Quand l’Unesco devient source de convoitises et d’inégalités

Quand l'Unesco devient source de convoitises et d'inégalités

The Ukhahlamba-Drakensberg mountain range in South Africa, listed as a World Heritage Site by UNESCO, is an example of the imposition of a western concept, focused on the preservation of nature to the detriment of the interests of the indigenous populations.

(Equal Times)

Depuis 1972, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), avec la « Convention sur la protection du patrimoine culturel et naturel mondial », a créé la célèbre liste du patrimoine mondial, qui recense des sites considérés comme ayant une valeur exceptionnelle.

Plus de 1000 sites sont classés sur la prestigieuse liste aujourd’hui. L’État ayant le plus de sites est l’Italie avec 53 sites, la France arrivant quatrième avec 43 sites, mais certains pays du Sud n’en ont aucun, comme le Rwanda ou le Libéria.

Le Fonds du patrimoine mondial, qui gère ces sites, est doté d’un budget de 2,6 millions de dollars par an, somme très modeste sur un budget annuel total de l’Unesco de 333 millions de dollars, mais le poids symbolique de cette liste du patrimoine mondial est très fort.

Ce classement peut susciter des tensions géopolitiques et économiques majeures. À l’image de l’Afrique, gravement sous-représentée sur la liste du patrimoine mondial avec moins de 10 % des sites, cette classification reflète aussi les déséquilibres Nord-Sud.

En effet, comme nous le confie Mechtild Rössler, directrice du Centre du patrimoine mondial de l’Unesco, « les pays en développement ont souvent un manque des institutions efficaces pour soutenir ce processus. Nous aidons les pays d’Afrique grâce au Fonds du patrimoine mondial, au Fonds du patrimoine mondial africain et à un programme spécifique ».

Et Mme D., ancienne fonctionnaire de l’Unesco souhaitant rester anonyme, qui a travaillé au Centre du patrimoine mondial de 2001 à 2012, ajoute : « Le coût de la réalisation d’un dossier de candidature pour qu’un site soit classé sur la liste est très élevé, et il faut une expertise pour monter un dossier, or les pays africains en manquent. De plus, un site classé doit être géré selon un plan de gestion, et le site classé doit être préservé aux frais du gouvernement. Or, beaucoup de pays pauvres n’ont pas l’expertise pour élaborer un plan de gestion et pour financer la préservation d’un site. »

Elle précise : « Parfois, la population d’un pays peut s’opposer à l’inscription d’un site. Car la priorité pour la population, c’est plutôt d’avoir des hôpitaux, des écoles, des infrastructures ».

L’Unesco a, en bien des cas, aidé à préserver les cultures de l’Afrique, contribuant à sauver son patrimoine. Ainsi, comme l’explique Rössler, « depuis janvier 2013, l’Unesco et le gouvernement du Mali ont engagé un vaste plan de réhabilitation du patrimoine culturel du Mali, qui comprend notamment la reconstruction des mausolées, la sauvegarde des manuscrits anciens, et la reconstruction des monuments endommagés ».

Mais, selon Mme D., « les États instrumentalisent tout le temps la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Il y a des enjeux de prestige national, international, des enjeux politiques, économiques, et même géopolitiques ».

Dans leur étude sur le « bois sacré » de Osun Osogbo (Nigeria, inscrit sur la liste du patrimoine mondial depuis 2005), Saskia Cousin et Jean-Luc Martineau montrent l’importance des actions de lobbying, avec des enjeux politiques et économiques.

Dans ce cas précis, le but politique était de donner à la nouvelle capitale de l’État d’Osun un ancrage historique, dont elle manquait, contre la ville rivale d’Ife-Ife, plus ancrée dans l’histoire.

Par sa liste du patrimoine mondial, l’Unesco apparaît donc comme un outil de légitimation qui instrumentalise la culture à des fins politiques ou économiques.

« Prolongement post-colonial de la domination des Blancs envers les Africains »

Les effets du classement de sites sur la liste du patrimoine mondial peuvent aussi être négatifs pour les populations locales. Ainsi, en Éthiopie, le classement, à la demande de l’empereur Hailé Sélassié, du parc national du Simien, depuis 1978, a entraîné la préservation de ce paysage au détriment des populations qui y vivaient, à qui on a interdit de pratiquer leurs activités traditionnelles.

