Quand l’austérité tue : les leçons britanniques de la tragédie Grenfell

Quand l'austérité tue : les leçons britanniques de la tragédie Grenfell

Emergency services workers take part in a minute’s silence in front of Grenfell Tower in London on 19 June 2017. More than 80 people died when a fire engulfed the high-rise apartment block in west London. Cuts to fire services and lax regulation are blamed in part for the disaster.

(AP/Kirsty Wigglesworth)

Plus de deux mois après l’une des pires catastrophes de l’histoire moderne de la Grande-Bretagne, les retombées de l’incendie de la tour Grenfell continuent d’avoir un impact dévastateur sur les amis, familles et voisins des victimes, de même que sur les pompiers et secouristes, qui ont risqué leur vie en tentant de sauver les résidents bloqués à l’intérieur, et sur la société britannique en général.

La catastrophe a, non seulement, mis en évidence le gouffre d’inégalité sidérant entre les riches et les pauvres à Londres mais a, de surcroît, révélé à quel point les mesures d’austérité et les failles réglementaires, invoquées parmi les causes de la tragédie, sont susceptibles de mettre encore plus de vies en danger à l’avenir.

Le 14 juin 2017, peu avant 1h00 du matin, un incendie s’est propagé très rapidement à travers un immeuble de logements sociaux (public) de 24 étages situé dans le quartier londonien de North Kensington, dans la municipalité de Kensington and Chelsea (Royal Borough of Kensington and Chelsea), faisant au moins 80 morts et plus de 70 blessés.

Bien qu’il comprenait 120 appartements, l’immeuble n’était pas équipé de gicleurs et ne disposait que d’une seule cage d’escalier comme issue de secours. Des dizaines de personnes sont toujours portées disparues et les températures ayant dans certains cas dépassé 1000°C, les équipes médico-légales pourraient se voir dans l’impossibilité d’identifier la totalité des victimes.

Alors que les investigations criminelles se poursuivent et en attendant l’enquête officielle prévue courant septembre, il est formellement interdit aux plus de 250 pompiers qui étaient impliqués dans l’opération de 60 heures pour secourir les résidents et éteindre les flammes d’émettre toute déclaration publique au sujet de la catastrophe.

« On ne peut lancer d’alerte sur rien à moins de disposer de preuves absolues, au risque de se faire sanctionner », indique Steve James, officier supérieur retraité des services de pompiers de Londres. « Peu à peu, la peur s’installe tel un champ de force. » D’après lui, les préoccupations des pompiers vont de la sécurité des logements sociaux à travers le pays à l’impact de l’austérité sur les services d’incendie.

Le syndicat du secteur, le Fire Brigades Union (FBU), a appelé à l’ouverture d’une enquête complète et ouverte sur l’incendie, une enquête qui couvre les locataires, les familles et les pompiers et qui conduise à l’établissement de mécanismes de suivi des recommandations en place.

« Les catastrophes ne surviennent pas à la suite d’un incident isolé ; elles sont la conséquence d’une succession d’erreurs », indique James.

Impact et négligence

Si les causes de l’incendie de la tour Grenfell ont été amplement débattues, le revêtement extérieur a constitué le point focal. En 2016, la tour a fait l’objet de travaux de rénovation pour 8,7 millions de livres (11,3 millions USD) dans le cadre desquels un revêtement en composites d’aluminium a été ajouté pour améliorer l’aspect extérieur du bâtiment.

Il s’avère, cependant, que le revêtement en question ait pu contenir un accélérant qui a attisé la propagation des flammes. Depuis Grenfell, des tests de sécurité anti-incendie réalisés sur d’autres grands immeubles de logement social en Grande-Bretagne équipés du même revêtement ont révélé un taux d’échec de 100%.

Dans un entretien avec Equal Times, Hugh Robertson, responsable principal du département santé et sécurité du syndicat britannique Trade Union Congress (TUC), a indiqué que pour trouver la racine du problème, il fallait remonter plusieurs décennies en arrière.

« Jusqu’au gouvernement Thatcher [1979-1990], la législation stipulait que tout revêtement devait être conforme à la règle des 60 minutes, où les résidents avaient 60 minutes pour s’échapper avant que l’incendie n’entraîne un incident grave », signale-t-il.

Robertson a aussi indiqué comment le gouvernement écossais décentralisé avait renforcé sa législation suite à un incendie dans le comté du North Ayrshire, qui avait coûté la vie à six personnes en 1999. Contrairement à l’Angleterre, aucun immeuble testé en Ecosse après la tragédie de la tour Grenfell ne présentait de revêtement insécurisé.

Le gouvernement britannique a manqué de donner suite à une recommandation émise à la suite de l’incendie de Lakanal House, à Londres, en 2009, où six personnes avaient péri et au moins 20 personnes avaient été blessées. Après Lakanal, le coroner (officier de justice) avait recommandé au gouvernement de procéder à la mise à niveau des bâtiments avec des systèmes de gicleurs, cependant les ministres des gouvernements subséquents ont systématiquement manqué d’inscrire cette condition en tant qu’obligation légale.

