Le « travail obligatoire » pour les étudiants bélarussiens: une opportunité ou un système d’exploitation ?

Le « travail obligatoire » pour les étudiants bélarussiens: une opportunité ou un système d'exploitation ?

Students attend a class at the Minsk State Linguistic University, February 2019.

(Loïc Ramirez)

C’est dans la cafétéria de l’Université linguistique d’État de Minsk qu’Anastasia Tretiak nous donne rendez-vous. La jeune femme connaît bien les lieux, c’est là qu’elle a étudié le français pendant plusieurs années. Son diplôme en poche, elle a été affectée au poste d’enseignante au sein d’une école publique du pays pendant deux ans. Une affectation obligatoire visant à rembourser ses années d’études universitaires, financées entièrement par l’État bélarussien.

« À la fin de ma cinquième année, il fallait formuler mes vœux d’affectation. De bons résultats aux examens vous assurent un plus large choix », explique la jeune diplômée. « Mais comme j’envisageais de poursuivre mes études, j’ai négligé mes choix, convaincue que j’échapperai à cette affectation. Malheureusement, je n’ai pas réussi à passer mon examen d’entrée au doctorat et me suis donc retrouvée désignée pour occuper un poste dans une toute petite ville de la région de Gomel (sud-est du pays) ».

Angoissée à l’idée d’aller vivre loin de sa famille et de ses amis, la jeune femme s’est alors empressée de trouver une alternative. « J’ai contacté plusieurs écoles de la capitale pour leur proposer ma candidature. Un jour, par miracle, j’en ai trouvé une! » Le basculement d’un poste à un autre n’est alors possible qu’à condition que les trois parties concernées soient d’accord : le premier employeur, qui accepte de renoncer à embaucher la candidate, le second, qui certifie l’embauche de cette-ci, et l’université, responsable de la formation de l’étudiante. Un parcours du combattant qui implique de démarcher chaque acteur afin obtenir d’eux un document officiel nécessaire au transfert.

« Heureusement, le doyen de ma faculté est intervenu en ma faveur ». Soulagée, Anastasia a finalement effectué sa période de travail post-universitaire, son « raspredelenie », au sein de l’école n°38 de Minsk.

Répartition de la « main d’œuvre »

Littéralement, le mot russe « raspredelenie » (распределение) signifie répartition.

Il s’agit d’un système d’affectation obligatoire pour les étudiants boursiers, actuellement en vigueur dans la République du Bélarus. Indépendant depuis 1991, le pays est dirigé par Alexandre Loukachenko depuis 1994 (celui-ci conclut actuellement son cinquième mandat), régulièrement accusé d’autoritarisme, et dont le régime est sous le feu des critiques, notamment de l’Organisation internationale du travail (OIT), pour des atteintes répétées au droit des travailleurs et des syndicats.

Le « raspredelenie », hérité du système éducatif de l’URSS durant lequel les établissements d’éducation supérieurs répondaient à la demande des entreprises d’État, est rétabli dans cette ancienne république socialiste au début des années 2000. Il affecte toutes les disciplines : médecine, langues, sciences sociales, droit, etc. Seuls les étudiants ayant réussi leur examen d’entrée à l’université, à la fin du cycle secondaire, ont accès à ce système de financement, s’ils le souhaitent. Pour les autres, la seule option pour entrer à l’université est de payer la formation.

Le système s’apparente néanmoins à un travail forcé pour la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), ce qui désigne « tout travail ou service exigé d’un individu sous la menace d’une peine quelconque et pour lequel ledit individu ne s’est pas offert de plein gré ».

Accusation que réfutent les autorités. « C’est d’abord le choix de l’étudiant » argumente Irina Starovoytova, vice-ministre de l’Éducation de la république : « À la fin des études secondaires, il peut choisir de financer lui-même ses études supérieures ou non. Ensuite, c’est une façon d’assurer un premier emploi. Y compris des étudiants ayant payé pour leur cursus se tournent vers l’administration de leur université pour trouver un poste en ‘raspredelenie’. Des avantages existent : l’État a l’obligation de faciliter un logement et les diplômés jouissent d’un statut de « jeune spécialiste » qui s’accompagne d’un bonus salarial ».

La réalité semble pourtant moins idéale. « Une amie à moi a dû vivre chez une vieille dame dans un village coupé de tout ! » rapporte Aliona P., étudiante en journalisme. Des conditions précaires que confirme les différents témoignages retranscris dans le rapport de 2013 de la FIDH et de l’ONG Viasna (organisation bélarussienne de défense des droits de l’homme) : des dortoirs en guise de logement, sans eau chaude, à plusieurs kilomètres du lieu de travail dans des villages où la fréquence des autobus et des trains est insuffisante, des bas salaires et des heures supplémentaires non rémunérées.

