Le Japon toujours fidèle au charbon

Le Japon toujours fidèle au charbon

A worker covers his face to avoid rising dust at a coal-fired power plant, partially financed by the Japan Bank for International Cooperation, under construction in Kudgi, India in February 2015, part of Japan’s effort to build and export its coal technology.

(AP/Aijaz Rahi, file)

Ébranlé par l’accident nucléaire de Fukushima, le Japon a planifié d’ouvrir 49 nouvelles centrales électriques au charbon au cours de la prochaine décennie en vue de remplacer ses centrales nucléaires, alors même que la demande en électricité enregistre une baisse et que d’autres pays développés passent aux énergies renouvelables.

Le Japon tente par ailleurs d’exporter ses technologies, ce qui constitue une grave menace pour l’environnement et les économies asiatiques.

Selon un rapport publié en mars 2017 par CoalSwarm, Sierra Club et Greenpeace, une production de près de 22 000 mégawatts (MW) est prévue au Japon ; la construction de certaines centrales ayant déjà commencé par ailleurs. Les ONG et les syndicats font campagne pour tenter de mettre un terme à cette initiative.

Cet essor du charbon est fortement soutenu par le Premier ministre, Shinzo Abe. Il faut rechercher la source de ce soutien dans le séisme de 2011 de la côte Pacifique du Tōhoku, qui a lourdement endommagé la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, entraînant un arrêt national de l’énergie nucléaire, une source importante d’électricité.

Bien que les prédictions les plus pessimistes (à savoir des coupures massives et programmées d’électricité et des pénuries d’énergie) ne se soient pas concrétisées au lendemain de la catastrophe grâce à un effort national visant à économiser l’énergie, le gouvernement central et le secteur de l’énergie ont décidé que le Japon avait besoin d’une génération alternative d’électricité de base : le charbon.

« Pour le Premier ministre Abe, la priorité consiste à minimiser l’impact économique subi par la perte de l’énergie nucléaire, » déclare à Equal Times Yuri Okubo, chercheur principal à l’Institut des énergies renouvelables basé au Japon. « Sa préférence et son soutien se fondent sur les services publics et le fait que leurs clients les plus importants préfèrent le charbon. »

Peu de temps après avoir accédé au poste de Premier ministre en 2015, Abe annonçait des projets de redémarrage de certaines centrales nucléaires et d’une utilisation plus étendue du charbon dans le marché intérieur. Cela signifie donc que le Japon est l’un des rares pays développés à poursuivre ses projets énergétiques basés sur les combustibles fossiles, et ce, malgré le fait que le pays est signataire de l’Accord de Paris et qu’il n’y a pas si longtemps que cela, il avait accueilli la conférence qui avait créé le prédécesseur de l’Accord, à savoir le Protocole de Kyoto.

Alors même que ses voisins, notamment la Chine, et plus récemment la Corée du Sud se détournent du charbon pour se diriger vers les énergies renouvelables.

« [Abe] ne s’intéresse pas du tout au domaine de l’énergie ou au climat de manière générale ; il réfléchit juste à l’impact économique sur l’économie japonaise, » déclare Kimiko Hirata du réseau KIKO, une ONG environnementale.

« Des liens étroits existent entre l’industrie et le gouvernement, et le gouvernement protège les entreprises contre les risques, » ajoute Hirata.

« Même si le charbon est une aberration d’un point de vue économique, cela ne veut pas qu’elle le soit aussi d’un point de vue pratique, car le gouvernement soutient [le charbon] financièrement au moyen de subventions. »

Cela est valable non seulement au Japon, mais aussi à l’étranger.

Projets du Japon à l’étranger

Les banques japonaises figurent parmi les principaux bailleurs de fonds des centrales au charbon dans des pays comme l’Indonésie et les Philippines.

En 2015, un rapport du Natural Resources Defense Council (« Conseil de défense des ressources naturelles ») a conclu que le Japon avait été le principal bailleur de fonds mondial pour les projets liés au charbon entre 2007 et 2014. Avec la Chine qui abandonne peu à peu le charbon, la vague de faillites aux États-Unis et de plus en plus de banques européennes s’engageant à abandonner le charbon également, cet écart s’est potentiellement élargi.

« Je m’inquiète du fait que le Japon pousse d’autres pays, plus vulnérables aux problèmes liés au climat, à investir dans quelque chose qu’ils pourraient regretter dans un avenir proche, » déclare Okubo. « Les centrales au charbon contribueront à l’augmentation des [émissions] de gaz à effet de serre et au maintien de l’utilisation de sources d’énergie inflexibles. »

Hirata entrevoit également un lien direct entre les plans nationaux du Japon et ce qui se passe à l’étranger.

