Les travailleurs domestiques ougandais coincés entre salaires de misère au pays et exploitation extrême à l’étranger

Les travailleurs domestiques ougandais coincés entre salaires de misère au pays et exploitation extrême à l'étranger

De nombreuses jeunes Ougandaises qui tentent d’échapper au chômage et à la pauvreté dans leur pays finissent employées comme travailleuses domestiques au Moyen-Orient où elles sont victimes d’exploitation et de mauvais traitements graves.

(Nicholas Bamulanzeki)

Hasifa Walugambire tenait une épicerie à Jinja, une ville à environ deux heures à l’est de la capitale ougandaise de Kampala, lorsqu’un homme de la région travaillant pour une agence de recrutement kenyane affirma pouvoir lui obtenir un travail à Oman.

Elle y travaillerait dans une banque, lui dit-il, et elle gagnerait un salaire mensuel de 690 dollars américains (2,5 millions de shillings ougandais), beaucoup plus que ce qu’elle ne pourrait espérer gagner dans un magasin.

Excitée à l’idée d’une vie meilleure, la jeune femme de 28 ans paya 1250 dollars américains (environ 4,5 millions de shillings) à une agence au Kenya pour que cette dernière serve d’intermédiaire pour son voyage.

« J’ai investi toutes mes économies pour décrocher cet emploi, car je pensais qu’il allait changer ma vie et celles de toute ma famille. Mais les six mois que j’ai passés à Oman ont été un enfer. Je suis revenue chez moi sans le sou, » déclare Hasifa.

Chaque année, des dizaines de milliers d’Ougandaises quittent leur pays pour travailler à l’étranger, en particulier dans les États du Golfe, comme l’Arabie saoudite et le Qatar où elles sont employées comme nourrices, cuisinières et aide-ménagères. Mais l’exploitation et les mauvais traitements abondent : de nombreuses travailleuses sont victimes de trafic d’êtres humains et de mauvais traitements graves de la part de fausses agences de recrutement et d’employeurs peu scrupuleux.

Grace Mukwaya qui travaille pour Platform for Labour Action, une ONG ougandaise qui soutient et protège les droits des travailleurs marginalisés, déclare que la frontière entre l’Ouganda et le Kenya est un point de passage populaire pour les trafiquants qui font passer illégalement des jeunes filles ougandaises vers le Moyen-Orient. « Nombre d’entre elles traversent la frontière en prétendant entrer au Kenya pour une visite, tandis que d’autres sont passées en contrebande par les trafiquants à des points non surveillés, » déclare-t-elle à Equal Times.

Hasifa déclare qu’on lui a fait traverser la brousse au Kenya avant de l’embarquer dans un bus à Nairobi. Arrivée là-bas, elle rejoignit environ 50 autres jeunes femmes, principalement en provenance de l’Ouganda, qui attendaient également de voyager. Une semaine plus tard, elles quittaient la capitale omanaise de Muscat où Hasifa s’était rapidement rendue compte qu’aucun emploi dans une banque ne l’y attendait. En lieu et place, elle fut emmenée dans une maison privée avec les autres recrues et son passeport fut confisqué. Elle allait être une travailleuse domestique.

« Ensuite, un par un, les hommes ont commencé à arriver dans la maison pour payer de l’argent et choisir les filles qu’ils voulaient prendre, » se rappelle Hasifa. Après avoir été choisie par l’un des hommes, Hasifa déclare qu’on l’a emmenée dans une maison de plusieurs étages occupée par plus de 20 membres d’une même famille. « Je travaillais plus de 15 heures par jour sans aucune pause. Lorsque j’arrêtais pour me reposer, ils me criaient dessus ou me battaient ».

À cause des longues heures de travail lourd, une déchirure se développa sur la cicatrice de la césarienne d’Hasifa. « J’ai commencé à saigner fréquemment, mais lorsque je demandais à être traitée, ils me battaient et m’enfermaient dans une pièce ou alors ils me forçaient à reprendre le travail malgré la souffrance. »

Lorsqu’Hasifa arriva au bout des mauvais traitements qu’elle pouvait tolérer, elle s’enfuit au bureau de Muscat de son agence de recrutement et demanda à rentrer chez elle.

Arrivée là-bas, elle y rencontra 15 autres Ougandaises qui avaient également échappé à leurs employeurs aux pratiques abusives. Mais au lieu de les aider, on leur déclara qu’elles pouvaient soit retourner chez leurs employeurs soit aller en prison.