Puis, dans les années 1980, l’Unesco a préconisé le déplacement de ces populations pour préserver l’écosystème. En réalité, l’Unesco a alors été instrumentalisée, comme l’a montré l’historien Guillaume Blanc, car en cette période de dictature de Mengistu, le Simien était devenu une terre de refuge pour les opposants politiques.

L’éviction des populations du massif arrangeait ainsi le pouvoir en place. D’une manière générale, ce parc devient un exemple de ce que l’historien Martin Melosi a appelé en 1995 l’« éco-racisme », qui apparaît comme un « prolongement post-colonial de la domination des Blancs envers les Africains ».

Un autre exemple, en Afrique du Sud, illustre le fait que la patrimonialisation se fait parfois au détriment des habitants et de leur culture. C’est le cas de l’inscription au patrimoine mondial du massif de l’Ukhahlamba-Drakensberg.

Ce massif montagneux est inscrit sur la liste en tant que bien « naturel » et « culturel », depuis 2000, en raison de la beauté du paysage et du patrimoine d’art rupestre de ce massif.

La candidature du site et le processus de classement se sont déroulés parallèlement à l’abrogation en 1994 de l’apartheid. Le nouveau gouvernement post-apartheid entendait utiliser le tourisme pour revaloriser la population noire et lutter contre les inégalités sociales.

Mais ce processus de patrimonialisation a été essentiellement « top-down », c’est-à-dire décidé d’en haut, par le pouvoir, sans y associer les populations elles-mêmes.

Le patrimoine d’art rupestre des populations indigènes reste peu considéré par les touristes. En outre, la mise en tourisme du site a eu pour conséquence de fermer le site aux habitants locaux qui voulaient continuer à pratiquer la cérémonie traditionnelle de l’Eland.

L’« unescoïsation » du site se traduit par l’imposition d’une conception occidentale, centrée sur la préservation, au détriment de la conception des autochtones.

Dernier exemple, en 1994, l’Unesco a lancé l’itinéraire de « la Route de l’esclave ». Le circuit commence au Bénin, dans la ville côtière de Ouidah, qui a été l’un des ports négriers les plus importants d’Afrique. L’Unesco y a mis en place un parcours qui passe par des lieux-clés de la mémoire de l’esclavage, comme l’Arbre de l’oubli et la place aux enchères.

Or, selon l’historien Robin Law, en réalité, tous ces lieux distingués par l’Unesco ne correspondent pas à la réalité historique : il n’y aurait jamais eu de « place aux enchères » par exemple.

Mme D. ajoute que, de la même façon, l’île de Gorée, au Sénégal, qui a été érigée en lieu de mémoire par le programme « la Route de l’esclave » de l’Unesco, « n’était en fait pas du tout l’endroit majeur d’où sont partis la majorité des esclaves. On a fabriqué un lieu de mémoire ».

En fait, pour les États, il y a un enjeu majeur à avoir un site classé sur la liste Unesco. Les répercussions économiques peuvent être très fortes.

D’où des convoitises exacerbées et des rivalités géopolitiques entre États pour obtenir le classement d’un site, ou pour bénéficier des retombées du classement de sites.

Le faible budget de l’Unesco ne permet pas de corriger les inégalités entre États en matière de patrimoine. En effet, l’organisation est insuffisamment financée : les États-Unis doivent 543 millions de dollars d’arriérés à l’Unesco, ne lui ayant plus versé depuis 2011 (en représailles à l’adhésion de la Palestine à l’organisation).

À l’heure où le tourisme devient un phénomène mondial massif (il a concerné plus d’un milliard de personnes en 2015 et a généré 1500 milliards de dollars de recettes), la notion apparemment apolitique et consensuelle de « patrimoine mondial » est l’objet d’enjeux politiques, économiques et géopolitiques d’une importance capitale pour l’image et la place des États sur la scène internationale.

This story has been translated from French.