Les nouveaux esclaves des terres mayas : impact du palmier à huile au Guatemala

Les nouveaux esclaves des terres mayas : impact du palmier à huile au Guatemala

In this photo from 2012, oil palm workers are taken back to their villages after a day’s work on the plantations of Sayaxché, Guatemala.

(AP/Rodrigo Abd)

Malgré son apparente propreté et sa beauté exubérante, la lagune est polluée. Pourtant, de cette lagune dépend la vie des 700 habitants de la Coopérative Manos Unidas, une communauté appartenant à la municipalité de Sayaxché, département de Petén, dans le nord du Guatemala.

Manos Unidas est devenue le dernier bastion de la résistance contre l’avancée des plantations de palmiers à huile dans la région, car elle est la seule communauté disposant encore de terres. Selon ses habitants, cela est dû au fait que ces terres jouissent d’une propriété collective. D’après les trois communautés visitées pour ce reportage, cette jouissance collective de la propriété a permis d’entraver les stratégies des entreprises de production d’huile de palme ; entreprises qui dans les communautés voisines ont forcé les paysans à vendre leurs terres à grand renfort de menaces voilées et d’arguments obscurs.

C’est grâce à cela, et à cause de la ténacité et de la conscience politique de ces populations que Manos Unidas possède encore des terres pour cultiver le maïs et les haricots, et pour les louer aux familles des communautés voisines.

Néanmoins, la coopérative n’a pas pu réchapper à l’impact occasionné par le palmier à huile. La lagune qui leur donnait de l’eau et des poissons est désormais polluée, et leurs cultures ont été affectées par le changement climatique provoqué par la déforestation : plus de chaleur et moins de pluie.

Ils déclarent également avoir ressenti l’impact des produits agrochimiques utilisés sur les palmiers ainsi que la recrudescence des parasites ravageurs : « Autrefois, nous n’utilisions pas de produits chimiques, mais maintenant, si l’on n’applique pas de fongicides, on ne récolte rien, » déclare l’un des membres de la communauté.

Dans un pays qui partage, avec le Honduras, la Colombie et le Brésil, le triste record du pays le plus meurtrier au monde pour les défenseurs des territoires et des droits de l’homme, tous les témoignages sont recueillis sous couvert d’anonymat pour des raisons de sécurité.

L’exubérante fertilité de la nature de la région de Petén tranche singulièrement avec la situation de dénuement dans laquelle vivent ses habitants. L’eau courante, le ramassage des ordures ou encore un réseau d’égouts sont impensables dans ce coin du monde. Jusqu’à l’arrivée des palmiers, il y a une quinzaine d’années, l’eau n’avait jamais constitué un problème. Aujourd’hui cependant, les puits artisanaux se tarissent et de nombreuses communautés finissent par dépendre de l’eau de la lagune ou de la rivière La Pasión. Eau polluée.

L’écocide de la rivière La Pasión

« Les palmiers sont arrivés à Petén sous le contrôle de Hugo Molina. Jusqu’à il y a quinze ou vingt ans, ici, il n’y avait que de la jungle, » précise Rolando Pinelo, de l’organisation Sagrada Tierra. Les initiales d’Hugo Alberto Molina Espinoza, considéré comme l’un des plus grands propriétaires fonciers du pays, composent le nom du Grupo HAME, propriétaire de la société Reforestadora de Palma del Petén, S.A (REPSA) et, notamment, de la marque Olmeca.

La société devint tristement célèbre lorsque, en 2015, on découvrit qu’elle était directement responsable de l’écocide de la rivière La Pasión à Sayaxché. L’affaire prit une tournure sanglante lorsque le paysan qui avait dénoncé l’écocide, Rigoberto Lima, fut abattu à l’arme à feu. Ce meurtre reste impuni à ce jour.

« Les bassins d’oxydation ont débordé, provoquant une mortalité considérable des poissons et une pollution sur 150 kilomètres du cours de la rivière, » explique Saúl Paau, l’avocat qui s’occupe du dossier. L’avocat dénonce les irrégularités qui ont permis à la société REPSA de continuer ses activités sans aucune surveillance, précisant que même « le ministère de l’Environnement lui-même avait reconnu qu’il ne disposait pas d’une étude d’impact environnemental (EIE), » a indiqué le Paau.

Les autorités refusèrent de procéder à l’analyse de l’eau de la rivière, mais l’Université de San Carlos a réalisé une étude qui a détecté la présence d’une substance agrotoxique utilisée dans la culture du palmier à huile : le malathion. « Un autre rapport avait indiqué que la rivière mettrait cinq ans à se rétablir, mais trois mois plus tard, on y pêchait déjà, » selon Paau.