« Ils [les recruteurs] nous déshabillaient et nous battaient tous les jours en nous disant de retourner au travail. En raison des passages à tabac et des mauvais traitements, certaines filles sont devenues folles, » déclare Hasifa.

Heureusement, l’une des filles détenues avait un téléphone et une carte SIM locale qu’Hasifa a pu utiliser pour appeler sa famille et les alerter de sa situation. Avec l’aide de la centrale syndicale ougandaise National Organisation of Trade Unions (NOTU), l’ambassade de l’Ouganda put la retrouver et finalement la remettre à sa famille.

Interdiction du travail des migrants

D’après des recherches réalisées par le Bureau des statistiques de l’Ouganda et l’Organisation internationale du Travail (OIT), les jeunes Ougandaises (âgées de 15 à 29 ans) se heurtent à un certain nombre d’obstacles sur le marché du travail qui vont d’un taux de chômage plus élevé à des salaires inférieurs. De ce fait, de nombreuses jeunes femmes comme Hasifa, qui tentent d’échapper au chômage et à la pauvreté dans leur pays, finissent souvent employées comme travailleuses domestiques au Moyen-Orient, région où des cas d’exploitation, de violence physique ou sexuelle, voire de décès ont fait l’objet d’une documentation systématique au fil des années.

À la fin 2015, l’Arabie saoudite et l’Ouganda ont signé un accord qui aurait pu fournir jusqu’à deux millions d’emplois aux Ougandais dans ce pays du Golfe riche en pétrole, selon Gulf Africa Review. Mais l’accord fut annulé en janvier 2016 après que le Parlement ougandais eût interdit le transit des travailleurs migrants vers l’Arabie saoudite après un scandale de révélations de mauvais traitements et de torture.

Un groupe de travail interministériel fut formé pour combattre les mauvais traitements et l’exploitation des travailleurs domestiques migrants ougandais immédiatement après la mise en place de l’interdiction ; cependant, celle-ci a été annulée à la suite de la signature d’accords bilatéraux avec l’Arabie saoudite et la Jordanie.

Selon un rapport présenté au Parlement en mai 2017 par Janat Mukwaya, la ministre de la Condition féminine, du Travail et du Développement social en Ouganda, l’interdiction temporaire n’a pas empêché les citoyens de chercher du travail au Moyen-Orient et, de fait, n’a servi qu’à exacerber les actes liés à la traite des êtres humains.

Le rapport de Mukwaya a révélé qu’entre 2015 et 2016, le gouvernement a rapatrié 200 domestiques qui avaient été détenues dans divers pays du Moyen-Orient après avoir échappé à des employeurs aux pratiques abusives.

« Nous avons mis en place une interdiction d’un an afin d’essayer de comprendre ce secteur, mais nous avons vite constaté qu’entre-temps, le nombre d’expatriations clandestines avait augmenté, exposant de nombreuses jeunes filles ougandaises à la traite des êtres humains. Nous avons donc décidé qu’il était plus sûr de le lever et de mettre en place des mécanismes qui permettent de faire en sorte que ceux qui émigrent pour travailler sont protégés et suivis, » déclare à Equal Times Martin Wandera, directeur du département du Travail au ministère de la Condition féminine, du Travail et du Développement social de l’Ouganda.

Mais les militants affirment que l’aspect économique pourrait avoir joué un rôle dans la décision du gouvernement de lever l’interdiction. D’après les chiffres du ministère du Travail, avec environ 59 000 Ougandais actuellement employés au Moyen-Orient, ce pays d’Afrique de l’Est reçoit chaque mois approximativement 6 millions de dollars américains en transferts de fonds. Le ministère déclare que ces fonds participent à améliorer la situation économique des membres de la famille qui sont restés au pays. Par ailleurs, ces familles ne peuvent pas se permettre de se passer de cet argent.

Douglas Opio, le responsable des politiques et de la recherche de la Fédération des employeurs ougandais, souligne que même si ces apports sont bons pour l’économie, le gouvernement et les agences de recrutement doivent engager des efforts beaucoup plus importants pour protéger les droits des travailleurs domestiques.

Opio déclare qu’en tant que mesure standard, par exemple, les agences de recrutement agréées devraient fournir aux travailleurs domestiques des informations correctes quant à la nature de l’emploi, de la rémunération et des conditions de travail, et ce, avant leur déploiement.

« Souvent, aucun contrat n’est signé entre l’employeur et l’employé et même lorsqu’un contrat existe, le travailleur domestique n’est pas au courant des modalités et des conditions définies par l’employeur, » déclare Opio.

