Le mouvement pour la réforme de la justice pénale aux États-Unis relancé à travers le cas du rappeur Meek Mill

Le mouvement pour la réparation du système de justice pénale défaillant des États-Unis gagne en force. Quand bien même d’aucuns soutiendraient qu’il remplisse exactement les fonctions pour lesquelles il avait été conçu, les États-Unis comptent actuellement la plus grande population carcérale du monde. Avec l’accent qui y est mis sur l’incarcération et la punition des individus plutôt que sur leur réhabilitation, et la condamnation discriminatoire qui voit les Afro-américains six fois plus et les Latinos trois fois plus susceptibles d’être incarcérés que leurs concitoyens blancs ; les preuves de l’existence d’une « justice » font cruellement défaut, alors qu’abondent celles d’une criminalisation à tout va.

On s’affronte à une litanie de problèmes : une police raciste qui, en termes d’arrestations, cible de façon disproportionnée les communautés à faibles revenus et de couleur ; un système de libération sous caution qui pénalise les personnes qui n’ont pas de quoi littéralement acheter leur liberté (75 % de la population carcérale des prisons locales aux États-Unis se compose de personnes qui ne sont pas en mesure de payer leur caution) ; sans compter les problèmes liés à la libération conditionnelle ou à la mise à l’épreuve, qui sont autant de facteurs d’incarcération massive aux États-Unis.

Cependant, c’est l’affaire du rappeur de Philadelphie qui a servi de déclencheur à un débat national sur cette problématique, où l’on voit des partisans de renom monter aux créneaux en faveur d’une réforme du système de justice pénale américain.

Meek Mill – de son vrai nom Robert Rihmeek Williams – est surtout connu pour son premier album Dreams and Nightmares et pour avoir été un temps partenaire de la popstar Nicki Minaj. Il a initialement été arrêté pour détention de stupéfiants et d’arme à feu en 2007, avec pour seul témoin à charge un agent de la brigade des stups nommé Reginald Graham, qui a déclaré avoir vu Meek Mill vendre du crack et ensuite brandir une arme à feu lorsque des policiers l’ont interpellé. Meek Mill a admis avoir été en possession d’une arme à feu mais a démenti tous les autres chefs d’accusation. Il a toutefois été condamné, en 2008, à une peine de 23 mois, à l’issue d’un jugement prononcé par la juge Genece Brinkley, qui a retenu les chefs initiaux de détention d’arme et de stupéfiants. Après avoir purgé cinq mois de sa peine, en 2009, Meek Mill a bénéficié d’une remise en liberté conditionnelle.

En 2014, suite à une série de violations des conditions afférentes à sa liberté conditionnelle (dont usage de stupéfiants et voyage sans autorisation préalable), Meek Mill s’est retrouvé derrière les barreaux pour six mois supplémentaires, alors que sa période de mise à l’épreuve a été rallongée de six ans. Suite à une série d’atteintes subséquentes, non violentes et mineures, à sa liberté conditionnelle – ou « infractions techniques » - Meek Mill a finalement été condamné par la juge Brinkley à une peine de deux à quatre ans d’emprisonnement, avec effet immédiat, dans une institution pénitentiaire de l’État.

Sa condamnation a soulevé un tollé général. Les sympathisants de Meek Mill y ont vu une sanction disproportionnée par rapport au crime initial, alors que l’affaire a fait naître de nouvelles préoccupations concernant les disparités raciales à l’intérieur du système de justice pénale.

Le hashtag #FreeMeekMill a vu le jour et des centaines de protestataires sont descendus dans les rues de Philadelphie. L’affaire n’a pas tardé à rallier de nouveaux sympathisants à la cause du rappeur, qui lui ont même rendu visite en prison, y compris le co-propriétaire de l’équipe de basket Philadelphia Sixers, Michael Rubin, le maire de Philadelphie Jim Kenney, le militant des droits civiques et révérend Al Sharpton et le comédien Kevin Hart. Jusqu’à l’icône rap et magnat de la musique Jay-Z, qui a publié un édito dans le New York Times pour proclamer son soutien à Meek Mill.

En février 2018, l’avocat de Meek Mill a demandé la réouverture du procès, invoquant l’inculpation récente pour mauvaise conduite à l’issue de procédures antérieures de l’agent qui avait procédé à son arrestation initiale. Le 24 avril 2018, la Cour suprême a ordonné la libération sous caution de Meek Mill, en attendant une décision de révision de procès de la juge Brinkley ; la demande d’un nouveau procès avait été refusée le 26 juin 2018. Dans une interview accordée à la chaîne de télévision MSNBC, Joe Tacopina, l’avocat de Meek Mill, a appelé à une réforme de la loi et a aussi exprimé son intention de se pourvoir en appel contre la décision de la juge Brinkley.

L’importance d’une réforme des lois relatives à la libération conditionnelle et la probation

Comme il est démontré dans le cas de Meek Mill, beaucoup de gens se retrouvent à purger des peines pour infraction à une condition liée à leur liberté conditionnelle ou leur mise à l’épreuve, et non pour commission d’un nouveau crime. Meek Mill avait 18 ans quand il a commis son délit initial ; il en a aujourd’hui 31 ans et a vécu toute sa vie d’adulte en liberté conditionnelle.