« Si la position du Japon consiste à soutenir les technologies de combustion du charbon au niveau national, il est difficile pour le gouvernement de modifier sa politique en matière de financement à l’étranger, » a déclaré Hirata.

De fait, l’objectif du Japon est d’exporter ses technologies de combustion du charbon soi-disant « propres » vers les pays asiatiques en développement qui sont de gros consommateurs d’énergie, en particulier l’Indonésie où les banques japonaises, notamment la Banque japonaise de coopération internationale, soutenue par le gouvernement (JBIC), sont les principaux investisseurs dans plusieurs mégaprojets de centrales au charbon.

Le pays a même essayé de faire passer ces investissements comme des investissements « respectueux du climat » en raison de l’utilisation prétendue de technologies moins polluantes. En réalité, selon Okubo, c’est tout le contraire.

« Affirmer que les technologies de combustion du charbon du Japon permettront de réduire les émissions de CO2 relève de l’anachronisme dans un monde où les prix de l’énergie renouvelable enregistrent une baisse spectaculaire, » déclare Okubo. « Même les meilleures technologies de combustion du charbon émettraient presque deux fois plus de CO2 que le gaz. »

C’est en Indonésie que cette lutte est la plus centrale, car la construction de 117 nouvelles centrales au charbon est en cours dans tout le pays, le Japon en étant l’un des investisseurs principaux.

Au total, elles permettront de créer 10 000 MW de capacité de production d’électricité et émettront non seulement des quantités énormes de gaz à effet de serre, mais aussi de dangereux polluants.

On estime que 20 000 personnes meurent déjà chaque année en raison de la pollution liée aux centrales au charbon existantes en Asie, un nombre qui pourrait atteindre 70 000 personnes selon Greenpeace si toutes les usines prévues au Japon, en Indonésie et ailleurs sont construites.

Solutions alternatives

Au lendemain de la catastrophe de Fukushima Daiichi, le Japon, alors dirigé par le principal parti d’opposition de centre-gauche, à savoir le Parti démocratique du Japon (PDJ), a mis en œuvre un programme de tarifs d’achat afin d’encourager une production d’énergie décentralisée en réponse à la demande, ce qui a entraîné un mini-boom de l’énergie solaire.

Toutefois, en 2015, peu après l’élection d’Abe au poste de Premier ministre, plusieurs services publics au Japon ont mis un frein aux autorisations d’implantations de nouvelles sources d’énergie solaire sur leurs réseaux et Abe amorça un réexamen des politiques relatives aux énergies renouvelables. Les entreprises d’électricité soutiennent que la croissance rapide des sources d’énergie renouvelables causait des problèmes de fourniture excédentaire sur le réseau électrique décentralisé du pays.

Pour Nicole Ghio, chargée principale de la campagne internationale pour le climat et l’énergie du Sierra Club, il s’agit là d’une énorme occasion manquée qui pourrait nuire au Japon dans les années à venir.

« Le Japon devrait investir dans le secteur en plein essor des énergies propres au lieu d’adopter une position rétrograde concernant le charbon, » déclare Ghio. « Les nouvelles infrastructures charbonnières sont très onéreuses... En somme, le Japon jette de l’argent par les fenêtres. »

« Le problème est aggravé par le fait que le Japon devra importer du charbon pour alimenter ces nouvelles centrales qu’il construit, entraînant de ce fait des coûts permanents pour les décennies à venir, » déclare-t-elle.

ZENROREN, une confédération nationale de syndicats au Japon comptant 1,2 million de membres parmi ses 21 syndicats affiliés, est membre du Japan Network for Environmental Protection (Réseau japonais pour la protection de l’environnement ou JNEP) et a pris position contre la production d’énergie à partir du charbon au Japon.

« Les projets du gouvernement convertiraient le Japon en l’un des plus grands pays émetteurs de CO2 au monde. Le réseau japonais pour la protection de l’environnement (JNEP) et la ZENROREN pensent que cette [production d’énergie à partir du charbon] n’est pas durable et qu’elle est contre-productive dans le cadre de l’Accord de Paris. Nous faisons campagne pour changer la politique énergétique du gouvernement, » déclarent le réseau JNEP et ZENROREN dans une déclaration commune.

De fait, on assiste à l’émergence d’un mouvement s’opposant aux projets du Japon dans le domaine du charbon. En 2015, la pression de l’opinion publique a joué un rôle dans le retrait d’un projet de centrale près d’Osaka. En Indonésie, elle a également permis de mettre en lumière de nombreuses questions liées aux financements japonais de projets tels que la centrale au charbon de Batang en matière de droits fonciers et de droits de l’homme.

Il reste cependant à voir si ce mouvement saura résister au dévouement affiché d’Abe au charbon ou créer une transition véritable vers des solutions plus propres.