Le racisme qui empoisonne

Le racisme qui empoisonne

Cement factories and incinerators are often located in the poorest parts of cities.

(Santi Vinagrero)

BPC. Trois lettres qui, en 1982, ont changé le cours de l’histoire du comté de Warren dans l’État de Caroline du Nord, aux États-Unis: il s’agit du sigle sous lequel sont regroupés les biphényles polychlorés, une famille de substances chimiques dangereuses qui, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), peuvent causer des troubles hormonaux, affecter le système immunitaire et provoquer le cancer.

À la fin des années 1970, un accident a provoqué le déversement de 100.000 litres de cette substance toxique sur une route de la Caroline du Nord. Le gouvernement avait alors décidé de tout enfouir sous terre.

Le site choisi à cet effet était Warren. Une communauté qui, curieusement, affichait le plus haut pourcentage de population noire de tout l’État. Cela n’avait rien de fortuit, c’était du racisme.

Les habitants de Warren furent les premiers à dénoncer avoir été victimes de « racisme environnemental », une forme de discrimination qui, en réalité, s’étendait à l’ensemble du territoire des États-Unis, où plus de 15 millions d’Afro-américains et 8 millions d’Hispaniques vivaient à proximité d’usines fortement polluantes, où le sang des enfants noirs contenait plus de plomb que celui des enfants blancs, et où le fait d’être une personne de couleur supposait huit années d’espérance de vie de moins en moyenne.

« Si vous voulez savoir où un stock de déchets a le plus de chances d’être enfoui, demandez-vous où vivent les Noirs, les Hispaniques, les Amérindiens et autres minorités raciales », avertissait le sociologue européen Razmig Keucheyan dans son essai intitulé La nature est un champ de bataille.

Aujourd’hui, la discrimination environnementale n’affecte pas seulement les populations noires. Elle s’étend aussi aux Hispaniques, aux indigènes, aux migrants, aux gitans et aux pauvres. Selon la dernière étude en date de l’Agence de protection environnementale des États-Unis (EPA), les personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté respirent 35 % plus de pollution que le reste de la population.

La contamination n’est jamais impartiale dès lors que les responsables qui décident où installer les fabriques, les incinérateurs et les sites d’ensevelissement des déchets nucléaires ne le sont pas, eux non plus.

« Quand les entreprises ou les institutions doivent installer des structures polluantes, elles se mettent en quête des terrains les moins chers, et c’est là aussi qu’habitent généralement les populations les plus vulnérables : Les personnes racialisées, les pauvres, les immigrés, dont une majorité de femmes », explique Yayo Herrero, anthropologue et directrice de la fondation espagnole FUHEM.

Pour cette raison, une personne issue de la communauté gitane sur quatre en Europe vit dans un milieu contaminé, insalubre ou affecté du point de vue environnemental. C’est surtout le cas de pays comme la République Tchèque et l’Espagne.

C’est le revers le plus injuste de la médaille du progrès. Nous polluons tous. Nous générons des tonnes d’ordures, nous alimentons à raison de milliers de kilowatts tout cet attirail technologique qui sous-tend notre style de vie. Cependant, au final, seule une partie d’entre nous en subit les retombées toxiques immédiates.

« Quand on concentre toutes les infrastructures dans une zone et qu’on laisse d’autres zones intouchées, on engendre l’inégalité », critique Alodia Pérez, Responsable des thématiques « ressources naturelles » et « déchets » auprès de l’ONG les Amis de la Terre, en Espagne. Selon elle, cette répartition injuste participe d’une préméditation manifeste : « les industries choisissent des zones paupérisées car elles savent que la résistance sociale sera moindre, qu’il y aura moins de contestation. »

Une mort silencieuse

Chaque jour, entre 3.000 et 4.000 tonnes de détritus arrivent dans l’incinérateur industriel de Valdemingomez, à Madrid. Une partie des déchets de ce gigantesque amas n’est pas recyclable et finit dans un four où ils sont incinérés à une température de 850 °C. La combustion génère de l’électricité mais aussi des résidus toxiques, des métaux lourds et des cendres.

« Les effets ne sont pas perceptibles au quotidien. Les émissions sont inodores et aucune fumée ne s’échappe de la cheminée, cependant, les études scientifiques indiquent que le fait de respirer l’air à proximité d’un incinérateur provoque différents types de cancer », explique Enrique Villalobos. Il fait partie d’un groupe de riverains mobilisés depuis plusieurs années déjà en faveur de la fermeture de l’incinérateur, d’autant que le contrat d’exploitation du site est sur le point d’expirer en 2020.

