Le difficile statut des travailleurs domestiques au Brésil

Le difficile statut des travailleurs domestiques au Brésil

Brazil has the highest number of domestic workers in the world: 7.2 million people, 93 per cent of them women. Rosa Alves is a domestic worker who works four days a week for a family in Sao Paulo. Two years ago, she signed a contract that brings her more work security and stability.

(Mathilde Dorcadie)

Le 1er février, le Brésil est devenu le 25e pays à adhérer à la Convention n° 189 de l’Organisation internationale du travail (OIT) qui encadre les emplois décents de personnes travaillant à domicile pour effectuer des tâches domestiques.

Cet engagement international peut-il avoir un réel impact pour ces travailleurs, alors que le pays reste fragilisé par la crise économique, que le travail informel explose et que les contrats « zéro heure » ont été introduits avec la récente réforme du Code du travail ?

Pour le directeur de l’OIT, Guy Ryder, l’adhésion du Brésil à cette convention marque une étape importante, car le géant d’Amérique latine est le pays du monde qui compte le plus grand nombre de travailleurs domestiques, soit près de 7,2 millions de personnes. Ces travailleurs sont ceux qui souffrent encore aujourd’hui des conditions les plus précaires et des salaires les plus bas.

Le gouvernement brésilien marque ainsi une nouvelle étape concernant la protection de ces travailleurs, qui n’ont eu pendant longtemps que très peu de droits, du fait d’une forte résistance des employeurs à considérer les employés domestiques comme des travailleurs à part entière.

Comme le rappelle la chercheuse Carla Conde, la domesticité prend en effet ses racines dans un passé colonial et esclavagiste, où la main-d’œuvre pauvre ne coûtait rien, et où les hiérarchies sociales et raciales étaient très marquées.

Ce n’est qu’en 2015 que le pays s’est doté d’une loi complète concernant les droits et les devoirs de chacun. Jusqu’à cette date, une majorité de ces hommes et ces femmes employés comme femmes de ménages, cuisinières, gouvernantes, jardiniers ou chauffeurs travaillaient – même en ayant un contrat - sans véritable protection sociale et sans la possibilité de réclamer leurs droits en cas de litige.

Lilian Steiner se rappelle que, lorsque la loi est passée, il y a un peu plus de deux ans, « il y avait plein de reportages à la télévision qui expliquaient les nouvelles démarches pour déclarer sa femme de ménage ou sa nourrice. »

Alors qu’ils faisaient appel à Rosa, une mère célibataire de 38 ans venue de la périphérie de São Paulo, pour des ménages à la journée, Lilian et son mari Osvaldo ont décidé à cette époque de faire un contrat avec elle, en bonne et due forme.
« Désormais, elle est employée chez nous et nos enfants, quatre jours par semaine.

En plus de son salaire, elle a maintenant aussi des cotisations retraite et chômage, ainsi qu’une assurance en cas d’accident », explique Osvaldo en nous montrant les fiches émises par le portail administratif en ligne « eSocial », qui dispose d’un service dédié spécialement aux déclarations pour les employés domestiques. La jeune femme paie également désormais des impôts, prélevés à la source.

Pour Rosa Alves, être officiellement déclarée n’a pas changé beaucoup à sa routine. Pendant ses 30 jours de congés payés, elle dit préférer continuer à travailler, afin de gagner un peu plus à la fin de l’année. Même si ses employeurs lui versent plus que le salaire minimum, cette mère de famille, qui a commencé à travailler à l’âge de 12 ans, continue à avoir du mal à joindre les deux bouts pour élever ses trois enfants. « Aujourd’hui, je paie des impôts, mais l’école publique et le système de santé est toujours aussi mauvais », déplore-t-elle.

En 2015 s’ajoutent à l’ouverture des droits à la protection sociale la limitation de la journée de travail à huit heures, l’interdiction du travail des mineurs, des amendes en cas de renvoi injustifié et enfin le droit à des congés payés et un 13e mois.

