Le Hobbit contre les syndicats

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L’industrie du cinéma représente une part importante de la culture néozélandaise et c’est une source de fierté patriotique, en particulier depuis le succès de la trilogie du Seigneur des Anneaux.

[caption id="attachment_5208" align="alignnone" width="530"] Une lutte syndicale difficile a précédé le lancement du film The Hobbit, un voyage inattendule 14 décembre (AP Photo/Warner Bros. File) 

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L’aspect économique n’est pas négligeable non plus: en 2004, quelque 150.000 touristes étrangers ont déclaré que Le Seigneur des Anneaux avait en grande partie motivé leur visite en Nouvelle-Zélande.

À l’échelle mondiale, la trilogie a dégagé les plus gros bénéfices de tous les temps et détient un nombre record d’Oscars.

En novembre dernier, la première mondiale du film Le Hobbit, un voyage inattendu (dont l’histoire se déroule 60 ans avant celle du Seigneur des anneaux) a déclenché une véritable Hobbit-mania en Nouvelle-Zélande.

Wellington est devenue «Le centre de la Terre du milieu» et les visiteurs étrangers se sont vus offrir des timbres commémoratifs à l’effigie des principaux personnages de la saga.

Toutefois, pour de nombreuses personnes du mouvement syndical néozélandais, le lancement du Hobbit risque de n’inspirer ni fierté ni engouement. Au lieu de cela, le film rappelle à quel point les droits du travail sont fragiles lorsqu’ils sont confrontés à la crainte de la fuite des capitaux.

Pour comprendre cette réaction peu enthousiaste, il faut se resituer dans le contexte.

Le projet du metteur en scène néozélandais Peter Jackson de filmer Le Hobbit dans son pays natal a fait éclater un conflit déjà passablement acrimonieux entre le syndicat néozélandais des acteurs/trices New Zealand Actors Equity et l’organisme de l’industrie cinématographique Screen Production and Development Association (SPADA), avec lequel le syndicat essayait d’engager des négociations depuis un moment.

L’objectif d’Equity était de remettre à jour et de revoir les conditions minimum d’embauche d’acteurs/trices, qui avaient été conclues en 2005 avec SPADA, dans le cadre de productions cinématographiques ayant lieu en Nouvelle-Zélande.

Frustré par la réticence de SPADA pour engager des négociations collectives sur ces questions, Equity a recouru à l’action syndicale dans les productions télévisuelles locales.

L’opération a échoué car les producteurs ont affiché leur volonté de licencier les acteurs/trices et de les remplacer, voire d’annuler toute une série.

Pour Equity, l’annonce de la production du Hobbit a permis de sortir de l’impasse.

Dans l’esprit du concept de solidarité internationale, la Fédération internationale des acteurs (FIA) avait discuté en juin 2010 de la situation de la Nouvelle-Zélande et avait pris une résolution stipulant que les membres affiliés ne devaient pas signer pour le tournage du Hobbit tant qu’il n’y avait pas d’accord de négociation collective.

Cette étape est connue sous le nom de «grey-listing», c’est-à-dire la «liste grise».

Des échanges ont eu lieu en privé entre la société de production du Hobbit et les syndicats.

Le public n’a sans doute jamais eu connaissance de cet ordre de ne pas signer de contrat, que Helen Kelly, présidente de la confédération syndicale New Zealand Council for Trade Unions, décrit comme «l’option nucléaire» de Jackson.

Le 27 septembre 2010, Jackson a publié une déclaration dans laquelle il condamne le syndicat, le qualifiant de «tyran australien» qui cherche à ruiner l’industrie cinématographique néozélandaise au profit de ses concurrents australiens (New Zealand Equity est une filiale indépendante du syndicat australien Media Arts and Entertainment Association).

Il a également évoqué la possibilité de déplacer le film à l’étranger.

 

Le temps des attaques
Jackson et sa société d’effets spéciaux, Weta Workshop, ont ensuite lancé une série d’attaques très publiques, qualifiant les syndicats «d’ennemi» externe qui force le capital à l’action.

En dépit de ces paroles acerbes, les négociations privées entre Equity et SPADA se sont poursuivies et un accord a été trouvé le 13 octobre en vue de négociations.

Le psychodrame aurait dû s’arrêter là.

L’épreuve de force était terminée, le «grey-listing» de la FIA était levé pour The Hobbit et il ne restait plus qu’à décider du moment et de la manière d’annoncer publiquement qu’il n’y avait plus de liste grise.

Mais malgré le communiqué de presse convenu le 17 octobre, aucune annonce n’a été faite.

Pendant que le syndicat tardait à annoncer la résolution du conflit (décidée de manière inexplicable avec SPADA et la Warner Bros), Jackson a choisi de remettre le feu aux poudres: lors d’une réunion à la société Weta Workshop, Jackson a affirmé que le conflit autour du Hobbit n’était pas terminé et, pire encore, que les cadres de la Warner Bros venaient en Nouvelle-Zélande dans l’objectif de déplacer la production à l’étranger.

