Leonice Tupari, au nom des femmes indigènes du Brésil : « Nous ne voulons pas seulement être représentées, nous voulons être écoutées »

Leonice Tupari, au nom des femmes indigènes du Brésil : « Nous ne voulons pas seulement être représentées, nous voulons être écoutées »

For nearly a decade, Leonice Tupari has been involved in various organisations working with indigenous peoples’ emancipation movements in the north of Brazil. In 2015, she founded an association aimed at strengthening the presence and voices of women within Amazonian communities.

(Marcela Bomfim)

Elles se rendaient compte que leurs voix n’étaient pas écoutées. Leurs demandes n’arrivaient pas à leur chefferie. Leurs problèmes n’avaient d’importance que pour elles-mêmes. Mais le désir d’être représentées lors des prises de décision qui concernaient les communautés où elles vivaient, a uni les femmes indigènes de l’Etat brésilien du Rondônia dans leur recherche de connaissances pour transformer cette réalité. C’est ainsi qu’est apparu, en 2015, l’Agir, l’Associação das Mulheres Guerreiras Indígenas de Rondônia (l’association des femmes guerrière de Rondônia), entité qui réunit actuellement plus de 500 femmes de 27 territoires différents, englobant 54 groupes ethniques du Rondônia.

Maria Leonice Tupari, 41ans et présidente d’Agir, raconte que le mouvement a été créé afin de permettre aux femmes d’avoir le droit d’être entendues, non seulement à l’intérieur de leurs communautés, mais également au niveau municipal, régional, national et jusqu’au niveau international. « Nous ne voulions plus être laissées de côté lors des prises de décisions concernant nos territoires, nos représentants ne nous invitaient jamais. »

Ces femmes ont gagné de la force et leur réalité n’est plus celle d’il y a deux ans. Les préjugés machistes existent toujours et elles restent très souvent perçues encore comme une menace, mais des avancées peuvent déjà être constatées. « Nous ne sommes pas une menace. Ce que nous voulons c’est avancer ensemble », affirme Leonice qui, actuellement, suit un cursus universitaire à distance. Fille d’indigènes de l’ethnie Tupari du Territoire indigène Rio Branco situé dans la commune d’Alta Floresta, Leonice s’est entretenu avec Maria Fernanda Ribeiro pour Amazônia Real sur les difficultés et des avancées de ce travail constant qu’est la lutte des femmes indigènes pour garantir son propre espace.

Quand est-ce que vous et d’autres femmes avez perçu la nécessité de créer une association qui réunisse les femmes indigènes de Rondônia ?

Avant de créer Agir, il existait une autre association, mais quand elle a mis fin à ses activités, il y a déjà un certain temps, nous nous sommes retrouvées sans représentation dans l’État de Rondônia. Mais comme nous avons toujours eu des femmes qui n’ont jamais abandonné la lutte, nous avons maintenu des structures de relations et nous avons continué à participer à des rencontres nationales. Il est arrivé un moment cependant, où nous avons senti la nécessité d’une représentativité plus forte dans notre État, qui puisse travailler avec les femmes indigènes dans la quête de connaissances [des problèmes]. Il fallait le faire car de plus en plus de femmes ne venaient plus aux réunions ; il n’y avait quasiment plus de participation. Elles, non plus, ne s’intéressaient plus à rien. Seule une organisation forte serait capable d’attirer ces femmes, d’attirer leur attention. Et nous savions que cela devait être un mouvement qui aille au-delà des leaders, qui aille jusqu’aux bases. En 2015, nous avons réussi à réaliser notre souhait.

Quel est l’objectif d’Agir ?

Nous voulons donner du pouvoir et de l’autonomie aux femmes par le biais du savoir et nous voulions participer aux délibérations et aux prises de décisions dans nos communautés. Avant la création de l’association, nous étions très souvent laissées de côté. Les décisions ont toujours été prises par les hommes ; ils ne nous invitaient pas à participer à quoi que ce soit. Nous ne voulons pas seulement être représentées dans nos communautés, nous voulons être écoutées au niveau municipal, régional, national et jusqu’au niveau international.

Quelles ont été les premières actions d’Agir ?

Nous avions besoin d’un diagnostic pour comprendre ce que nos femmes voulaient. Il était nécessaire de faire une visite aux communautés afin d’entendre la base. Et nous avons réussi à visiter 16 territoires indigènes, à identifier les points principaux et aujourd’hui, nous réalisons un solide travail d’émancipation par le biais de l’accès aux savoirs et aux connaissances.

Et quels ont été les résultats du diagnostic ?

Le point principal sur lequel les femmes réfléchissent est l’artisanat indigène. Parce que, non seulement il fait partie de la culture, mais il est une source de revenus pour les communautés et leur donne accès à une certaine autonomie. Il y a également une forte préoccupation vis-à-vis de la santé. Nous mettons l’accent sur la sécurité alimentaire car, dans de nombreux villages, la nourriture n’est déjà plus celle d’autrefois ; elle est industrialisée. Et cela les préoccupe beaucoup. Elles se préoccupent également de la gestion du territoire car, sans terres, il n’est pas possible de lutter en faveur de la santé, de l’éducation ou de tout autre chose. Bien que nous vivions dans des endroits différents, nous ressentons toutes les mêmes choses.

Pour les femmes qui ne sont pas insérées, quelles sont les conséquences, au moment des prises de décisions ?

Nous tous, hommes et femmes nous souffrons beaucoup des impacts de l’exploitation minière sur les terres indigènes ainsi que de l’exploitation forestière. Mais nous, les femmes, nous souffrons davantage des conséquences car, la plupart du temps, ce sont les hommes qui prennent les décisions et ils ne nous informent pas toujours sur ce qui se passe et quand nous en prenons connaissance, les effets sont déjà là.