Dans la communauté de San Juan de Acul, la plupart des gens se baignent, cuisinent et boivent cette eau, et ce, même s’ils savent qu’elle est polluée. D’ailleurs, ils n’ont pas besoin d’études pour le savoir : le corps le leur signale à coups de vomissements, de poussées de fièvre ou encore d’irritations.

Aucune autre source d’eau ne leur est accessible cependant et l’État leur a même refusé les citernes qu’ils avaient demandées pour recueillir l’eau de pluie. Des précipitations qui se raréfient par ailleurs, également en raison de la monoculture qui accélère le changement climatique.

Outre la pollution de l’eau, la catastrophe écologique de la rivière a dévasté la principale source de nourriture de la communauté : la pêche. « Avant, en deux jours, nous attrapions 50 livres de poisson : aujourd’hui, avec un peu de chance on en prend 10 ou 15, mais parfois même pas ça, » un pêcheur nous explique avant de conclure : « Sans l’eau, nous ne vivons pas : sans eau, il n’y a rien. »

Esclaves modernes

La seule solution pour échapper à la faim et la soif ? Ce qui a causé ces problèmes en premier lieu : l’huile de palme. Le désespoir pousse ces paysans à accepter des conditions de travail qui évoquent l’époque de l’esclavage. Une paysanne de San Juan de Acul témoigne : « Ils travaillent de longues heures pour peu d’argent, sans horaire fixe et sont même contraints d’acheter leur propre équipement. Malheureusement, ils n’ont pas vraiment le choix. Si nous disposions d’une autre source de revenus, ils ne profiteraient pas de cette situation de détresse, mais nous devons mettre de la nourriture sur la table. »

« Ici, la plupart des gens travaillent dans la culture du palmier à huile. Ils partent d’ici à 5 heures du matin pour arriver à la plantation vers 6 heures où ils travaillent jusqu’à 15 heures pour 60 quetzales (environ 7 euros), soit moins que le salaire minimum (de 83 quetzales par jour dans les champs). En plus, quand vient le jour de la paie, ils ne veulent pas les payer. Ils sont maltraités et menacés d’être renvoyés s’ils protestent, » affirme l’un des dirigeants de la communauté d’El Mangal.

L’un de ces travailleurs décrit sa situation professionnelle : il travaille de 6 heures du matin à 15 heures pour 60 quetzales par jour (7 euros), mais il arrive que les travailleurs ne soient payés que 20 quetzales (à peine plus de 2 euros) pour le même travail. « Dans d’autres cas, ils paient 45 centimes par grappe découpée. Le plus difficile cependant, c’est qu’ils ne veulent que des jeunes. Ils font venir des gens d’ailleurs et ils les emploient peu de temps, ce qui leur permet de réaliser des économies sur les prestations. Ils nous détruisent ; ils détruisent tout. La détresse de notre situation nous fait monter sur l’échafaud de notre propre gré. Nous sommes pères de famille. Si un enfant tombe malade, un médicament ne coûte jamais moins de 70 quetzales. »

Et après l’huile de palme ?

« Il ne reste que très peu de forêts et elles ne suffisent pas pour purifier l’air. Lors de la dernière averse, l’eau qui tombait était noire : j’ai dû jeter la moitié du seau, » déclare une paysanne. Et la pluie qui se fait rare. Et la terre qui se meurt : « Ils sont en train de tuer cette terre. Ces racines s’étendent comme un tapis qui ne laisse plus rien pousser. » C’est pourquoi ils redoutent ce qui arrivera lorsque les plantations de palmiers partiront : « Après 25 ans de palmiers à huile, ces terres ne vaudront plus rien. »

En effet, une étude réalisée dans la vallée de la rivière Polochic par la chercheuse Sara Mingorria de l’ICTA (de l’Université Autonome de Barcelone) révèle qu’en raison de la grande quantité de nutriments dont elle a besoin, la monoculture du palmier élimine la couche organique du sol et provoque une infertilité. Selon l’experte, il faudra 25 ans pour que la zone où les palmiers à huile ont été plantés soit à nouveau fertile, car « le sol est tellement fragilisé que, même à l’aide de fertilisants, les composants se perdent et disparaissent. »

Mingorria ajoute que ces plantations sont souvent appelées « déserts verts », car « ces types d’arbres empêchent le développement de toute végétation autour d’eux. »

Au moment où cela se produira, si la résistance tenace des communautés autochtones et paysannes ne les en empêche pas, les entreprises partiront à la recherche d’un autre territoire où elles pourront rentabiliser leurs investissements, laissant dans leur sillage des terres désertifiées, des rivières polluées et des villages dépouillés. Et tout cela, au nom de la rentabilité d’une denrée qui se négocie à la hausse sur les marchés financiers.

This article has been translated from Spanish.