« C’est vrai qu’avant, pour beaucoup, l’affectation dans un hameau quelconque était un cauchemar! » s’amuse à expliquer Pavel Férénetz, jeune musicien habitant la ville de Brest, près de la frontière polonaise. Mais selon lui, une nouvelle « mode » se développe chez les jeunes citadins et donne lieu à un regain d’intérêt pour le raspredelenie : « Aujourd’hui beaucoup vivent ça comme un défi, une sorte de retour vers la nature ». Preuve de cette nouvelle tendance, la chaîne web privée d’information Tut.By, pourtant hostile au régime, a réalisé plusieurs reportages sur des jeunes diplômés ravis d’effectuer leur raspredelenie dans des zones reculées du pays. « Bien sûr, il n’est pas rare que certains soient mécontents du poste auquel ils sont affectés » admet Pavel, « mais ce n’est pas la faute des gens qui reçoivent le nouveau spécialiste ».

Placer les jeunes, pour éviter le chômage et les « parasites » ?

Le système est en effet un moyen de répondre à la demande de professionnels sur l’ensemble du territoire national afin d’éviter l’abandon de certaines populations. Vu sous cet angle, l’État est dans son rôle. Il assure le fonctionnement des structures publiques partout dans le pays : cliniques, écoles, bureaux de poste, commissariats, etc. Néanmoins le raspredelenie ne s’effectue pas uniquement dans le domaine public.

Diplômée de la faculté de traduction à l’Université linguistique, c’est au sein d’une entreprise privée qu’Anastasia Kondratskaya a réalisé sa période de travail obligatoire, dans le domaine de l’informatique. « C’est moi-même qui ai trouvé le poste. Il fallait qu’il y ait un rapport avec ma formation, le fait de devoir travailler avec l’anglais était suffisant » explique la jeune femme. « L’important, c’est que tu payes des impôts. Ce que je ne pouvais pas faire, c’était me trouver un mari riche et rester à la maison, glisse-t-elle avec un sourire, et puis, à l’époque, il aurait fallu payer une taxe pour ne pas travailler ».

La jeune femme fait référence au décret n°3 dit sur les « parasites » qui avait provoqué plusieurs manifestations dans le pays en 2017. Cette loi sanctionnait les personnes travaillant moins de six mois par an à payer une amende de 200 dollars à l’État (le salaire moyen mensuel étant de 300 dollars). Le but était de lutter contre les activités illégales et le travail au noir (selon les autorités, il s’agirait de 350.000 personnes) qui échappaient à l’impôt, mais cette mesure affectait également toute une série de personne en situation précaire. Face au mécontentement populaire, le gouvernement avait fini par céder et le décret fut abrogé en 2018.

« Il y a environ 54.000 jeunes qui entrent à l’université chaque année dans le pays » affirme Mme Starovoytova, « le raspredelenie concerne à peu près la moitié de ces jeunes ».

Ceux-ci viennent généralement de familles modestes, qui pour la plupart acceptent de payer leur « dette » à l’État de cette manière, plutôt qu’à une banque – comme cela se passe dans de nombreux pays occidentaux – afin d’avoir l’opportunité de faire des études.

Cependant sortir du système en cours de parcours s’avère compliqué, car il faut alors « rembourser » des sommes, dont le calcul est jugé « opaque » par la FIDH.

Le gouvernement voit toutefois un fort intérêt économique. En planifiant les besoins du pays, les ministères de l’Économie et de l’Éducation se coordonnent afin d’assurer un emploi aux jeunes qui sortent de l’université, pour ainsi réduire les risques de chômage.

L’État bélarussien affiche d’ailleurs, officiellement, des chiffres extrêmement bas dans ce domaine (0,8% de chômage en 2016 selon l’agence nationale de statistiques). Des résultats fréquemment contestés par les médias privés qui accusent le gouvernement de falsifier les données. Pour l’OIT, le taux de chômage et de sous-utilisation de la force de travail se situerait plutôt autour de 5,7 %, en 2017.

Une liberté de choix entravée

Pour Yauheni Preiherman, directeur du think-tank « Club libéral » de Minsk, le système du raspredelenie est « inefficace » et « un nombre croissant de familles bélarussiennes choisissent d’éviter ce système communiste d’affectation ».

Comment? « La première option est de payer les études, ce qui est problématique pour une large partie de la population » et « la seconde est de quitter le pays et d’étudier à l’étranger » écrit-il dans un article.

Anna Makeenko, originaire de Vitebsk dans le nord du pays, a terminé son raspredelenie il y a un an à peine. Celui-ci a été effectué au sein du luxueux Hôtel Pékin de Minsk, où elle travaille toujours en tant que réceptionniste. « Je n’ai pas voulu travailler comme enseignante dans une école, ce n’était pas pour moi! Il a fallu convaincre le rectorat de l’université linguistique d’accepter ce poste à l’hôtel » dit-elle en versant le thé brûlant dans sa tasse.

Bonne élève, douée pour les langues, Anna aurait voulu tout de suite partir à l’étranger après ses études pour trouver du travail. Le refus d’accomplir sa période de travail post-universitaire eût été possible, à condition de rembourser les cinq années d’études.

« À peu près 6.000 dollars. Je ne pouvais pas payer ça ! » Anna nuance toutefois : « C’est vrai que l’avantage, c’est d’avoir un boulot à la fin des études, mais je trouve que deux ans, c’est beaucoup. Tu ne te sens pas trop libre ».

This story has been translated from French.