Il y a par exemple, la question de la prostitution à l’intérieur des communautés. Les hommes ouvrent l’espace de la communauté aux prostituées et il existe également de la prostitution chez les femmes indigènes, ce qui a fait entrer aussi les maladies. Nombreux sont les hommes qui abandonnent leurs femmes indigènes pour en prendre d’autres venant d’ailleurs et l’on se retrouve avec les enfants sur les bras, avec deux, quatre, sept, huit enfants à élever pendant que l’homme est là-bas, prenant du bon temps.

La destruction de la forêt a un impact pour les femmes qui sont également artisanes, qui ont des difficultés à trouver sur les terres déboisées, les matériaux nécessaires à la production artisanale. Les rivières sont contaminées et c’est nous également qui allons chercher l’eau. La violence a également augmenté, car l’orpaillage mène à la boisson et à la drogue et avec cela apparaissent les violences contre les femmes.

Y a-t-il également des cas de fermage de terres indigènes ?

Il y a beaucoup de fermages de terre dans notre État et même de la part de propriétaires indigènes qui ont pris connaissance du capitalisme et qui, pour peu de chose, louent leur propriété. C’est également pour cela que les femmes s’organisent, parce que nous sommes contre cela. Donc, avec cette émancipation par la connaissance, nous allons montrer à nos maris que nous allons défendre nos terres. Et c’est là notre différence, nous les femmes, par rapport à eux. Nous les femmes nous pensons au collectif. Bien évidemment, tous les hommes ne sont pas impliqués dans l’orpaillage, ni dans la déforestation car, eux aussi, sont préoccupés, mais une minorité est déjà capable de produire de grands dégâts à elle seule.

La minorité est donc capable de produire un fort impact ?

Certainement. Prenons la question de l’exploitation minière, par exemple. Même si peu de gens sont impliqués, les politiciens sont là, bien présents. Et quand il y a un indigène en faveur de l’exploitation minière, il est clair qu’il aura l’appui de ceux-ci. Alors que celui qui défend nos intérêts ne peut pas compter sur le même type d’appui car, très souvent, le gouvernement lui-même ne souhaite pas apporter sa protection. Ce qu’ils veulent réellement c’est qu’on ouvre les portes à l’exploitation minière.

Quel type d’appui recevez-vous des hommes ?

Quand on a créé l’association, les hommes nous ont apporté leur soutien mais suite à certains questionnements de notre part vis-à-vis des décisions qui avaient été prises, certains responsables se sont rendu compte que, à la différence de ce qui se passait avant, il existe maintenant une mobilisation qui s’oppose frontalement à leur manière de faire et qui dit : « Non, vous n’allez pas décider tous seuls. Nous aussi, nous voulons participer ». Et pour cela, certains se sentent un peu menacés. Je ne comprends pas pourquoi, car nous ne sommes pas une menace. Ce que nous voulons, c’est l’égalité et cette égalité doit également exister dans la prise de décisions. Nous voulons marcher à leurs côtés dans cette lutte et nous ne voulons pas être mises de côté. Nous demandons la participation des femmes dans les prises de décisions, notamment celles relevant de notre territoire. Voilà ce que nous voulons.

Et vous avez déjà perçu quelques avancées au cours de ces deux années d’Agir ?

Bien, lors de la première assemblée que nous avons réalisée en 2016, 40 femmes étaient présentes. À l’assemblée de cette année, il y avait déjà 100 femmes. Cela représente une grande avancée. Et il faut savoir aussi que nous disposions de peu de moyens et que nous n’avons pas pu faire venir toutes celles qui auraient voulu participer. Ce que je sens, c’est que les femmes commencent à comprendre et veulent savoir davantage de choses.

Et en ce qui concerne les hommes, y a-t-il eu quelques avancées au cours de ces deux années de l’association ?

Beaucoup d’hommes se sont rendu compte que nous étions sérieuses dans nos engagements et se sont mis à nous manifester beaucoup de respect, nous avons été invitées à participer aux discussions menant à des prises de décisions. Ils sentent que nous devons être ensemble dans cette lutte. Aujourd’hui, ceux qui ont des préjugés vis-à-vis de notre travail sont une minorité. Car nous ne sommes pas une menace, nous pensons seulement à notre bien commun. Tout particulièrement à l’avenir de ceux qui se sentent menacés. Nous nous opposons seulement quand nous constatons qu’il n’est pas possible d’être d’accord sur certaines choses. Mais si l’homme prend la bonne décision, nous sommes là pour l’appuyer.

Quelles sont les principales difficultés ?

Nous renforcer au niveau institutionnel, par le biais de la formation des femmes, principalement celles de la coordination. Nous, les femmes indigènes, nous sommes encore un peu en retard dans le domaine des technologies. Nous avons besoin de formation afin de pouvoir réellement apprendre davantage et améliorer notre travail.

L’année prochaine, il y aura une élection pour la présidence d’Agir. Quel héritage allez-vous laisser ?

Je tiens vraiment à ce que notre action ne fasse pas marche arrière. Je souhaite qu’elle se développe et que les femmes soient de plus en plus fortes afin de montrer que notre opinion est importante. Nous avons déjà gagné l’énergie des femmes pour continuer cette lutte, une lutte qui ne concerne pas seulement nos problèmes locaux ; nous devons faire face à ce recul des droits de la part du gouvernement fédéral. Nous essayons donc de joindre nos forces pour faire face à ces situations nouvelles qui apparaissent. Aujourd’hui, notre organisation est là, elle fonctionne. J’ai une grande confiance en ces femmes et je suis persuadée que des jours meilleurs viendront, mais il faut que nous soyons fortes pour que cela se produise.