Pollution en Chine : Ciel apocalyptique et malaise social

Un jour dégagé dans les grandes villes du géant asiatique, avec un ciel d’azur parsemé de nuages blancs et une visibilité qui permet de distinguer clairement les bâtiments alentours, ça porte un nom en Chine : C’est un jour « bleu APEC ». C’est ainsi que les habitants des mégalopoles chinoises, habitués au ciel gris, au brouillard persistant et aux contours flous, ont baptisé il y a plusieurs années déjà l’anomalie que représente une journée sans indices de pollution critiques.

Durant plusieurs décennies, la société chinoise a supporté avec résignation la détérioration de son environnement, en guise de péage dramatique sur la route qui a conduit à son développement économique sidérant. Désormais classée deuxième économie mondiale et premier pays exportateur, avec une classe moyenne de plus en plus nombreuse et aisée, la préoccupation face aux répercussions de la pollution s’accroît, jusqu’à se convertir en l’un des problèmes primordiaux pour l’opinion publique du pays.

Diverses études établissent un lien entre des centaines de milliers de morts survenues dans le pays asiatique et la pollution, qui pourrait être responsable de jusqu’à 1,6 millions de morts, en moyenne, par an, selon un rapport statistique de l’organisation Berkeley Earth (sur la base de données qui indiquent que durant la période couverte par l’étude, 92% de la population chinoise a été exposée durant plus de 120 heures à un air nocif pour la santé et 38% a subi des concentrations de pollution moyennes préjudiciables pour la santé).

 

Des morts prématurées liées à la pollution

Une autre étude, cette fois de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), publiée ce mois-ci, estime que le nombre de morts prématurées liées à la pollution dans le pays asiatique sera trois fois plus élevé en 2060 qu’en 2010.

« Quand on parle de pollution en Chine, il faut comprendre que c’est très différent de celle qui peut survenir actuellement dans les grandes villes européennes comme Londres ou Paris, par exemple », explique lors d’un entretien avec Equal Times l’expert en pollution atmosphérique Louie Cheng, président et fondateur en 2010, à Shanghai, du cabinet de conseil PureLiving, spécialisé dans la conception de systèmes de contrôle et de purification de l’air intérieur, un secteur dont la demande explose dans le pays à mesure que l’alerte sociale face à ce problème va croissant.

Les particules en suspension par mètre cube PM2,5 sont les plus nocives en raison de leur petite taille, qui permet une pénétration plus profonde dans l’appareil respiratoire, et peuvent provoquer des cardiopathies, des pneumopathies et le cancer du poumon. « Elles sont générées et émises dans l’air normalement sous l’effet de la combustion d’autres éléments et en Chine, elles proviennent en majeure partie de la combustion du charbon dans les centrales thermiques », signale Cheng, « bien que s’ajoutent à cela les industries lourdes comme la sidérurgie et les cimenteries, qui requièrent énormément d’énergie et génèrent des quantités importantes d’émissions polluantes », outre l’effet des millions de véhicules qui circulent dans toutes les villes chinoises.

Les particules PM2,5 pénètrent dans le sang et provoquent immédiatement une hausse de la pression sanguine, s’accompagnant fréquemment de problèmes respiratoires et de crises d’asthme, ainsi que d’un affaiblissement du système immunitaire, qui se voit soumis à un « stress permanent » avec une « réaction quasi-allergique » continue qui suppose une véritable guerre d’usure pour l’organisme.

« La pollution me fait peur. C’est impossible de ne pas être préoccupé par un problème aussi grave, surtout quand on a de jeunes enfants », confie à Equal Times une jeune Shanghaienne répondant au nom de Hu, mère d’une fillette de trois ans.

« Ma fille est génétiquement forte, comme moi, et nous résistons assez bien mais parmi ses amies à l’école, il y en a beaucoup qui toussent à longueur de journée, elles sont clairement plus faibles et donc plus affectées. Je sais qu’à long terme c’est un problème grave pour leur santé et bien entendu que ça m’inquiète. Je vois la même chose chez mes collègues au travail, dont certains toussent fréquemment et dont un en particulier, qui tousse plus que les autres, se plaint constamment de symptômes d’allergie, de peau sèche et irritée. Et moi-même, quand la pollution est élevée, je souffre de maux de tête et même si je ne tousse pas, je suis constamment fatiguée », explique-t-elle.