Un ancien avocat pénaliste (qui a demandé à garder l’anonymat) a confié à Equal Times : « Il y a virtuellement un consensus universel et bi-partisan sur le fait que le système de justice criminelle en Amérique est, à bien des égards, dysfonctionnel et cruellement en mal de réforme et de réparation.

« Bien qu’il ne s’agisse pas de l’aspect le plus significatif de ce problème, des délais de mise à l’épreuve excessivement longs ont, dans une grande mesure, occasionné des complications superflues pour les accusés. Le fait est que ces délais longs pour des cas relativement mineurs soumettent les prévenus à une surveillance tout à fait disproportionnée par rapport aux besoins réels de supervision et/ou de réhabilitation et peuvent injustement accroître le risque d’infraction. »

Alors que plus de 60.000 personnes annuellement sont renvoyées derrière les barreaux pour des infractions mineures à leur liberté conditionnelle, le cas de Meek Mill vient à nouveau braquer l’attention sur le problème de la sévérité des lois pénales.

Un tiers approximativement des 50.000 détenus des prisons de l’État de Pennsylvanie sont des personnes sous liberté conditionnelle ou sous probation qui ont été renvoyées en prison. À l’heure actuelle, alors que le nombre total de dossiers en instance dépasse 4,7 millions – soit un adulte américain sur 52 – les services correctionnels communautaires supervisent plus de deux fois autant de personnes au sein de la communauté que les 2,2 millions d’Américains qui se trouvent derrière les barreaux.

Les militants pour la justice pénale estiment qu’une réforme des lois existantes relatives à la liberté conditionnelle et à la mise à l’épreuve réduirait les taux de récidive et l’incarcération massive. Les recommandations incluent : l’élimination des peines obligatoires minimales, la réduction du recours à la libération sous caution, des programmes de formation contre la discrimination raciale et la récompense pour bonne conduite sous forme de réductions de peines.

Dans un article paru dans Time Magazine en mai 2018, Meek Mill a été présenté comme « le visage de la réforme de la justice criminelle ». S’adressant à Equal Times, Adam Rogers – mentor de nombreux jeunes, DJ et propriétaire de bar à Philadelphie – a fait l’éloge du recours par Meek Mill à sa plateforme pour remettre en question un système de justice pénale inique et s’est dit confiant dans le fait que - moyennant une pression accrue de la part des célébrités qui prennent fait et cause pour lui -, les législateurs seront contraints de procéder aux réformes qui s’imposent.

« Les tribunaux ont voulu faire un exemple de Meek Mill, en raison de son statut de célébrité. Il s’agit d’un personnage public, qui est constamment sous les feux des projecteurs et qui exerce une forte influence sur les jeunes issus des minorités. Son procès devait faire passer le message que ce type de conduite ne sera pas toléré », explique M. Rogers.

Meek Mill reconnait qu’il se trouve dans une position plus enviable que d’autres, parce qu’il dispose de moyens pour combattre l’injustice et c’est pourquoi il s’est promis d’utiliser sa plateforme pour continuer de dénoncer les erreurs judiciaires. Lors d’une conférence de presse à l’occasion d’un événement pour la réforme de la justice criminelle organisée la semaine après sa libération, Meek Mill a déclaré aux journalistes : « Je me suis effectivement engagé à parler en défense de ceux qui n’ont pas voix au chapitre. J’ai passé du temps avec ces hommes et ces femmes, et j’ai vu comment des familles sont détruites à cause de l’addiction, de maladies mentales ou d’infractions techniques. »

Dans un e-mail adressé à Equal Times, Carmen Perez, directrice exécutive de Gathering for Justice et co-présidente de The Women’s March, a expliqué : « Dans l’affaire Meek Mill, c’est plus que d’un homme et d’une mauvaise juge qu’il est question. Il en va d’une tendance beaucoup plus généralisée de personnes à peau noire ou brune dont la première interaction injuste avec la police leur vaut de se retrouver pour plusieurs décennies à la merci des tribunaux et des juges d’application des peines. Meek Mill a été incarcéré sans aucune raison valable, sans qu’il ne constitue une menace à la société ou qu’il n’ait commis de quelconque nouveau crime. »

Cependant, elle décrit son cas comme un microcosme pour les millions de personnes qui, aux États-Unis, vivent les « conséquences collatérales d’une condamnation antérieure pour laquelle elles ont déjà purgé une période derrière les barreaux. Ces conséquences collatérales les empêchent d’accéder à un emploi, d’acheter un logement, de participer aux réunions PTA (associations parents-enseignants), ainsi qu’à de nombreuses autres activités qui, loin d’être criminelles, représentent des contributions à la société. La célébrité de Meek Mill braque les projecteurs sur la cruauté et la futilité de cette injustice et créé une opportunité pour rallier l’opinion publique autour de la réforme du système de probation et de liberté conditionnelle, de même que du système de liberté sous caution qui provoque l’entrée forcée des personnes à faibles revenus dans le système avant même qu’elles n’aient la possibilité de prouver leur innocence. »

Dans son édito pour le New York Times, le rappeur Jay Z a décrit la mise à l’épreuve comme un piège et a exhorté tout le monde à lutter pour les personnes qui comme Meek Mill, ont été injustement incarcérées. Pour l’heure, comme le signale un post publié sur la page Twitter de Justice League New York City, « Meek est peut-être rentré à la maison mais il n’est pas libre ! »