Bien qu’il n’existe pas de rapports d’études spécifiques sur les répercussions sanitaires de l’incinérateur de Valdemingomez, une étude de 2012 de l’Instituto de Salud Carlos III de Madrid a confirmé que les incinérateurs tuent. Concrètement, il a été démontré que dans certains types de cancer comme le cancer de la plèvre ou de la vésicule, le taux de mortalité est supérieur chez les personnes qui vivent à cinq kilomètres ou moins de ces incinérateurs titanesques. «C’est une sorte de mort silencieuse », insiste M. Villalobos.

Ici, comme dans le comté de Warren, l’emplacement du site n’a rien de fortuit. «À Madrid, les industries, qu’il s’agisse d’usines ou d’incinérateurs ou de décharges publiques, se concentrent dans le sud-est de la capitale. Leur emplacement ne correspond pas exactement avec ce qu’on nommerait un quartier aisé mais bien avec les secteurs les plus défavorisés, où il y a la plus forte concentration d’immigrés », explique Alodia Pérez.

De fait, c’est dans la première ligne de contention de Valdemingomez que vivent les 800 familles de Cañada Real Sector 6, l’habitat informel le plus étendu d’Europe. Ses habitants : des personnes exclues, des communautés gitanes, des familles immigrées du Maroc et de la Roumanie.

« Certains discours lénifiants voudraient que la pollution et la qualité de l’air nous affectent tous de la même façon. Ils ne se rendent pas compte qu’il existe un biais de classe et d’origine très intense », dénonce Yayo Herrero.

Qui plus est, beaucoup d’entreprises jouent sur les besoins de ces classes populaires, obligeant celles-ci à choisir entre un environnement sain et la possibilité d’accéder à un emploi. Ce que certains nomment « le chantage environnemental » : je promets de donner du travail à tes enfants si tu acceptes, en contrepartie, qu’on installe un cimetière nucléaire sur le seuil de ta maison.

« Nous avons assumé comme culture que ce dont les gens ont besoin, c’est d’argent, plus que de respirer de l’air pur, qu’aucun sacrifice n’est de trop pourvu que l’économie croisse. C’est pervers », regrette Mme Herrero.

Naissance d’un mouvement pour la justice environnementale

En 1982, les habitants de Warren se sont massés sur les routes du comté, où ils ont formé des « tapis » humains pour bloquer l’accès aux poids lourds chargés de BPC. Plus de 500 personnes avaient alors été arrêtées. L’événement marqua le début d’un mouvement populaire inspiré de la lutte pour les droits civiques de Martin Luther King, réclamant cette fois le droit à ne pas être intoxiqués. La pression fut telle que le gouvernement américain procéda à la création du tout premier département de justice environnementale (une institution qui est, en ce moment-même, menacée par les coupes budgétaires de l’administration Trump).

« Ce que ce mouvement a de significatif est qu’il a pour protagonistes les personnes directement affectées, des personnes pauvres », se félicite la directrice de la FUHEM, avant d’ajouter : « en Europe, les mobilisations se limitent encore au mouvement écolo. Comme si la majorité n’aurait toujours pas réalisé que cela finira par nous affecter tous ».

Respirer un air qui ne nous empoisonne pas, boire de l’eau sans plomb ou vivre dans des territoires sans craindre d’être atteint d’un cancer, ce sont là des droits reconnus par les Nations Unies.

Le problème, comme explique l’avocat environnementaliste Xabier Ezeizabarrena, c’est que « l’environnement n’est pas inclus dans les droits fondamentaux de la première génération. Il faut encore un développement législatif pour qu’il puisse être adéquatement protégé et surtout, il faut veiller à son plein respect. »

Trente-six ans après Warren, le mouvement pour la justice environnementale s’étend désormais au monde entier. En 2014 a vu le jour un atlas en ligne qui documente près de 2.500 mouvements de résistance actifs à travers le monde. Ceux-ci luttent contre des projets miniers, des plantations de palmiers à huile ou des puits illégaux qui continuent encore à l’heure actuelle d’affecter les communautés les plus vulnérables. Une mappe monde du racisme environnemental qui s’appesantit toujours plus du côté des pays de l’hémisphère sud, dans des endroits comme l’Amazone péruvien ou le Delta du Niger, continuellement pollués et dépouillés par l’appétit vorace du Nord.

« Notre consommation ne cesse de croître, et produit de plus en plus de déchets », alertent les Amis de la Terre, « et c’est un problème qui ira croissant ». Et tant qu’il n’y aura pas une redistribution des usines, tant qu’il n’y aura pas une redistribution des fumées toxiques, certains souffriront des retombées de cette croissance plus que d’autres.

D’après les estimations les plus récentes de l’OMS, sept millions de personnes meurent chaque année à cause de la pollution atmosphérique. Plus de 90 % de ces décès sont enregistrés dans des pays à faibles et moyens revenus. Cela non plus n’a rien d’un hasard.

This article has been translated from Spanish.