefois, la réalité est tout autre pour les travailleurs/euses des coopératives d’Ikea en Italie.

Et la crainte que la multinationale suédoise ne déplace ses activités dans un autre pays n’est pas sans conséquence sur le soutien au mouvement de protestation au niveau local.

S’il y a une personne qui est à 100 pour cent derrière les employé(e)s, c’est bien Aldo Milani, le secrétaire général d’un COBAS, petit syndicat indépendant.

«Ces travailleurs/euses manipulent 130kg par heure. Chaque année, ces coopératives changent de nom [en utilisant de faux documents] pour échapper à la contribution au régime des pensions.

Nous avons vu des consortia de 2000 employé(e)s.»

Aldo Milani dit que ce type de coopérative est typiquement italien: «Vous ne trouverez pas ce système dans d’autres pays.

Une très faible infrastructure nationale de transport, principalement basée sur le transport routier, alliée à la flexibilité et à un faible coût du travail, c’est le seul moyen d’être compétitif sur le marché international.»

 

Turbulences

Dans le brouillard, à six heures du matin, on trouve aux piquets de grève une nouvelle génération de syndicalistes. Luis Seclan et Mohamed Arafat figurent parmi les plus connus, mais tous savent très bien que leur travail est indispensable au système économique italien et ils s’opposent à toute forme d’exploitation ou de racisme

Mais Ikea n’est qu’un exemple. Toutes les plateformes de logistique autour de Milan sont prises dans la tourmente.

Les travailleurs/euses réagissent, qu’ils soient employés dans les chaînes de supermarché telles qu’Esselunga et Coop ou dans les entreprises de coursiers comme TNT et SDA.

Les blocus visant à empêcher l’entrée des briseurs de grève et la sortie des marchandises est la méthode la plus fréquente, mais les piquets de grève et les manifestations sont également répandus.

En juin 2012, un piquet de grève installé au centre commercial Basiano, non loin de Piacenza, a été le théâtre d’affrontements avec la police, qui se sont soldés par plusieurs jambes cassées du côté des grévistes et une personne qui s’est retrouvée dans le coma.

Le mouvement de grève a commencé lorsque plusieurs dizaines d’employé(e)s d’une coopérative ont reçu une lettre de licenciement, et après le renvoi de treize autres employé(e)s qui avaient soutenu la grève de leurs collègues.

Les travailleurs/euses engagés à la place de ceux qui avaient été congédiés n’étaient payés que 4,50 EUR de l’heure, au lieu des 9 EUR prévus dans le contrat national.

Malgré la crise économique qui sévit en Italie, le secteur de la logistique se développe.

Les centres commerciaux, le commerce en ligne et les coursiers ont engrangé d’importants bénéfices au cours de ces dernières années.

La Région logistique milanaise (RLM) se trouve au cœur de ce système italien.

Les fournisseurs expédient les marchandises vers d’immenses plateformes, qui les envoient à leur tour aux détaillants.

Les produits que les consommateurs/trices italiens trouvent en magasin, ou qu’ils achètent sur Internet, sont manipulés par une main-d’œuvre péruvienne, pakistanaise et égyptienne.

Ces travailleurs/euses supportent de moins en moins des conditions de travail toujours plus précaires alors que leurs employeurs s’enrichissent.

Auparavant, grâce à la stabilité financière qu’assuraient les contrats permanents, les contrats à durée indéterminée et les salaires décents, les employé(e)s pouvaient fonder une famille, contracter une hypothèque et envoyer leurs enfants à l’université.

Or, depuis quelques années, les loyers et les impôts augmentent tandis que les salaires diminuent. C’est ce qui a provoqué cette massive vague de grève, soutenue par les petits syndicats indépendants plutôt que par les grandes confédérations syndicales, et par un réseau de solidarité composé de militant(e)s de gauche et d’étudiant(e)s.

 

Embaucher illégalement en toute légalité

Claudio Frugoni est juriste. Il fait partie d’un réseau de protection juridique des travailleurs/euses dans la zone de Basiano, réputée pour ses centres commerciaux.

«Il s’agit d’une lutte pour le travail, pas d’une lutte contre le racisme», déclare Claudio Frugoni.

Les coopératives servent désormais de couverture pour embaucher illégalement des travailleurs/euses, même si ces organisations sont officiellement légales.

L’astuce consiste à faire passer une personne pour un «travailleur associé» qui n’est pas autorisé à effectuer des heures supplémentaires.

Si les travailleurs/euses protestent, les employeurs leur disent: «Reste chez toi quelques jours, il n’y a pas de travail pour toi.» Mais il s’agit en fait d’une mesure de rétorsion.

Les coopératives existent depuis longtemps en Italie mais, alors qu’à l’origine elles ont été créées pour la protection mutuelle des travailleurs/euses, aujourd’hui elles sont souvent utilisées pour les exploiter, et ce d’autant plus que de nombreuses coopératives ont un seul client et qu’elles travaillent avec un unique fournisseur.

Dans ces cas, le président(e) d’une coopérative est souvent un ancien chef d’atelier qui fait le même travail depuis le début de sa carrière.

Nabil Hassan, militant syndical d’un COBAS, affirme que ce système s’apparente à l’embauche illégale pratiquée dans le secteur de l’agriculture: «90 pour cent des coopératives n’ont aucun lien avec l’entreprise et ne choisissent pas les heures de travail.»

En novembre dernier, le réalisateur britannique Ken Loach a réagi à l’exploitation des travailleurs/euses migrants dans le nord de l’Italie. «Les récompenses sont importantes, mais le respect des travailleurs l’est encore plus» a-t-il déclaré en refusant le prix que lui décernait le festival de cinéma de Turin pour l’ensemble de son œuvre.

Par ce geste symbolique, Ken Loach a non seulement rappelé les conditions de travail désastreuses des travailleurs/euses employés dans les coopératives de logistique, mais aussi contre tout le système d’externalisation en Italie.