La règle est que le salaire se base sur le minimum légal, mais beaucoup d’employés gagnent encore un revenu inférieur au salaire minimum.

Avant la loi, les charges horaires n’étaient pas définies. En 2013, une première limite est établie à 44 heures de travail maximum par semaine. Dans la plupart des maisons bourgeoises brésiliennes, il était de coutume pour les architectes, jusqu’à très récemment, d’inclure une « chambre de bonne ». Ainsi pour les employés vivant sur place – souvent des femmes – cela signifie ne jamais compter ses heures de travail dans la maison.

Nouveaux défis

Maria Lima, 31 ans, a travaillé pendant six ans et demi pour une famille de trois personnes dans une ville de l’agglomération de São Paulo. Elle vivait sur place, dans une petite maison au fond du jardin avec son fils, âgé aujourd’hui de dix ans.

« D’après mon contrat, je devais travailler de 8h à 17h, du lundi au samedi, avec une pause d’1h30 pour déjeuner avec mon fils. Mais il arrivait souvent qu’on me demande d’effectuer des tâches les soirs et le dimanche », explique cette autre mère célibataire. « Je n’ai jamais réclamé, ni refusé, même si je sais que ce n’était pas légal », avoue la jeune femme, qui vient de perdre son emploi et sa maison après le déménagement de la famille dans un autre État.

Bien que leurs revenus restent faibles (550 USD pour l’une et 370 USD pour l’autre), Rosa et Maria estiment que le nouveau cadre légal a apporté une petite reconnaissance sociale. « Avant, être domestique n’était pas considéré comme un « vrai travail ». On avait honte de dire ce qu’on faisait dans la vie », explique Maria.

Elles sont aussi satisfaites d’avoir un peu plus de sécurité, notamment pour leurs vieux jours. Et pour Maria, qui va pouvoir désormais demander des indemnisations chômage.

Depuis quelques années, les travailleurs domestiques, qui sont à 93 % des femmes, ont commencé à créer des syndicats, malgré l’isolement structurel qu’engendre la nature même de leur travail.

Des organisations comme la Federação Nacional das Trabalhadoras Doméstica (la Fédération nationale des travailleuses domestiques) se chargent de dénoncer les employeurs qui offrent des conditions illégales de travail et d’aider les employées qui ont besoin de soutien juridique.

Pour la présidente de la fédération, Luiza Batista Ferreira, la signature de la convention de l’OIT a été une surprise de la part du gouvernement actuel, même si la procédure avait été lancée déjà depuis quelques années, notamment sous l’impulsion d’une campagne menée par la Confédération syndicale internationale (CSI).

L’organisation s’inquiète depuis quelques mois de l’instruction d’un nouveau contrat appelé « travail intermittent » qui permet le paiement des tâches domestiques « à l’heure », sans garantie de minimum de salaire ou de volume horaire. « Pour le patron, c’est facile : il peut réduire le temps de travail et payer moins », dit Luiza Batista.

Avec la crise économique qui a commencé au Brésil en 2014, de nombreux employés domestiques ont perdu leur emploi à plein temps et ont dû accepter le retour à des emplois de « diaristas », c’est-à-dire payés à la journée. Entre 1995 et 2015, le chiffre est passé de 18,5 % à 31,7 % d’après l’Instituto de Pesquisa Econômica Aplicada.

Pour Maria Lima, il y a encore beaucoup à faire pour que le travail domestique soit valorisé socialement : « C’est un travail qui demande beaucoup de temps, beaucoup d’engagement personnel et beaucoup de confiance. Ce n’est pas facile de trouver une personne fiable et efficace pour prendre soin de ses proches et de sa maison. Il faudrait donner aussi de la valeur à cela ».

Même avec des lois et des engagements internationaux, cette perception-là de la société ne pourra changer qu’avec le temps.

This story has been translated from French.