« Les problèmes du Yémen pourraient devenir une menace pour la planète entière »

Entretiens

La guerre qui fait rage depuis un an au Yémen, entre le gouvernement – soutenu par l’Arabie saoudite – et les rebelles chiites houthistes – soutenus par l’Iran – a tué plus de 6000 personnes et chassé de chez elles environ 2,5 millions d’autres.

Des groupes d’aide ont réclamé 1,8 milliard de dollars juste pour maintenir des millions de Yéménites en vie cette année, alors que les critiques sont nombreuses à propos des frappes aériennes menées par l’Arabie saoudite.

Récemment, un groupe d’experts des Nations Unies a estimé qu’il y avait eu des attaques « généralisées et systémiques » contre des cibles civiles et Human Rights Watch a accusé l’Arabie saoudite d’utiliser des bombes à sous-munitions américaines dans des zones civiles – une accusation que réfutent les autorités saoudiennes.

L’équipe d’Equal Times a pris contact avec Tawakkol Karman, militante yéménite pour les droits humains et lauréate du Prix Nobel de la paix de 2011 – la première femme arabe à l’être – pour discuter avec elle des perspectives de paix dans son pays meurtri par la guerre. Elle a répondu à des questions écrites par l’intermédiaire d’un traducteur.

 
Quelle est la situation sur le terrain ?

Les souffrances des Yéménites ne font que croître. Toutes les institutions étatiques et les services publics ont disparu après le coup militaire des miliciens houthistes contre le président élu [Abd Rabbu Mansoor Hadi] et le gouvernement de réconciliation nationale.

Une milice fasciste alliée au président évincé [Ali Abdullah] Saleh et à l’Iran a complètement anéanti le processus transitionnel que tous les Yéménites avaient approuvé. Elle a occupé des villes et pris le contrôle de toutes les institutions étatiques par la force. De plus, elle s’en est violemment pris à tous les droits et libertés, elle a fait fermer des journaux et des chaînes de télévision, a interdit à tous les partis politiques de fonctionner et a jeté des milliers d’opposants en prison, alors que les autres ont été poussés à l’exil ou sont morts.

 
Quelle a été la réaction de la population ?

Tout cela a mené à une résistance pacifique à laquelle participent de nombreux jeunes de différentes origines. Cette résistance prend la forme de manifestations, d’actes de protestation et de conférences, conjointement à une campagne pour obtenir le soutien des gouvernements des pays du monde entier pour qu’ils rejettent le coup d’État. Je suis toujours convaincue que nous pouvons répondre à la violence par des actes pacifiques et nous opposer à la régression et au terrorisme sans recourir à une violence similaire.

 
Actuellement, de quoi ont besoin les Yéménites, en termes d’aide humanitaire ?

La population yéménite a le droit de recevoir des aliments et des médicaments, et de bénéficier de services publics, comme des services de santé publique, de l’électricité et de l’eau potable. Les Yéménites ont besoin de tout cela urgemment. Malheureusement, au Yémen, l’aide humanitaire reste un mystère. Elle est principalement acheminée aux Houtis et au président évincé qui la revendent au marché noir.

Le Yémen a besoin de beaucoup d’aide humanitaire qui doit arriver sans délai. Par exemple, Taïz, la ville la plus densément peuplée du pays a subi un siège cruel et ses environs ont été la cible d’un pilonnage aveugle de la part de la milice houtiste et des forces du président évincé. Ils l’ont non seulement privée d’aliments et d’assistance médicale, mais aussi d’eau. Ils ont voulu briser une ville qui symbolise la civilisation et l’ouverture culturelle.

 
Qui est à blâmer pour cette guerre qui n’en finit pas ? Les Saoudiens, les Iraniens, les Occidentaux et les parties qui s’affrontent sont-ils tous responsables de la même façon ?