La réaction des employé(e)s de Weta était prévisible: ils/elles se sont montrés hostiles envers le syndicat et préoccupés par la perspective de perdre leur emploi.

Clairement, attendre une déclaration conjointe n’était plus une option; Equity a fait sa propre déclaration en expliquant que, contrairement aux sombres annonces de Jackson, l’ordre de ne pas travailler avait été annulé et que chaque personne concernée le savait.

Les médias néozélandais n’ont pas parlé de cet épisode mais ont largement rapporté la version de Jackson.

De nombreux Néozélandais, à qui l’on expliquait que les syndicats cherchaient à faire fuir le Hobbit, ont été scandalisés. Les dirigeants syndicaux ont fait l’objet de multiples attaques et ont même reçu des menaces de mort.

Les cadres de la Warner Brothers sont effectivement venus en Nouvelle-Zélande, où ils ont été accueillis par le gouvernement.

Il a alors été confirmé que le tournage du Hobbit se ferait, en définitive, en Nouvelle-Zélande.

Mais à un certain prix.

Le temps des concessions

Le gouvernement a proposé une double concession. En premier lieu, un amendement à la loi Employment Relations Act de 2000 (la loi générale qui régit l’emploi en Nouvelle-Zélande) a été annoncé le 28 octobre, et a été adopté le lendemain même dans le cadre d’un processus dit d’urgence.

Cet amendement exclut de la définition légale «d’employé» toutes les personnes qui participent au travail de production cinématographique, à quelque titre que ce soit, privant ainsi de tout droit et de toute protection liés à l’emploi les Néo-zélandais qui travaillent dans ce secteur de l’économie.

En second lieu, le gouvernement a proposé à la Warner Bros d’autres concessions portant sur les impôts et les subventions.

Il se peut que cela ait modifié le taux de change entre les États-Unis et la Nouvelle-Zélande, faisant de cette dernière un lieu de tournage moins favorable.

Il n’est pas impossible, toutefois, que la Warner Bros se soit sentie plus forte dans les négociations, du fait de la marée pro-Hobbit et de l’opinion antisyndicale, exacerbées à la fois par les menaces de Jackson et par le traitement des événements dans les médias.

La publication actuelle de documents relevant de la réglementation néozélandaise en matière de liberté de l’information montre bien comment le syndicat, les médias et le public ont été manipulés par rapport à ce conflit.

Mais la facilité avec laquelle les droits des travailleurs/euses internationalement reconnus tels que la négociation collective et la liberté syndicale ont été balayés du jour au lendemain est symptomatique du climat dans lequel les syndicats et leurs membres sont appelés «les autres», «les étrangers», et sont désignés comme une menace pour «notre» économie, «nos» emplois et «nos» ressources.

Cette terminologie a un retentissement particulièrement puissant lorsqu’elle est reprise par une «icône» néozélandaise telle que Peter Jackson.

Ce dernier n’a pas joué un rôle neutre et désintéressé dans cette affaire, mais ses motifs et ses actes n’ont jamais été examinés de près ni remis en question.

Lui, «l’acteur d’Hollywood», le multimillionnaire, a été dépeint comme «un des nôtres» et les membres syndicaux comme «les autres».

Depuis 2010, d’autres conflits sociaux survenus en Nouvelle-Zélande ont reçu le même traitement: il est fait en sorte que le moindre reproche relatif au lieu et au rythme de la précarisation, à la «flexibilité» et à l’insécurité de l’emploi soit formulé de manière à ce que toute personne qui défende le maintien des droits et des protections liés à l’emploi soit considérée comme un «autre» menaçant.

Sans doute enhardi par la facilité avec laquelle il a pu modifier la loi sur l’emploi pour les travailleurs/euses du cinéma, le gouvernement néozélandais a d’autres projets de législation antisyndicale, tels que la suppression de l’obligation de parvenir à un accord lors de négociations collectives.

Sans cette obligation, les conflits mentionnés plus haut ne se seraient pas produits, étant donné que la direction aurait simplement pu quitter les négociations, licencier et remplacer les travailleurs/euses syndiqués.

Pendant ce temps, le niveau de vie de la majorité des Néozélandais(e)s chute toujours, alors que le coût de la vie continue d’augmenter et que l’inégalité s’amplifie.

La menace qui pèse sur le/la «Néozélandais(e) ordinaire» n’est pas liée au maintien du peu de droits dont il/elle dispose en matière d’emploi; la menace vient plutôt des agissements des personnes qui profitent de l’avancée incessante du néolibéralisme, et de la culture de la peur et de l’insécurité qu’elles entretiennent.

Cet article a été publié initialement sur le site Internet Global Labour Column.