Pourquoi donner une arme à tous les policiers britanniques est une mauvaise idée

Pourquoi donner une arme à tous les policiers britanniques est une mauvaise idée

Armed police officers stand guard at the Houses of Parliament in London. In the UK, only specially-trained firearms officers carry guns but following a spate of terror attacks, there have been calls from some quarters to routinely arm all frontline police officers.

(AP/Frank Augstein)

Après l’attentat à la bombe de septembre dans une rame de métro à la station Parson’s Green à Londres, Nigel Farage (politique de droite partisan du Brexit et soutien de Trump) a appelé à armer la police britannique. À l’heure actuelle, les armes à feu sont réservées aux unités armées spécialisées, comme celle qui a mis fin à l’attaque terroriste du pont de Londres en juin après seulement huit minutes.

Le Royaume-Uni s’enorgueillit depuis longtemps de ce modèle de maintien de l’ordre par consentement, mais le consensus commence à se fragiliser. Dans un sondage récent, un tiers des policiers soutenaient l’idée de porter des armes régulièrement, par rapport à 23 % en 2006.

C’est compréhensible, mais séduisant par son simplisme. Une leçon tirée des États-Unis (où, le mois passé, des unités de police lourdement armées n’ont pas été en mesure d’empêcher la 307e fusillade de masse de cette année à Sutherland Springs, au Texas) est qu’une augmentation du nombre d’armes à feu n’empêchera pas les attaques.

Une quelconque discussion sur les ressources policières du Royaume-Uni se doit de tenir compte des mesures de réduction des services publics qui soumettent les forces de police à de fortes pressions.

Un autre facteur dont il faut également tenir compte est l’effet possible sur les Britanniques noirs, en particulier les hommes noirs, qui sont surreprésentés dans le système de justice pénale. Un plus grand nombre d’armes à feu ne suffira peut-être pas à enrayer les attaques terroristes et elles risquent d’entraîner une augmentation du nombre de décès causés par la police.

D’après Inquest, l’organisme de bienfaisance qui soutient les familles des personnes mortes lors d’une détention par l’État, environ 14 % des personnes décédées alors qu’elles étaient détenues par la police ou après avoir eu des contacts avec la police en Angleterre et au pays de Galles depuis 1990, sont noires ou appartiennent à une minorité ethnique.

Contrairement à ce qui se passe aux États-Unis, où les noirs sont davantage susceptibles d’être tués par la police que n’importe quel autre groupe, les Britanniques noirs ou faisant partie d’une minorité ethnique ne meurent pas de manière disproportionnée, bien qu’une étude commandée par le gouvernement sur les décès en détention policière a récemment reconnu que la discrimination raciale pouvait constituer un « facteur important » dans de tels incidents mortels.

Le rapport de Dame Elish Angiolini a finalement été publié en octobre avec un retard de 15 mois et contient 110 recommandations, y compris la réforme de la Commission indépendante des plaintes contre la police (en anglais Independent Police Complaints Commission ou IPCC), où d’anciens policiers dirigent actuellement les enquêtes.

Il a également souligné que l’origine ethnique n’est pas systématiquement considérée comme un facteur dans les enquêtes de l’IPCC, bien que les noirs soient surreprésentés dans les décès survenus à la suite du recours aux méthodes de force et de contrainte policières. À l’heure de la rédaction du présent article, Terrell DeCosta Jones-Burton, âgé de 15 ans, est toujours hospitalisé pour blessures graves après avoir été éjecté de son vélo lors d’une interpellation policière alors qu’il roulait près de chez lui, dans le sud de Londres.

Chaque décès aux mains de la police porte des marques troublantes qui alimentent la méfiance entre ces communautés et la police ; une situation qu’une présence renforcée de policiers armés dans les rues ne permettra pas d’améliorer. En 2011, par exemple, des émeutes avaient éclaté dans tout le Royaume-Uni à la suite du décès de Mark Duggan sous les balles de la police.

En septembre dernier par ailleurs, le journal Observer publiait des déclarations de témoins oculaires concernant quatre hommes noirs décédés après avoir eu des contacts avec la police entre juin et juillet de cette année. Chaque affaire comporte des allégations selon lesquelles la police aurait agi de manière disproportionnée, des rapports indiquant que les hommes seraient « tombés malades » et décédés et, au grand dam de leur famille, qu’aucun policier n’a été suspendu pendant que la police des polices mène son enquête.