Davantage de protections pour les travailleurs

Selon un communiqué du gouvernement publié le 27 mai visant à expliquer la décision de lever l’interdiction, l’Ouganda a institué un certain nombre de mesures visant à promouvoir la migration sûre des travailleurs domestiques migrants au Moyen-Orient. Ces mesures incluent notamment : une meilleure communication entre les divers ministères tels que la direction de l’Immigration, le ministère du Travail et la police à tous les points de sortie ; une orientation obligatoire avant le départ pour tous les travailleurs migrants employés par l’intermédiaire d’agences de recrutement, ainsi qu’une approbation du ministère du Travail ; un contrat quadripartite entre l’employé, l’employeur, l’agence de recrutement en Ouganda et celle qui est située dans le pays d’accueil afin de garantir une responsabilité partagée en cas de quelconque manquement aux obligations liées au contrat d’un travailleur ; et la création d’un fonds d’urgence pour offrir une assistance juridique et médicale ainsi qu’un rapatriement d’urgence pour les travailleurs migrants qui ont besoin d’aide.

En outre, le gouvernement a restructuré l’Association ougandaise des agences de recrutement externe, dont toutes les sociétés agréées sont censées être membres. Wandera a également informé Equal Times que le gouvernement ougandais ouvrirait bientôt un bureau de liaison en Arabie saoudite pour les travailleurs migrants, dans l’attente du recrutement d’un Attaché du travail. Ce bureau disposera d’un système de suivi en ligne qui permettra au gouvernement ougandais de surveiller les sociétés de recrutement aussi bien en Arabie saoudite qu’en Ouganda.

Wandera déclare par ailleurs que dorénavant les travailleurs migrants seront suivis régulièrement après leur déploiement et que les agences de recrutement recevront uniquement l’autorisation de travailler dans les pays qui ont signé des accords bilatéraux avec l’Ouganda.

Pour l’heure, l’Ouganda a signé des accords bilatéraux avec l’Arabie saoudite et la Jordanie, mais le ministère du Travail indique qu’il devrait signer un accord avec le Qatar au début du mois de juin, tandis que des négociations pour des accords similaires sont en suspens avec le Koweït, Oman, les Émirats arabes unis et Bahreïn.

Toutefois, les accords bilatéraux ne constituent qu’un premier pas. Comme le déclare Usher Wilson Owere, le secrétaire général de la centrale syndicale NOTU, les accords bilatéraux ne peuvent pas apporter de solutions concrètes si les pays du Golfe ne prennent pas l’initiative de réformer leurs propres législations du travail.

Exemple récent, les Émirats arabes unis annonçaient la semaine dernière l’adoption d’une nouvelle législation du travail domestique qui fournira aux travailleurs domestiques, parmi d’autres mesures, 30 jours de congés payés annuels, des jours de repos, une assurance médicale et le droit de conserver leurs documents d’identification personnels.

D’après Human Rights Watch toutefois, les nouvelles dispositions apportent « moins de protections que celles de la législation nationale du travail, » qui prévoient une journée de travail de huit heures et une semaine de travail de 48 heures entre autres choses. Les nouvelles mesures ne respectent pas non plus la Convention concernant la protection des travailleurs domestiques de l’OIT qui demande que les travailleuses et travailleurs domestiques aient les mêmes droits que les autres catégories de travailleurs.

L’étape suivante consiste à officiellement mettre un terme à la kafala, un système de parrainage en vigueur dans tout le Golfe qui donne aux employeurs un niveau de contrôle démesuré sur la vie des travailleurs migrants.

Selon une note de communication politique et juridique publiée en 2017 par la Confédération syndicale internationale (CSI), en vertu du système de la kafala, les employeurs (aussi appelés kafeels) sont des parrains qui déterminent leur besoin en main-d’œuvre et qui satisfont à cette dernière par l’intermédiaire du recrutement direct ou au travers d’intermédiaires tels que des agences pour l’emploi.

« Le statut d’immigration d’un travailleur migrant est donc lié spécifiquement à un parrain pour toute la durée de son contrat. Ces travailleurs deviennent donc plus vulnérables à cause du manque d’autonomie vis-à-vis de leur employeur, » peut-on lire dans la note.

Elle déclare en outre que tant que le système de la kafala n’aura pas été aboli dans les pays du Golfe, les effets de la législation ou des contrats types obligatoires ne pourront être que limités.

En guise de solution à plus long terme, Opio suggère que le Gouvernement ougandais prenne l’initiative de créer un travail plus décent au pays pour ses citoyens et qu’il minimise l’exode vers le Moyen-Orient. En attendant cependant, les travailleurs comme Hasifa resteront vulnérables à l’exploitation.