 

Le danger invisible

D’après un rapport basé sur des statistiques officielles chinoises de 2015 analysées par l’ONG Greenpeace, en 2015, la concentration de particules en suspension par mètre cube PM2,5 a enregistré une baisse moyenne de 10,3% comparé à l’année antérieure, et ce dans 189 villes chinoises. La même baisse a été constatée dans la majorité des provinces. Nonobstant, les concentrations de particules étaient partout supérieures à la moyenne annuelle de 10 μg/m3 recommandée par l’OMS et, dans les pires cas, supérieures à 80 μg/m3. Seules six provinces sur 31 ont satisfait à la norme nationale de 35 μg/m3.

Le tournant social s’est produit à Beijing, où malgré la baisse de la concentration annuelle de particules, deux alertes rouges de pollution furent lancées en décembre 2015 en vertu des échelles de mesure chinoises en soi très souples. Des mesures exceptionnelles ont été introduites pour réduire, en un laps de 24 heures, les niveaux de pollution qui étaient presque sept fois supérieurs au maximum recommandé par l’OMS.

C’est en ces moments d’urgence que les réseaux sociaux se mettent à bouillonner contre les autorités, en partie en raison de l’incapacité de ces dernières à éviter les crises ponctuelles mais aussi des mesures timides mises en œuvre pour remédier à un problème de santé publique de premier ordre.

Le gouvernement chinois se voit ainsi tiraillé entre la nécessité de préserver sa croissance, fondamentale pour assurer l’équilibre social, ou l’adoption de mesures urgentes pour pallier au problème avant que la tension qu’il engendre n’échappe à leur contrôle.

Si les légères améliorations de ces dernières années semblent en bonne voie, la situation n’en demeure pas moins extrêmement préoccupante et est loin d’être résolue, à en croire un porte-parole de Greenpeace en Chine, interviewé par Equal Times. Les autorités semblent avoir commencé à prendre le problème en main en s’attaquant aux principaux émetteurs de pollution (la combustion de charbon dans l’industrie lourde, que Beijing tente d’éloigner des centres urbains et de substituer par des énergies alternatives, à travers la modernisation et l’assainissement de son tissu industriel et une transition de son économie vers la technologie et les services). Cependant, le véritable moteur de ces changements semble se situer au niveau de l’attitude de la population.

« Les gens sont de plus en plus conscients des problèmes de santé que suppose la pollution et en l’absence d’une telle prise de conscience, toute amélioration en ce sens s’avérait très difficile », explique Cheng, qui compare la situation chinoise à celle de l’Inde où la sensibilisation sociale face à ce problème, tout aussi drastique chez cet autre géant asiatique, est encore bien moindre que dans la République populaire de Chine.

« C’est un problème qui préoccupe la majorité des gens », indique lors d’un entretien avec Equal Times Hao Lizhao, responsable commercial d’une firme technologique. « Les eaux résiduelles, les gaz et les fumées provenant de la combustion peuvent être dangereux mais je pense que des mesures peuvent être prises. Il existe bien des mesures et des solutions, reste à voir si vous êtes ou non prêts à les prendre. Je pense qu’une personne n’est pas en mesure de le faire à elle seule, nous devons tous y participer et si nous le faisons, nous pourrons encore nous en sortir à bon compte », a-t-il ajouté.

Bien que le pays le plus pollueur du monde ait inclus la lutte contre la pollution à sa liste des priorités en 2014, il a toujours invoqué, dans le cadre de ses engagements internationaux, la responsabilité historique des nations dans la pollution de la planète, s’abritant derrière la période relativement courte de son histoire en tant que pays pollueur (depuis les années 1980).

