Les prisons brésiliennes restent des « bombes à retardement »

Les prisons brésiliennes restent des « bombes à retardement »

Monday 24 July 2017, a riot breaks out at the Pinheiros Provisional Detention Centre in the city of São Paulo. Already suffering from serious overcrowding, the inmates rebel when two new groups of prisoners arrive, setting fire to their mattresses. The incident lasted no more than a few hours and this image was captured by a drone.

(Gustavo Basso)

Les images d’affrontements et de massacres dans les prisons brésiliennes qui sont parvenues jusqu’en Europe, il y a quelques mois, ont choqué. Or, les règlements de comptes sanglants entre membres de factions mafieuses, les mutineries et les évasions ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

Imaginez-vous confiné dans un espace de seulement quelques mètres carrés avec 25 autres personnes. Certains de vos codétenus sont là depuis plusieurs mois, sans avoir vu le moindre juge. D’autres ont théoriquement purgé leur peine, mais ne sont toujours pas sortis, à cause de la lenteur de l’administration.

La promiscuité, la violence, l’injustice, Emerson Ferreira les a vécues pendant quatre ans et demi. Son histoire il l’a fait partager au public avec la Rede Justiça Criminal (le réseau Justice criminelle) à travers une expérience immersive.

En avril dernier à São Paulo, des passants curieux et courageux pouvaient passer derrière les barreaux et, grâce à un casque de réalité virtuelle, plonger à 360° dans une cellule typique d’une prison brésilienne, avec dans les oreilles des témoignages glaçants.

« Un chien errant aurait plus de place dans la rue que nous », dit un prisonnier. « Mettez un cheval dans un endroit pareil, il devient fou, il se laisse mourir, seuls les êtres humains peuvent supporter un truc pareil, » renchérit un autre.

« Nous voulons en finir avec l’emprisonnement de masse  », clame la campagne Realidade Visceral (Réalité viscérale) lancée par ce réseau qui regroupe une huitaine d’organisations de défense des droits humains.

À travers ce dispositif et la rencontre avec Emerson, elles souhaitent faire « vivre  » aux gens ces conditions inhumaines. Les participants en sortent émus, touchés. Le message semble ainsi porter plus fort que les chiffres.

Pourtant, ceux-ci sont déjà assez inquiétants. Il y a, au Brésil, près de 667.000 prisonniers, dont 24.000 sont des enfants et des adolescents.

C’est la quatrième population carcérale du monde. Les prisons brésiliennes se caractérisent par une surpopulation qui empire d’année en année pour atteindre un taux d’occupation moyen de 167 % en 2017.

D’après l’ONG Human Rights Watch, il y a eu une augmentation du nombre de prisonniers de 85 % entre 2004 et 2014.

Cette incarcération de masse a notamment été initiée à la suite d’une loi de 2006, promulguée par Luiz Inácio Lula da Silva, qui a durci les peines pour possession de drogues, faisant d’un simple détenteur ou consommateur, un trafiquant.

« Une telle explosion ne va pas sans une atteinte aux droits fondamentaux des prisonniers », souligne le Père Valdir João Silveira, coordinateur national de la Pastoral Carcerária (la pastorale carcérale).

Cette organisation d’action sociale, liée à l’Église catholique brésilienne, accompagne les prisonniers qui n’ont pas accès au minimum vital et leur apporte des médicaments ou des vêtements. Habilités à rentrer dans les prisons, les aumôniers constatent chaque jour le manque de place, les mauvaises conditions d’hygiène et d’alimentation.

Récemment l’ONU qualifiait même certaines prisons brésiliennes de « médiévales  ».

Répression plutôt que prévention

Les droits juridiques également ne sont pas toujours respectés puisque quatre détenus sur dix sont aujourd’hui en détention provisoire, c’est-à-dire détenus sans procès. Certains attendent plusieurs mois, voire plusieurs années avant de connaître les chefs d’accusation et entendre leur peine prononcée.

