Les pêcheurs sénégalais coincés entre la faim et l’exil

Les pêcheurs sénégalais coincés entre la faim et l'exil
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Texte: Laurence Grun
Photos: Pierre Vanneste

Si la majorité des migrations africaines restent circulaires, donc intra-africaines, nombreux sont ceux qui nourrissent le désir de rejoindre l’Europe. Pour s’y rendre, ces migrants s’entassent dans de frêles embarcations, au péril de leur vie. Selon l’Organisation iinternationale des migrations (OIM), plus de 22.000 personnes seraient décédées en tentant la traversée de la Méditerranée pour rejoindre l’Europe entre 2000 et 2014.

À cela s’ajoute près de 9000 victimes supplémentaires rien qu’au cours des deux dernières années, qui ont été particulièrement meurtrières.

Malgré le danger, ils sont des milliers à continuer de tenter chaque année le voyage périlleux. Pour quelles raisons ?

Guerres, changement climatique, pauvreté sont souvent cités pour expliquer les causes de cette émigration forcée.

Au Sénégal, Equal Times est allé à la rencontre des pêcheurs, qui font souvent partie de ces candidats à l’exil, afin de saisir les origines de leur détresse.

Rien que pour l’Afrique de l’Ouest, plus de trois millions de personnes dépendraient du secteur de la pêche – dont 600.000 au Sénégal – soit plus de 20% de la population.

Suite aux sécheresses dans les années 1980, le Sénégal a connu une crise de l’agriculture. De nombreuses personnes ont alors migré vers les côtes afin de se convertir dans le domaine de la pêche, ce qui a augmenté considérablement le nombre de pêcheurs et de pirogues dans les eaux sénégalaises. En parallèle, la spéculation immobilière et l’extension de la ville de Dakar a conduit à l’expropriation des maraîchers, ce qui a accentué la dépendance des foyers à la ressource halieutique.

Mais le coup de grâce porté aux pêcheurs est venu avec les signatures d’accords de pêche avec l’Union européenne – et d’autres pays, surtout en Asie – qui ont exercé une pression supplémentaire sur la ressource et conduit à sa raréfaction.

En vertu de ces accords signés avec différents états d’Afrique de l’Ouest (Maroc, Mauritanie, Sénégal), des bateaux européens s’aventurent dans ces eaux afin d’alimenter leurs marchés respectifs et d’assurer le redéploiement des flottes européennes déjà en surnombre en Atlantique nord.

En plus des bateaux de pêche européens actifs dans les eaux sénégalaises, 60% du poisson pêché et débarqué sur les côtes sénégalaises est envoyé vers l’Europe. Sur le marché, la présence de ces acteurs étrangers fait grimper le prix du poisson et diminue la diversité des espèces destinées aux Sénégalais. Pourtant, le poisson est un aliment essentiel qui garantit un apport en protéine pour une grande partie des habitants d’Afrique de l’Ouest.

Les récits de ces pêcheurs migrants et rapatriés, futurs candidats à l’exil et parents de migrants, font écho à une situation qui perdure actuellement, et pour laquelle les mesures prises par l’État du Sénégal et l’Union européenne n’ont fait que déplacer le problème.

 

Night trip out to sea in the Senegalese Exclusive Economic Zones (EEZ), off Dakar.

Photo: Pierre Vanneste

Avec la raréfaction des ressources halieutiques, les pêcheurs passent de plus en plus de temps en mer. La nuit, les risques augmentent. Les pêcheurs, s’aventurant toujours plus loin pour trouver du poisson, croisent les bateaux usines européens et asiatiques venus pêcher dans leur ZEE. Les accidents ne sont pas rares. Nombreuses familles Lebous (ethnie traditionnellement active dans la pêche) ont un parent ou un ami mort dans une collision entre un chalutier et sa pirogue.

 

Lamine, a fisherman from Dakar, has tried to reach Europe three times since 2006.

Photo: Pierre Vanneste

Entre 1994 et 2005, les débarquements de poissons dans les ports sénégalais sont passés de 95.000 à 45.000 tonnes.

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la plupart des espèces halieutiques sont surexploitées dans cette région. Avant, les pêcheurs pouvaient choisir quel poisson pêcher mais aujourd’hui, dès qu’ils en trouvent, ils pêchent le plus possible ce qu’ils peuvent prendre. Ce qui met en danger plusieurs espèces, comme la sardinelle.

