Que faire des déchets nucléaires ? La question qui divise la France

Que faire des déchets nucléaires ? La question qui divise la France

Anti-nuclear demonstrators in front of a nuclear power station in Saint-Vulbas, near Lyon, on 15 March 2011. The world’s second largest producer of nuclear energy, France, has been faced with the quandary of what to do with the radioactive waste from nuclear power plants for decades.

(AP/Laurent Cipriani)

Le 15 août, un militant antinucléaire a failli perdre son pied lors d’une manifestation à Bure, dans l’est de la France. Un mois plus tard, le 20 septembre, la police effectuait dans cette même commune plusieurs perquisitions dans des lieux hébergeant des militants, dont l’emblématique «Maison de la résistance à la poubelle nucléaire », qui fédère la lutte.

C’est que, depuis quelques mois, le petit village de Bure, dans la Meuse, cristallise la lutte antinucléaire en France. En 1998, il a été choisi pour accueillir le projet d’un Centre industriel de stockage géologique (Cigéo), où 85.000 mètres cubes de déchets hautement radioactifs à vie longue devront progressivement être enfouis dans une couche d’argile, à 500 mètres de profondeur, par le biais d’opérations qui devraient durer un siècle et demi.

L’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA), qui gère le projet, devrait déposer sa demande d’autorisation de construction auprès de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (l’IRSN) en 2019 – une demande retardée à plusieurs reprises à cause de revers juridiques et techniques, ce qui pourrait expliquer l’escalade des tensions à l’encontre des militants anti-Cigéo.

Des habitants de Bure et des environs ont récemment dénoncé dans une lettre ouverte « une stratégie de tension et d’asphyxie systématique que l’État a mise en place depuis plusieurs mois (...) qui vise à nous épuiser, à nous isoler, comme des bêtes traquées. »

Plus le projet approche de la phase de finalisation, plus la contestation se radicalise et plus l’étau répressif se resserre sur les antinucléaires.

L’enfouissement, une solution loin d’être satisfaisante

Aujourd’hui, les 54 réacteurs nucléaires français, qui en font le deuxième plus gros producteur d’énergie nucléaire au monde derrière les États-Unis, produisent 12.000 à 15.000 mètres cubes de déchets radioactifs par an. Sont compris ici aussi bien les déchets faiblement radioactifs à vie courte que les déchets beaucoup plus toxiques et à vie longue.

« Présentée comme un "cycle vertueux" par le lobby de l’atome, l’industrie de l’uranium cache en réalité une chaîne du combustible sale, polluante et non-maîtrisée de la mine jusqu’aux déchets, » dénonce le réseau Sortir du nucléaire.

Alors qu’auparavant la France jetait ses déchets nucléaires dans des fosses de l’océan Atlantique, l’enfouissement serait désormais « la seule option de gestion », estime Matthieu Denis-Vienot, chargé du dialogue institutionnel à l’ANDRA, dans une interview avec Equal Times.

Cette agence a été missionnée en 1979 pour répondre à l’insoluble question de la gestion de ces déchets qui ne peuvent être détruits par aucun procédé chimique ou mécanique connu et qui sont extrêmement toxiques.

« Techniquement nous sommes capables de mettre ces déchets à l’abri pour qu’ils ne soient pas nocifs pour l’homme et l’environnement mais aussi pour qu’ils ne fassent pas l’objet d’une malveillance, » assure-t-il. « Notre priorité est donc donnée au fait de confiner ces déchets, parce qu’on veut agir avec responsabilité et ne pas laisser ce poids aux générations futures. »

Cette option, pourtant inscrite dans la loi française depuis 1991 et conseillée par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), est loin d’être satisfaisante pour certains chercheurs.

« Qu’on balance ces déchets dans la mer ou qu’on les enfouisse dans la terre, le principe a toujours été le même : s’en débarrasser pour les oublier car on ne sait pas quoi en faire, » soutient Jean-Marie Brom, physicien et chercheur au CNRS. « Ce que je peux vous dire en tant que scientifique, c’est que l’enfouissement est la seule solution mais que c’est loin d’être la meilleure. »

Ce à quoi l’ANDRA rétorque : « Je veux bien qu’on dise que c’est une hérésie, mais maintenant qu’ils sont là, qu’est-ce qu’on en fait ? »

Et c’est l’argument ultime de l’ANDRA aux anti-Cigéo. Les déchets qui sont destinés à être enfouis à Bure sont tous ceux issus de 43 ans de production d’énergie nucléaire.

Pour le moment, ils sont entreposés au centre de stockage et de retraitement de la Manche, à la Hague, vitrifiés dans des conteneurs. Une précaution qui prévaut puisque ces déchets forment seulement 4 % de la totalité des résidus produits, mais qu’ils représentent 99 % de la radioactivité émise. De plus, ce sont ceux qui ont la durée de vie la plus longue. Il faut par exemple 24.440 ans au plutonium pour perdre la moitié de sa radioactivité.