À ce jour, malgré plus de 1000 décès depuis 1990, aucun policier n’a été traduit en justice pour un décès en détention.

Black Lives Matter dans le monde entier

La raison pour laquelle le mouvement Black Lives Matter (qui a vu le jour aux États-Unis pour protester contre le nombre disproportionné de décès d’Afro-Américains imputables à la police, a trouvé un écho dans le monde entier, y compris en Europe) est que les noirs de la diaspora sont souvent victimes d’un racisme institutionnel qui met leur vie en danger.

Les manifestants de Black Lives Matter sont descendus dans les rues en France après la mort en détention policière d’un jeune noir, Adama Traoré, à Beaumont-sur-Oise en 2016. La police a déclaré qu’il était mort d’une crise cardiaque, mais sa famille soutient qu’il a été battu à mort par des policiers. Tout comme la famille de Mitch Henriquez, décédé en juin 2015 en détention policière aux Pays-Bas après être « tombé malade » en route vers un commissariat de police. Le langage utilisé par Black Lives Matter est un raccourci utile pour attirer l’attention sur ces cas, mais bien que le mouvement soit relativement nouveau, cette problématique ne l’est pas.

En 2005, le Sierra-Léonais Oury Jalloh était arrêté en Allemagne par la police ; il est enchaîné par les poignets et les chevilles au sol d’une cellule de détention. Plus tard, il meurt brûlé vif sur un matelas résistant au feu. En février dernier, à la suite d’une visite en Allemagne, le Groupe de travail pour la Décennie des Nations Unies sur les personnes d’ascendance africaine a publié une déclaration dans laquelle il évoquait le cas de Jalloh et bien d’autres, citant « le racisme institutionnel et les stéréotypes racistes du système de justice pénale » comme étant l’une des raisons pour « l’absence d’enquêtes approfondies et de justice dans les cas de discrimination et de violence racistes contre des personnes d’ascendance africaine par les autorités, en particulier par la police ».

Le racisme institutionnel est l’une des raisons pour lesquelles les activistes au Royaume-Uni ont qualifié les décès en détention de personnes noires ou issues de minorités ethniques de défis aussi lourds de conséquences pour le système de justice pénale britannique que celui posé par Stephen Lawrence, dont l’assassinat par de jeunes racistes à Londres en 1993 avait déclenché une enquête sur le racisme institutionnel au sein de la police métropolitaine. La situation s’est améliorée, mais pas assez rapidement.

Le mois dernier, le gouvernement britannique a lancé un site Web et un audit consacrés aux disparités entre les groupes ethniques à travers le pays et qui ont révélé un racisme institutionnel bien ancré. La plupart des données ne sont pas nouvelles, mais le site les rend plus facilement accessibles. Comme l’a révélé un examen historique du système judiciaire réalisé au début de cette année par le député travailliste David Lammy, les jeunes hommes noirs sont proportionnellement surreprésentés à toutes les étapes du système judiciaire.

Cet audit doit servir à orienter les politiques, mais la discussion sur l’armement de la police ne tient pas compte de ces statistiques, alors que les noirs sont plus susceptibles d’être perçus comme dangereux et que cela influence la réponse institutionnelle.

Au Royaume-Uni, un homme noir est 17 fois plus susceptible qu’un homme blanc de se faire diagnostiquer une maladie mentale grave telle que la schizophrénie ou un trouble bipolaire ; par ailleurs, les noirs sont également quatre fois plus susceptibles d’être internés en vertu de la Loi sur la santé mentale (Mental Health Act). Les services de santé mentale sont souvent étroitement liés au système de justice pénale.

Lorsque Sarah Reed est décédée en détention policière en 2016, elle était déjà bien connue des activistes en tant que victime d’une agression policière en 2012 qui avait exacerbé ses problèmes de santé mentale. Sa famille affirme qu’elle n’a pas reçu les soins institutionnels ou le soutien appropriés au cours des années précédant (et pendant) son incarcération, qui n’auraient jamais dû avoir lieu. L’enquête sur sa mort est toujours en cours.

Donner des armes à la police ne rendra pas la Grande-Bretagne plus sûre et pourrait exacerber les inégalités existantes dans le système judiciaire et accroître le risque que d’autres noirs meurent en détention. La leçon à tirer des États-Unis et de l’Europe est que le racisme institutionnel coûte des vies. Le Royaume-Uni n’est pas une exception.