« L’unique commentaire émanant du gouvernement concernant les systèmes de gicleurs avait été celui du ministre à l’époque en charge des incendies, qui avait dit qu’il fallait ‘laisser les marchés’ s’en occuper », a indiqué Robertson. « Cela résume bien l’approche du gouvernement conservateur. Cette approche très victorienne de la réglementation est répugnante. »

Et Robertson d’ajouter que bien que les politiques prendront très vraisemblablement des dispositions après Grenfell, vu la nature extrêmement choquante de la tragédie et l’attention qu’elle a suscitée dans les médias, ils continuent d’ignorer des questions comme l’amiante, qui tue chaque année près de 5000 travailleurs.

« À chaque fois qu’un politicien, n’importe où dans le monde, laisse à entendre que les formalités administratives sont une entrave aux affaires, nous devons nous rappeler du coût humain. C’est précisément ce que nous montre Grenfell », a dit Robertson. « J’ose espérer que la rhétorique dénigrante derrière laquelle les politiques se sont cachés durant des années dans leur soucis de promouvoir leur agenda de déréglementation sera désormais remise en cause. »

Austérité, devoir et mort

Bien avant que Grenfell ne révèle à quel point la Grande-Bretagne, au XXIe siècle, était vulnérable aux incendies, le FBU faisait campagne contre les coupes budgétaires drastiques dans les services d’incendie et, plus particulièrement, contre les réductions des postes de pompiers et d’équipements spécialisés.

Depuis 2010, 11.000 postes de pompier ont disparu, tandis que les fonds affectés aux services d’incendie ont subi une réduction d’au moins 17%. Des réductions supplémentaires à hauteur de 20% sont à prévoir au cours des quatre prochaines années.

Dans une lettre adressée au Premier ministre Teresa May, Matt Wrack, secrétaire général du FBU, n’ a pas caché que s’agissant des interventions d’urgence initiales, les résidents des tours étaient à la merci d’une « loterie des codes postaux ».

Une des raisons étant que 71% des grandes échelles ou échelles aériennes (en anglais, aerial ladder platforms, ALP) – camions utilisés pour intervenir sur les immeubles hauts - ne sont pas dotés d’équipages en permanence. Avant l’austérité, les grandes échelles étaient envoyées automatiquement en cas d’incendies de tours ou autres incidents graves. Dans le cas de la tour Grenfell, il a fallu plus de 30 minutes avant que la grande échelle n’arrive sur les lieux ; le camion le plus proche disponible a dû être amené depuis un autre comté.

« C’est dangereux », a affirmé un capitaine des pompiers qui a demandé à préserver l’anonymat. « Les victimes d’incendies nécessitent une intervention opportune, sans quoi elles y laisseront la vie. C’est là une des conséquences possibles de l’austérité. »

Ce n’est qu’un exemple de l’impact que l’austérité a sur les services d’incendie. D’autres coupes budgétaires ont entraîné des suppressions de postes dans les centrales d’appels d’urgence, la fermeture de casernes et une réduction du nombre de camions par caserne.

Selon le capitaine des pompiers, les services d’incendie sont soumis à une pression immense. « L’attitude, désormais, est que nous devons être préparés au pire que vous puissiez imaginer ; [Ils ont] réduit notre infrastructure et nos effectifs à un tel point [qu’il ne nous reste plus qu’à] croiser les doigts que rien d’autre n’arrive, sinon des gens vont mourir. »

De manière inquiétante, dans le contexte de ces restrictions budgétaires, le nombre d’incendies ayant entraîné mort d’homme a considérablement augmenté au cours des dernières années, contrairement à la tendance baissière observée au cours des vingt dernières années. Un seul facteur tel qu’une vague de chaleur ou un jour férié peut entraîner de multiples incendies simultanés.

James craint aussi que les coupes rendront plus difficile le travail des pompiers intervenant en première ligne face à de futurs incendies comme celui de la tour Grenfell.

« Quand ils demandent qu’un équipement soit remplacé, on leur répond qu’‘on n’a pas de sous pour ça’. C’est là que l’austérité se montre sous son vrai jour. Par ailleurs, les gens ne peuvent prendre congé car une limite a été imposée sur le recrutement. On dit aux gens que le budget passe avant tout », dit-il.

Outre la pression de l’austérité résultant dans une diminution du nombre de pompiers et un équipement moins spécialisé, le FBU a interpellé le gouvernement en lui réclamant une augmentation salariale réelle, supérieure au taux d’inflation. Le gouvernement a offert aux pompiers la possibilité d’une augmentation de 2%, qui est en-dessous du taux d’inflation, mais uniquement s’ils acceptent de prendre sur soi encore plus de responsabilités. Le salaire de départ pour un pompier est de l’ordre de 22.000 livres (environ 28.500 USD).

Cela provoque énormément de mécontentement, indique le pompier anonyme.

« Quand j’ai commencé, j’adorais ce boulot », confie-t-il. « J’étais toujours pressé de prendre mon service. Mais depuis 2010, les gens éprouvent de la frustration et se sentent sous-estimés. »

Mais quand bien même l’engagement du gouvernement vis-à-vis des pompiers semble avoir diminué, il n’en va pas de même, selon lui, de l’engagement des services d’incendie vis-à-vis du public. « Indépendamment des coupes à tout-va qui nous sont imposées, ou du fait qu’il faille travailler plus pour gagner moins, quand nous recevons l’appel 999 [numéro d’urgence au Royaume-Uni], chacun d’entre nous est prêt à donner sa vie pour en sauver d’autres. »