Nonobstant, à l’occasion de la Conférence sur le climat de Paris, en décembre 2016, la Chine s’est engagée à réduire, d’ici 2030, entre 60 et 65% ses émissions de dioxyde de carbone par unité de PIB par rapport aux niveaux de 2005. Vers le milieu de l’année 2015, ces niveaux étaient déjà 33,8% inférieurs à ceux de 2005, selon le Département du changement climatique de la Commission de la réforme et du développement de la Chine (principal organisme de planification économique du pays).

D’autre part, dans le cadre de son plan économique quinquennal 2016-2020, approuvé en mars, cette commission de l’État chinois s’est fixée pour objectif de réduire de 18% les émissions de dioxyde de carbone.

 

Au milieu de l’indignation sociale, les millionnaires se font la malle

Entre temps, la position du gouvernement face au problème change en fonction des circonstances, pouvant aller d’un traitement ouvert du problème dans les médias de l’État à la censure de documents incommodants.

Il y a un peu plus d’un an, la célèbre présentatrice de télévision Chai Jing publiait sur Internet un documentaire sur la pollution, basé sur une enquête personnelle de plusieurs années. Bien qu’elle reçût initialement un accueil favorable des autorités, la vidéo devint de plus en plus gênante à mesure que le nombre de vues ne cessait de grimper sur Youku, le portail de partage de vidéos le plus populaire du pays. Quelques jours plus tard, alors qu’elle totalisait déjà plus de 150 millions de vues, le gouvernement a donné ordre de bloquer la vidéo et interdit la diffusion d’informations concernant Chai et son travail.

L’indignation va croissant au sein de la population urbaine, cependant qu’un groupe réduit peut se permettre le luxe de prendre des décisions drastiques. Selon le Livre blanc sur l’investissement et l’émigration de la Chine 2015 élaboré par la revue économique Hurun, les principales raisons pour les millionnaires chinois d’émigrer vers un autre pays sont la qualité de l’enseignement pour leurs enfants (22%), l’environnement (20%) et, autre des grandes préoccupations de la population chinoise, la sécurité alimentaire (18%). Les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie figurent au nombre de leurs destinations de choix, suivis de Singapour et de l’Allemagne. Même Jack Ma, l’un des hommes d’affaires chinois les plus charismatiques, propriétaire du géant du e-commerce Alibaba, a dû démentir, il y a quelques années, les rumeurs de son intention d’émigrer à Hong Kong.

Une jeune employée d’une multinationale du secteur bancaire à Shanghai qui a préféré ne pas dévoiler son nom a indiqué qu’elle n’excluait pas que la pollution constitue un facteur déterminant en vue d’une possible émigration future. « J’aimerais prendre soin de ma santé, faire du sport et mener une vie saine mais quand la pollution (PM 2,5) est supérieure à 150 points (sur une échelle chinoise de 500, qui à l’hiver 2013 fut portée à 700, à Shanghai), je mets un masque et j’essaie de sortir le moins possible. »

D’après le sondage Report Chinese Luxury Consumer Survey réalisé par la revue Hurun fin 2014, 64% des millionnaires chinois ont émigré ou ont entrepris des démarches en ce sens. En attendant, le reste de la population chinoise devra prendre son mal en patience en espérant que la situation s’améliore et profiter des rares jours « bleu APEC », néologisme qui synthétise la résignation et l’indignation du citoyen ordinaire qui, conjugué à l’humour chinois bien affûté, fit pour la première fois son apparition lors d’un sommet des leaders du Forum de coopération Asie-Pacifique (APEC) en 2014. L’événement s’était déroulé sous des cieux spectaculaires et les meilleurs indices possibles de qualité de l’air résultant de l’arrêt partiel de la circulation et de la production à Beijing durant plusieurs jours.

Les fabriques ont cessé de produire, les habitants de la capitale ont eu droit à des jours de congé et même les écoles sont restées fermées, pour éviter la circulation. Mais dès que les dirigeants mondiaux sont partis, l’activité a repris et Beijing fut à nouveau éclipsée sous sa couche de pollution. Ce n’était pas la première fois que cela survenait. Il est habituel de « nettoyer » la capitale pour les grands événements, comme la célébration de la Fête nationale ou à l’occasion de visites internationales. Le reste du temps, c’est le gris pollution qui prime.

This article has been translated from Spanish.