« Ce qui me fatigue le plus, c’est de devoir parfois faire trois ou quatre sorties en ne prenant rien du tout. En 2006, je vivais une situation délicate. Il n’y avait vraiment plus de poisson dans la mer. On était très fatigué et j’étais dans l’obligation de nourrir la famille. Si je suis parti, c’est pour trouver de l’argent pour leur envoyer. C’est ce qui nous a poussé à partir en Espagne, » raconte Lamine.

 

Djibril, a security guard in Dakar, has tried to get to Europe twice.

Photo: Pierre Vanneste

Route initialement ouverte par des pêcheurs, nombreux sont ceux qui ont par la suite embarqué sur les pirogues afin de rejoindre les côtes espagnoles des Îles Canaries, poussés par la pauvreté, le manque de travail et l’accumulation de dettes.

Selon Djibril, « J’ai ma famille à nourrir et si je refusais de migrer, on m’aurait taxé de n’importe quoi... C’est pour cela que je me suis dit, bon, il faut que je parte, que je tente de partir comme tous les autres. Mais finalement, ça n’a pas marché et on est revenu. »

 

Elas, a fisherman from Thiaroyes-sur-Mer, has tried to get to Europe just once.

Photo: Pierre Vanneste

Avant 2006, les premiers pêcheurs souhaitant se rendre en Europe investissaient pas moins de 800.000 francs CFA (1217 USD), afin de garantir les conditions du voyage (nouveau moteur, gasoil, nourriture, eau...). Mais rapidement, voyant les candidats à la migration de plus en plus nombreux, les pirogues ont été surchargées, les prix bradés, passant à 600.000, voire 400.000 francs CFA (973 à 648 USD). Les accidents sont alors devenus plus fréquents.

Beaucoup, comme Elas, ont été rapatriés, voire même condamnés à de la prison. À son arrivée au Sénégal, Elas a reçu 10.000 francs CFA (16 USD) et un sandwich en guise de « dédommagement ».

« J’ai vendu mon matériel pour me rendre en Mauritanie. Là-bas, j’ai payé 450.000 francs CFA (730 USD) pour rejoindre les Îles Canaries. Une fois arrivé, après huit jours de mer, on m’a enfermé pendant 45 jours. Le président de la République Abdoulaye Wade a envoyé son ministre de l’Intérieur pour qu’il signe des accords et qu’il nous renvoie chez nous, » témoigne Elas.

 

Moustapha, a fisherman from Thiaroyes-sur-Mer, has also tried to get to Europe twice.

Photo: Pierre Vanneste

Au retour, un sentiment d’abandon. Pour la plupart de ces rapatriés, l’État n’a rien fait pour eux. L’accès à la mobilité est inégalitaire. Et si des millions ont été investis dans « la lutte contre l’émigration clandestine », ce serait davantage dans la sécurisation des frontières que sur le terrain, où rien ne change.

Pour Moustapha : « La première chose c’est qu’ici en Afrique, c’est très dur. C’est l’État qui doit faire des investissements pour faire des formations ou bien des financements de projets. Mais l’État ne prend pas ces engagements. Il va en Europe, signe des accords de pêche avec l’Union Européenne ou bien des pays européens, vend nos côtes pour trouver de l’argent. Ce qui est très dangereux... Parce qu’ici, c’est la mer qui nourrit les familles. »

 

Mamadou, a fisherman from Yarakh, and father of migrant children.

Photo: Pierre Vanneste

Aujourd’hui, dans beaucoup de villages et quartiers à travers le Sénégal, de nombreux jeunes manquent à l’appel.

Mamadou Sy a huit fils. Tous ont émigré « clandestinement » en pirogue, il y a 10 ans de cela. Comme beaucoup, ils sont partis sans rien dire à leur famille.

« De 2006 à 2009, c’était inimaginable, tu pouvais marcher dans n’importe quel village et ne voir que des mamans et des vieux. Il n’y avait plus de jeunes. »

Certains sont revenus. D’autres ont perdus la vie. « Cela a meurtri tout le village, » conclut Mamadou.

Cette migration ne semble pas prête de s’arrêter. Les orientations politiques ne semblent pas offrir de meilleures perspectives pour de nombreux Sénégalais qui prennent encore la route de l’exil.

This story has been translated from French.