C’est le cas du fils de Dona Lídia, Rogério (le prénom a été modifié), incarcéré depuis plus d’un an au Centre de détention provisoire (CDP) de Pinheiros à São Paulo. Arrêté pour consommation de drogues, le jeune homme n’est toujours pas passé devant un juge.

« Je suis désespérée de ce système, de notre justice. Il a pourtant de bons avocats, qui militent dans des organisations de droits humains. Vraiment, je ne sais plus vers qui me tourner  », se désole sa mère lors d’un entretien avec Equal Times.

Dona Lídia va voir son fils tous les samedis et lui apporte une fois par semaine un « jumbo », une sorte de kit de première nécessité, avec des produits d’hygiène, de l’épicerie, et quelques vêtements qui ne sont pas fournis par la prison.

Le CDP de Pinheiros est l’un des plus surpeuplés du Brésil. En 2016, il a atteint un taux d’occupation de 250 %. Il se trouve dans l’État qui emprisonne le plus, celui de São Paulo. Pour une population de 42 millions, on dénombre 230.000 prisonniers. En comparaison, en Argentine, où la population est à peu près équivalente, il n’y a « que » 70.000 prisonniers.

Pour les observateurs, cette politique d’incarcération n’aide pourtant en rien à réduire la violence et la criminalité dans la société, puisque le Brésil détient le record mondial des homicides avec près de 60.000 morts violentes par an.

Par ailleurs, le taux d’élucidation de meurtres est extrêmement bas. Seulement 8 % des auteurs sont retrouvés et condamnés.

« Au lieu de concentrer leurs efforts pour prévenir, enquêter et punir les responsables d’homicides, on remplit des prisons avec des petits délinquants  », souligne Rafael Custódio, avocat des droits humains auprès de l’ONG Conectas.

Des petits délinquants qui sont ensuite recrutés par le crime organisé. Car aujourd’hui, la plupart des prisons sont gérées par les gangs. « Pour survivre à l’intérieur dans de telles conditions, il faut que les prisonniers fassent appel aux réseaux et à l’argent des factions armées » explique le Père Valdir.

Et c’est ainsi que l’on se retrouve avec des catastrophes annoncées, telles que les massacres de janvier entre bandes rivales dans les prisons d’Amazonie et du Nordeste qui ont fait plus d’une centaine de morts en quelques jours, avec des détenus torturés, mutilés et décapités.

La réponse du gouvernement de Michel Temer a été de proposer des investissements supplémentaires dans le système carcéral à hauteur de 1,8 milliard de réais (59 millions USD) et la construction de cinq nouveaux centres pénitenciers de haute sécurité.

« On préfère construire des prisons – qui sont par ailleurs des opportunités pour la corruption, avec une partie de l’argent public qui disparaît en route – car les politiciens persistent à mener une politique d’incarcération systématique. Alors qu’il existe des alternatives qui ne sont pas mises en
œuvre
. » explique Henrique Apolinário, également avocat pour Conectas.

En effet, le Depen, le Departamento Penitenciário Nacional (Département pénitentiaire national) a investi dans 30.000 bracelets électroniques qui ne sont pour l’instant pas utilisés. « Les gouverneurs répondent à des objectifs électoralistes qui sont censés plaire à la population. Il y a un manque de volonté pour favoriser les aménagements de peine  ».

« Nos prisons restent des bombes à retardement. Nous savons déjà qu’il y aura un nouveau massacre très bientôt », répète Henrique Apolinario.

Mais il ne faut pas oublier que tous les massacres ne sont pas sanglants. « Il y a aussi des massacres invisibles. Cette année, dans une prison de Rio, près de 40 prisonniers sont morts faute de traitements médicaux  », ajoute-t-il.

Depuis plusieurs années déjà, les ONG de défense des droits humains demandent une révision de la loi sur les drogues, qui emprisonne surtout les petites mains – dont beaucoup de femmes – et favorise les organisations du crime organisé.

Mais pour le moment, les dirigeants politiques ne semblent pas y donner priorité.

This story has been translated from French.