Les journalistes marocains dans la ligne de mire des autorités

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« La plus simple des tâches du quotidien requiert une grande prudence, car on te cherche la plus petite bavure pour t’envoyer en prison. »

Samad Iach, 32 ans, est journaliste d’investigation au Maroc. En 2011, il coordonnait à Rabat le comité d’information et de communication du Mouvement du 20 février – version marocaine du printemps arabe – et animait avec d’autres jeunes la page Facebook Movement20.

Le 1er mars 2013, Samad a été enlevé alors qu’il tentait de prendre des photos lors d’une visite royale à la mosquée Badr à Rabat. Il a subi un interrogatoire de cinq heures. Depuis, l’État marocain lui a interdit plusieurs fois de quitter le territoire national.

La Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) l’a de nouveau interrogé à Casablanca en août 2015, pendant 10 heures, sur ses activités au sein de l’Association marocaine du journalisme d’investigation (AMJI), ainsi que sur ses relations avec l’association Freedom Now et l’Association des droits numériques (ADN).

Aujourd’hui, l’État marocain le poursuit en justice, ainsi que six autres journalistes et défenseurs des droits humains. Ils comparaîtront mercredi 23 mars devant le Tribunal de première instance de Rabat pour « atteinte à la sûreté intérieure de l’État » et « financements étrangers illégaux ».

« Je risque cinq ans de prison juste parce que je vis dans un pays où le système politique ne supporte pas nos activités et nos articles, » affirme Samad à Equal Times.

Également concerné : le journaliste d’investigation Hicham Mansouri, 36 ans, qui a déjà purgé dix mois de prison pour ses enquêtes sur la surveillance étatique de l’activité en ligne de militants politiques marocains. Libéré le 17 janvier, il devra de nouveau comparaître devant le tribunal et risque à nouveau de se retrouver derrière les barreaux.

« Je ne suis pas rassuré de voir le juge qui m’a mis en prison affecté pour le nouveau procès, » confie Hicham.

« Dans un pays où beaucoup de juges « intègres » attestent eux-mêmes de la non-indépendance de la justice et de son instrumentalisation par le pouvoir à des fins de répression, cela n’a qu’une seule explication : la décision sera prise ailleurs. »

D’après l’Association marocaine de droits humains (AMDH), plus de 40 journalistes ont été poursuivis en justice rien qu’en 2015.

La Fondation Alkarama affirme, quant à elle, que la torture et les mauvais traitements constituent toujours une « pratique ancrée » pour des « affaires touchant à la sûreté de l’État ».

Reporters sans frontières (RSF) précise de son côté que les accusations envers les journalistes visent à museler la liberté de l’information et de la presse, pourtant garantie dans la Constitution marocaine de 2011. « Il est non seulement impossible pour les journalistes marocains d’aborder les trois lignes rouges, que sont la monarchie, le Sahara occidental et l’islam », explique Yasmine Kacha, responsable du bureau Afrique du Nord de RSF, lors d’un entretien avec Equal Times.

« Mais ces lignes rouges sont aussi utilisées contre tout professionnel des médias critiquant le régime. Cette situation fragilise sérieusement la condition du journaliste marocain indépendant. »

Le Maroc occupe la 130e place sur 180 dans le classement mondial de la liberté de la presse de RSF.

 

Un leurre de démocratie

Une nouvelle Constitution a été adoptée par référendum en juillet 2011, notamment pour renforcer le respect des droits humains au Maroc. Le Royaume chérifien a également ratifié dans la foulée des conventions et pactes internationaux visant entre autres à interdire les traitements cruels, inhumains ou dégradants et à lutter contre les disparitions forcées.

Plusieurs organisations de la société civile observent cependant une application relative de ces engagements, notamment en ce qui concerne la liberté de la presse dont les dispositions constitutionnelles sont établies par l’article 28 de la Constitution.

« Ce qui nous inquiète particulièrement, c’est l’acquisition massive de technologies de surveillance par les autorités marocaines ces dernières années. Ces technologies sont utilisées pour contrôler les échanges et les communications des journalistes citoyens et des journalistes ou pour bloquer certains sites, » affirme Yasmine Kacha.

Selon Samad : « Je suis surveillé 24 heures sur 24 et lorsque je me déplace, je risque d’avoir des menaces, je ne peux pas contacter de sources d’information », raconte le journaliste qui travaille désormais pour Lakome2.com.

« Mes appels téléphoniques sont surveillés, donc c’est aussi difficile de communiquer par téléphone. Même l’accès à l’information administrative est compliqué lorsque je réalise une enquête, ce qui pose la question du droit d’accès à l’information au Maroc. »

Samad affirme qu’il a trouvé des virus d’espionnage sur son ordinateur en avril dernier. « Mon premier compte Facebook a également été piraté. J’en ai créé un deuxième et j’ai déjà pu observer plusieurs tentatives de piratage. »

Le rédacteur en chef de Lakome2.com, le journaliste Ali Anouzla et lauréat 2015 du prix Raif Badawi, témoigne également du harcèlement des autorités marocaines envers les journalistes indépendants : « C’est un combat quotidien. Nous sommes comme des gens qui se déplacent sur un champ miné et ne savent pas quand ça va exploser. »

Celui que RSF reconnaît parmi les « 100 héros de l’information » voit se multiplier les poursuites judiciaires à son encontre et devra de nouveau comparaître devant le tribunal de Rabat jeudi 22 mars, un jour avant ses collègues.

« Malheureusement je ne peux pas écrire librement sur mon propre site et j’exerce beaucoup d’autocensure sur mes confrères, mes consœurs et moi-même. On fait le SMIC du journalisme indépendant. »

Une pétition en ligne demande aux autorités marocaines l’abandon des poursuites envers les journalistes et les défenseurs des droits humains ainsi que le respect de leur engagement à protéger l’exercice des droits civiques et politiques.

This story has been translated from French.