Les 96 % des déchets restants, qui ne représentent qu’1 % de la radioactivité, sont eux stockés en surface, principalement, dans deux autres centres de stockage, à quelques dizaines de kilomètres de Bure.

Une réalité qui fait bondir les antinucléaires : « C’est beaucoup trop dangereux. D’une part, cela signifie que pendant 100 ans, deux convois radioactifs traverseront chaque jour, la France pour venir à Bure. D’autre part, la sécurité du site ne peut pas être garantie tant qu’on a des durées de vie si longues. Que se passera-t-il si, un jour, ces 200.000 "colis" remontent à la surface alors qu’ils sont encore radioactifs ? » s’interroge Jean-Marc Fleury, président de l’Eodra, un collectif d’élus du Grand Est opposé au projet Cigéo.

L’ANDRA rétorque que les géologues ont fait des recherches et que l’argile du sous-sol meusien est une formation stable dans le temps.

Certains risques, notamment d’incendie, ont été soulevés par l’IRSN, qui dans son rapport de juillet a estimé que le stockage des déchets « ne présentait pas des garanties de sûreté suffisantes » même si le projet a atteint « une maturité technique satisfaisante ».

Les antinucléaires brandissent l’exemple du site américain de stockage WIPP, au Nouveau-Mexique, où un incendie a provoqué des rejets de gaz radioactif, ou encore celui de Asse, dans la région de Basse-Saxe, en Allemagne, où 126.000 barils de déchets radioactifs doivent être évacués d’une ancienne mine de sel rongée par des infiltrations.

Tous ces pays qui sont confrontés à cette problématique sont loin d’avoir trouvé des solutions pérennes et font face aux mêmes critiques de la part des militants antinucléaires.

L’avenir de la filière nucléaire en jeux

Mais l’interrogation principale des détracteurs de Cigéo est d’ordre éthique. « Comme nous savons que la mémoire collective est relativement courte, il est possible que dans un millier d’années, on ait oublié qu’il y ait des déchets radioactifs à Bure, et qu’on traverse ces zones avec tous les risques que cela comporte, » explique le chercheur Jean-Marie Brom. « Comment indiquer aux générations suivantes qu’ici se trouvent des déchets extrêmement dangereux ? »

La question prend une autre ampleur si l’on prend en compte les déchets qui proviendront du démantèlement prochain de neuf réacteurs. D’autant plus que ce nombre devrait augmenter suite à la loi sur la transition énergétique, qui prévoit de ramener la part de l’énergie nucléaire dans le mix énergétique français de 72 % à 50 % à l’horizon 2025.

Là encore, les déchets issus du démantèlement devront bien être stockés quelque part.

Au-delà du recyclage impossible des déchets, les attaques contre le projet Cigéo prennent la forme d’un véritable plaidoyer contre la filière nucléaire en général. Dans un contexte où l’Allemagne a annoncé vouloir sortir du nucléaire en 2022 et où l’Italie en est sortie, la France fait figure d’exception aux yeux des militants.

« Ce qui se joue à Bure c’est la poursuite du nucléaire, » estime Jean-Marc Fleury. « Si Cigéo ne se fait pas ici, le nucléaire s’arrêtera dans les dix ans qui viennent, car un tel projet ne pourra jamais se faire ailleurs, tout le monde en est conscient.

"C’est pourquoi on se bat : si on arrive à l’empêcher, cela signifiera la mort de la filière. De toutes les façons, le nucléaire est une industrie sans avenir... »

Un argumentaire qui ne convainc pas Matthieu Denis-Viennot de l’ANDRA. « Il faut sortir Cigéo du débat pour ou contre le nucléaire. Nous n’avons peut-être pas choisi de lancer la France dans le nucléaire, n’empêche qu’aujourd’hui l’électricité provient majoritairement de cette ressource. Étant donné la durée de vie vertigineuse de ces déchets radioactifs, on pourra toujours se poser la question de savoir si nous sommes légitimes pour prendre telle ou telle décision, mais cela ne doit pas pour autant nous conforter dans l’indécision. »

Jusqu’à maintenant, Nicolas Hulot, le nouveau ministre de la Transition écologique, n’a pas encore pris parti.

Pourtant, à plusieurs reprises, les collectifs anti-Cigéo lui ont rappelé ses anciennes positions, et notamment cette photo d’octobre 2016 où il posait, souriant, avec une pancarte contre le projet Cigéo.

Mais le nouveau ministre, qui a quitté sa veste de militant écologique, semble avoir la mémoire courte et ne semble pas pressé d’arrêter le projet.

This story has been translated from French.