Il y a ceux qui ont failli et il y a des criminels. Ceux qui ont failli sont ceux qui ont commis des erreurs politiques en permettant au coup d’État d’avoir lieu. Il s’agit du président, du gouvernement, des partis politiques et de la communauté internationale. Ceux qui ont commis des crimes capitaux sont le président évincé, Ali Saleh et les Houthis qui ont plongé le Yémen dans la guerre et mené le coup d’État contre la révolution et la république.

Nous condamnons sans ambiguïté la prise pour cible de civils. Nous dénonçons aussi tous les crimes lorsqu’ils surviennent, nous estimons qu’il s’agit de crimes contre l’humanité et exigeons qu’une enquête transparente soit menée.

La région subit un conflit intense entre l’Arabie saoudite et l’Iran, et ce qui se produit au Yémen n’est pas étranger à cette opposition. C’est pourquoi la fin de la guerre dépend complètement du respect de la Résolution 2216 des Nations Unies de la part des miliciens houthistes et du président évincé. La non-application de la résolution implique que la guerre se poursuit.

 
Est-ce que l’amélioration des relations internationales avec l’Iran peut aider à parvenir à une solution politique ?

Je souhaite qu’un jour l’Iran réintègre la famille internationale en tant qu’État qui croit en la paix et non en l’affaiblissement de la stabilité de pays voisins, comme la Syrie, l’Irak, le Liban, le Yémen et d’autres lieux abritant des mouvements destructeurs soutenus par l’Iran.

Mais, il semble que l’Iran ne désire pas changer sa politique d’expansion dans la région. Certains craignent que les mollahs [érudits musulmans] profitent de l’ouverture vers l’occident et de la levée des sanctions économiques pour commettre encore plus de folies. L’Iran soutient des milices et des groupes armés en dehors du cadre légal existant des États arabes. Il sait comment démarrer un incendie, mais ne sait pas comment l’éteindre.

 
Les partisans des frappes aériennes saoudiennes voient la guerre au Yémen comme une lutte essentielle contre l’avancée de l’extrémisme dans la région. Êtes-vous d’accord ?

Les frappes aériennes que mène la coalition arabe au Yémen n’atteignent pas toujours leurs cibles et touchent des civils innocents. Pourtant, de nombreux Yéménites y sont favorables parce qu’à leurs yeux, ils ont empêché un putsch.

Ceux qui soutiennent la coalition arabe estiment que c’est indispensable de stopper l’influence iranienne qui n’obtient pas l’adhésion populaire. Néanmoins, le soutien aux frappes aériennes n’implique pas que l’alliance est autorisée à faire ce qu’elle veut. Personnellement, je voudrais que la coalition enquête sérieusement sur plusieurs opérations qui ont tué des personnes innocentes.

 
De quelle façon la pression internationale sur toutes les parties peut-elle aider à trouver une solution politique ?

Au final, il faut parvenir à une solution politique qui s’appuie sur les résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies et sur le processus transitionnel au Yémen. Je demande à la communauté internationale de faire pression sur toutes les parties pour qu’elles reviennent au processus politique en s’appuyant sur la mise en œuvre des résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies, sur ce qui a déjà été convenu lors de la Conférence du dialogue national et sur l’Initiative du Conseil de coopération du Golfe.

Ces mesures soulignent que seul l’État a le droit exclusif de détenir des armes, de pratiquer la souveraineté et de contrôler tout le territoire national. Elles demandent le retrait de la milice des villes et territoires dont elle s’est emparée, et exigent la reddition des armes. Toutes les parties doivent alors participer à un référendum sur la constitution basée sur les résultats du dialogue national. Après cela, différentes élections doivent avoir lieu conformément à la nouvelle constitution. Telle est la base d’une solution politique au Yémen. Et tout cela doit s’effectuer en parallèle d’un processus de soutien et de reconstruction.

Le Yémen a besoin de beaucoup d’aide internationale pour en finir avec les troubles de la guerre, avec le chaos, le despotisme et la corruption. Sans cela, le problème du Yémen ne restera pas local, il deviendra une menace pour la planète entière.

Cet article a été traduit de l'anglais.